Vous invitent à la Pêche du King Royal
Cette année nous partirons à quatre, «les plus mordus». Aristide, Georges, Richard et moi. Nous allons à la même place, c’est un endroit que nous connaissons très bien maintenant, surtout les rivières, nous nous sentons un peu chez nous. Nous en parlons un peu toute l’année, il faut déjà réserver les places d’avion au mois de décembre pour avoir de bonnes places et de bons prix. Malgré les hausses de toutes sortes, nous payerons un peu moins cher qu’en 2006 et les préparatifs continuent jusqu’au jour du départ.Comme d’habitude, les réunions se passent chez Georges et Marie-Rose, où nous mettons au point la liste des provisions que Gary sera chargé de nous amener sur place. Une demi-heure de discussion, trois heures de repas, ce sont les rois de l’organisation, c’est un très bon moment à passer. Chaque année nous améliorons notre organisation, nous avons quelques inquiétudes au niveau des passeports avec les USA, mais tout ira bien. Le séjour est un peu rallongé, 3 jours de plus sur place, pour un tel voyage c’est très important. Nicole fait un peu la grimace mais cela passe…. De toutes façons nous sommes toujours contents de partir mais tout aussi contents de rentrer.
Le départ de Bâle est à 6H du matin. La dernière nuit a été perturbée par des poissons fétiches et imaginaires. Cette année, nous avons décidé de passer par des voies officielles et réglementaires pour ramener le poisson, les contrôles en douane deviennent de plus en plus compliqués. Nous nous en apercevons immédiatement, la fouille est très complète, tout y passe, jusqu’à l’intérieur de mes jumelles qui sont scrutées à la loupe (un comble).
Mais tout s’arrange, nous sommes dans l’avion vers Anchorage après une escale de trois heures à Francfort. Il est 19H30 française, à 900 kilomètres, à 9000 mètres d’altitude au-dessus du Groenland. J’aperçois le sol complètement couvert de neige. Après le rituel plateau repas, je vais faire comme mes copains, dormir, c’est l’heure de la sieste, il nous reste cinq heures de voyage. A plus tard !
Après un bon somme, nous ne sommes plus très loin de Witterhorse, où il y a une escale. C’est un aéroport perdu au milieu des immensités canadiennes. Nous devons tous descendre, la police vérifie si tous les gens qui sont descendus n’ont pas oublié une bombe ou autre chose. Nous repartons enfin ! Après une heure et demie, nous atterrissons à Anchorage. Cette année tout se passe bien pour les bagages à part la valise de Georges qui reste bloquée dans les carrefours des tapis roulants, Richard a eu la bonne idée d’aller voir.
Nous avons assez rapidement un hydravion avec un pilote sympa, qui nous fait faire un tour supplémentaire au-dessus de nos coins de pêche. Aristide n’apprécie que modérément, il est un peu blanc, normalement c’est moi qui ai le mal de l’air, mais ici en Alaska «rien n’est pareil».
Gary et Suzanne nous attendent au bout de la Yetna avec deux barques. C’est le dernier tronçon du voyage, cette fois c’est sur l’eau. Je retrouve mon emplacement, pas fâché d’arriver. Toutes les provisions sont là, le temps de ranger un peu nos habits, préparer les affaires de pêche, les cannes, nous nous préparons un petit casse-croûte et au lit. Aristide s’occupe du réveil, il sonnera à 4H30. Il n’aura pas le temps de sonner, j’ai eu du mal à dormir normalement.
1er jour
C’est maintenant que le séjour commence vraiment. A 5H nous sommes au bord de l’eau, on ne peut pêcher qu’à partir de 6H. La pêche est très moyenne, Richard sort le plus beau, celui de Georges sera pour le repas de demain midi. Richard s’occupe du repas, c’est avec plaisir que nous nous attablons tous les quatre.

L’après-midi, nous ne prenons rien. Je suis assez fatigué et pas très attentif à la pêche. Nous remarquons tout de même une chose très intéressante, il n’y a pour ainsi dire pas de moustiques. Un petit vent du Nord nous amène un air frais du Mt. Kinley, qui les chasse. J’espère que cela va durer pas mal de temps, c’est un réel plaisir en plus. Nous qui avions tout prévu en matière de protection, le stock va nous rester sur les bras, mais nous préférons cela. Je n’ai pas le courage d’en raconter plus pour aujourd’hui, une bonne soupe et au lit. Il est près de minuit, je ne sais même plus quel jour on est. Le seul jour que nous devons retenir, c’est le jour du départ, mais c’est bien loin. Pas de journaux, pas de radio, pas de télé, rien et pourtant tout va bien…….
2ème jour
Cette nuit, j’ai très bien dormi, pas de problèmes de moustiques, c’est vraiment agréable. Nous ne sommes jamais en retard, Aristide attaque les confitures ainsi que Georges et Richard, moi je ne peux rien avaler aussi tôt, je prends tout de même un casse-croûte que j’espère manger après avoir pris mon premier poisson.
Je pars avec Aristide, les deux Alsaciens sont ensemble. Nous ne sommes pas très pressés, en deux semaines nous espérons bien en prendre pour avoir nos 25 kg de filets. La pêche commence, la première touche arrive, elle est terrible, je suis secoué dans tous les sens, le frein du moulinet est mis à rude épreuve. Le poisson est à 50m, impossible de le retenir, il s’engage sous une autre barque. Aristide réussit à le poursuivre en contournant la barque, heureusement le fil ne rencontre aucun objet tranchant, il est toujours au bout. Au bout d’une belle bagarre à deux contre un, nous réussissons à le mener à l’épuisette, il me parait énorme. J’ai le cœur qui bat, je m’assois un moment pour le contempler. Nous remontons à notre place pendant que je démêle ma ligne, range l’épuisette et remet de l’ordre dans le bateau. Aristide aura aussi son poisson. Aujourd’hui c’est une belle matinée, tout le monde prend du poisson. J’accroche le poisson à côté du lodge pour le photographier, le mesurer, le peser. Il fait 1,24 m de long et pèse 24 kilos, c’est mon plus gros.
Une fois préparé il me reste 12 kilos de filets, déjà la moitié de mon quota, il va falloir trouver un moyen d’en ramener plus.
Je m’occupe du repas, en attendant nous arrosons copieusement nos prises avec l’apéro, dans la bonne humeur. Nous repartons l’après-midi. Les touches sont rares, nous faisons la sieste au fond du bateau, les cannes calées pêchant seules dans le courant. C’est à ce moment là qu’un poisson attaque le leurre d’Aristide. La canne, mal arrimée, saute de son attache. C’est là que dans un réflexe de désespoir, Aristide plonge et saisit le bout de la canne avant qu’elle ne disparaisse sous les flots. Un peu mal au coude, une petite griffure, mais l’essentiel est sauvé, on a eu chaud.
Nous rentrons tous un peu plus tôt, ce qui nous permet de soigner la gastronomie. Tout le monde au lit. Richard sort les grands airs bavarois, c’est un peu dur pour s’endormir, mais la fatigue aidant et la berceuse des ronflements sont mieux qu’un bon somnifère.

Je regarde dehors, le soleil est assez bas, à côté de lui se dessine le Mt. Kinley, c’est un spectacle unique. Il va disparaître derrière et ressortir deux ou trois heures après de l’autre côté pour faire le tour de notre camp. On a l’impression qu’il n’est là que pour nous, c’est extraordinaire.

3ème jour
Tous les matins nous sommes debout avant le réveil, c’est assez dur, mais on dort bien et toujours pas de moustiques. Je ne pensais pas que cela arriverait un jour, c’est le rêve.

Le temps est assez frais la nuit mais chaud dans la journée. Ce matin j’ai l’impression qu’ils seront au rendez-vous. Il y a pas mal de marsouinage en surface, il doit y avoir pas mal de monde sous la surface de l’eau. Tout cela se confirme, nous avons des touches, j’en ai eu quatre, j’en ai gardé un, trois ont eu la vie sauve, je suis un bienfaiteur…. Georges, aujourd’hui, est en pleine condition physique, à chaque ferrage le poisson repartait avec sa «banane», fil cassé. Il en sort tout de même un. Après le coup du matin, la pêche est moins bonne, mais avec de la patience et de la persévérance, nous tirons notre épingle du jeu. Il y a pas mal de pêcheurs dans le secteur, tous recherchent les meilleurs coins.
C’est ainsi qu’un poisson pris par d’autres, passe sous le bateau d’Aristide et Georges, emportant du même coup leurs lignes, ils sont à trois pour tirer sur le même poisson (un Français, un Suisse et un Italien). Richard et moi nous devons repousser un bateau allemand qui venait empiéter sur notre territoire. Cette année l’eau est très basse, il y a de nouvelles terres qui poussent partout.
Aujourd’hui nous sommes seuls au lodge,
Gary est parti chercher des provisions à Anchorage, nous l’avons vu décoller d’une plage, le long du fleuve. C’est vraiment un crack du pilotage, un peu casse-cou. Son avion est garé dans la forêt, au milieu des arbres, nous sommes dans un autre monde. J’aime ces soirées où nous rentrons assez tôt. Vers 21 H, après le repas, un bon café, Richard nous met Franck Michaël. Le sommeil vient rapidement. Il est 23 H, l’horizon est magnifique. Je vois en face de moi, au milieu du fleuve, un long ban de terre où des dizaines de mouettes énormes se disputent le cadavre d’un saumon qui a échoué dans sa tentative de remonter pour procréer. Il y a encore un hydravion qui amène des pêcheurs sur la rive d’en face.
Je crois que c’est le début du week-end demain, il y a des Américains qui viennent pour deux jours. Les meilleures places seront vite occupées, mais nous connaissons bien le coin et nous ne nous laisserons pas déborder, on verra demain, j’ai sommeil.
4ème jour
Nous sommes tous bien éveillés, nous dormons de mieux en mieux. J’ai un truc contre les ronflements, tous les soirs je mets des bouchons, que Richard m’a fournis, dans les oreilles. C’est Aristide, en s’agitant autour de la table, qui me dit qu’il est l’heure d’aller au «boulot».
Le temps est toujours impeccable, même un peu trop, ce qui ne facilite pas la remontée des poissons. Il n’y en a plus tellement dans le secteur, nous attendons la prochaine remontée. C’est donc sans grand espoir que nous pêchons et pourtant, ce jour restera un grand souvenir pour Georges et moi, il va se passer de drôles de choses. Le matin c’est une pêche tranquille, le fait d’être en place une heure avant, nous permet de choisir nos emplacements et d’observer un peu la faune. Il y a trois jeunes aiglons qui sont partis du nid il y a peu de temps et qui cherchent leur place quelque part au bord de l’eau.
Ce n’est pas facile pour eux, dès qu’ils s’approchent trop près du secteur des mouettes, ils sont harcelés et ils doivent se réfugier dans les grands arbres. Malgré leur taille et leur puissance, ils ne font pas le poids face à l’agilité des autres oiseaux.
Avant midi, nous prenons quelques poissons qui ne sont pas dignes d’entrer dans notre congélateur. Un bon petit repas et nous sommes repartis. Il fait une chaleur digne des tropiques et toujours pas de moustiques. Je suis toujours avec Georges, la sieste se passe dans le fond de la barque. Les cannes sont plantées dans leurs supports, seuls les leurres s’agitent sans succès au bout de la tresse. Les poissons font aussi la sieste, mais gare au réveil ! Nous reprenons les choses en main. Bien m’en a pris, je suis surpris par une énorme secousse dans le bras, je ferre et le poisson me sort la moitié du fil du moulinet en quelques secondes. J’ai besoin de toutes mes forces pour freiner son ardeur. Georges, lui, a trouvé le moyen de s’accrocher dans les arbres, hors de l’eau, impossible de se décrocher. Moi je suis très occupé à tenir mon poisson. Georges pose sa canne et décroche la barque, le courant nous entraîne en diagonale à la suite du poisson. Nous échouons sur une petite crique et nous pouvons marcher le long de la berge. Il y a longtemps que je n’avais pas tenu un poisson sur la terre ferme. Georges est toujours embêté avec sa canne, qui est prise dans les arbres sur l’autre rive, son fil fait un barrage sur tout la largeur du fleuve, plusieurs barques se sont arrêtées pour assister au spectacle et pour ne pas accrocher le fil de Georges. Enfin, il pose se canne sur le sable, prend l’épuisette et se décide à venir m’aider. Et ce qui devait arriver arriva, un individu qui remontait le fleuve à toute allure sans s’occuper de rien, accroche le fil, ce qui entraîne la canne et le moulinet sous l’eau. On n’a pas le temps de réagir, on ne les reverra jamais. Enfin, après une belle bagarre, nous réussissons à échouer le poisson, il est magnifique, largement plus de 20 kilos.
J’essaie sans succès de sonder autour de la barque pour repêcher la canne, mais de ce côté du fleuve l’eau est très trouble, nous ne la retrouverons pas. Aristide et Richard, qui pêchent 300 m plus haut, ont assisté à la scène de loin, ils se demandent bien ce que nous bricolons. Nous nous arrêtons à leur hauteur pour leur expliquer, puis nous rentrons, il y a du travail à nettoyer ce poisson. Il n’y a pas très longtemps qu’il est dans l’eau douce, il est encore gris, sa chair est bien rose, ce sont les meilleurs.
La soirée est très agréable, l’apéro, les plaisanteries fusent facilement, nous faisons des photos que nous commenterons lors de nos prochaines rencontres.
Nous allons téléphoner à la maison, les nouvelles sont bonnes des deux côtés.
Demain c’est dimanche, quatre jours sont déjà passés, nous n’avons rien vu. Dans l’autre lodge de Gary, des voisins sont arrivés, ce sont des Suisses allemands, ils espèrent aussi prendre de très gros poissons.
5ème jour, dimanche, Fête des Pères
Un jour comme un autre, rien ne change ici. Ce n’est pas le calendrier qui guide les gens mais le climat, le temps, les animaux, les plantes. Personne ne s’occupe des jours qui défilent. Gary profite des jours d’été pour travailler dehors le plus rapidement possible.
Par contre, d’octobre à avril, la vie est beaucoup plus dure, il nous explique pourquoi, à son avis, il n’y a pas de moustiques cette année : il y a eu cet hiver, une période de très grand froid assez longue et à ce moment là il n’y avait qu’un mètre de neige et il a fait -58°C, d’habitude lorsqu’il fait aussi froid, il y a 5 ou 6 mètres de neige, donc toutes ces larves de moustiques et autres bestioles ont péri gelées.
Aujourd’hui Gary et Suzanne viennent manger avec nous. La pêche est bonne, nous avons rapidement nos poissons, nous pouvons rentrer assez tôt pour préparer le repas. C’est très simple mais très apprécié par nos invités, Richard a mis tout son cœur à l’ouvrage. Nous en profitons pour mettre au point le système de congélation du saumon afin de ne pas avoir de problèmes lors du retour. C’est une maison spécialisée d’Anchorage qui s’en charge. Gary amène notre poisson tous les deux jours à l’hydravion de service. Nous espérons que tout se passera bien et que nous retrouverons tous nos poissons à l’aéroport.
Après deux heures de libations,
nous repartons à la pêche. Pour la première fois, la pluie fait son apparition, elle s’arrête rapidement. Il a dû pleuvoir en altitude, l’eau s’est troublée, les places de pêche se réduisent. Nous ne prenons rien, à part quelques petites touches, nous pensons plutôt à rire et à nous amuser. Les choses sérieuses vont reprendre demain, tout est déjà prévu. Nous espérons être les premiers, nous avons remarqué qu’il y a de nouveaux arrivants, notamment un groupe d’Italiens assez sympas mais très encombrants, qui étaient déjà là l’an dernier. Ce sont aussi des acharnés.
Il est 23 H, il y a pas mal de bateaux qui passent sur le fleuve, la pêche est finie pour aujourd’hui. Le ciel est encore nuageux, cela devrait aller pour demain.
6ème jour
Je dors de mieux en mieux, nous sommes bercés par la musique de chez nous, c’est Richard le chef d’orchestre. Lorsque la musique s’arrête, je mets les bouchons dans les oreilles. C’est Aristide qui gesticule le premier et qui nous réveille.
Nous nous habillons très chaudement, les impers sont nécessaires, il pleut mais il ne fait tout de même pas très froid. Nous avons la place que nous avions repérée. Je me pose toujours la même question : parmi les millions de kilomètres de rivière qui existent en Alaska et les milliers de kilomètres que parcourt le saumon, comment se fait-il qu’il y ait des endroits où le poisson passe absolument tous les ans à pareille époque, ce qui donne de belles concentrations de poisson. Ces coins sont connus, c’est là que les pêcheurs de toutes nationalités se retrouvent.
Aujourd’hui les Italiens sont près de nous, ce sont de bons pêcheurs, ils prennent pas mal de poissons. Pour eux, les poissons pris tôt le matin ne sont pas comptabilisés, le retour pour le déjeuner permet de repartir à zéro. A chacun sa méthode, nous, nous en avons d’autres. Dans le coin où nous sommes installés, c’est Richard qui a le plus de touches, mais les poissons jouent avec ses leurres, il en décroche au moins quatre. J’ai plus de chance, à la première touche il est bien accroché, je le sors. Peu après, Georges sort le sien.
Il est près de 10 H, nous rentrons tous les deux, la préparation des poissons nous prend un bon moment. Nous préparons du gaspacho pour l’apéritif, c’est devenu un rite, il y en a toujours au frigo qui attend. Aristide et Richard rentrent eux aussi avec leur poisson. C’est encore une bonne journée, quatre beaux poissons de plus de 10 kilos chacun.
Aujourd’hui, à midi, c’est poisson : truites arc-en-ciel et petits saumons que nous pêchons pendant nos heures de «loisirs». 
Je sens une énorme fatigue qui m’envahit, il y a ma couchette qui me tend les bras, mais je résiste (la vie est dure) et comme le beau temps est revenu, je pars tout de même, la sieste se fera au fond de la barque et pour la première fois de ma vie c’est un poisson qui me réveille ! Sûrement emporté par son élan ou poursuivi par des congénères plus costauds, il a sauté dans la barque et se débat désespérément, espérant regagner son aire de vie. Je le saisis rapidement et je le prépare, ce sera pour le prochain repas. C’est la preuve qu’il est très facile de ne pas être bredouille en Alaska, lorsque les poissons y mettent du leur. De ma vie de pêcheur en eau douce, je n’avais pas encore vu cela. Mais à part cela, les poissons ne mordent pas, le temps est magnifique, ce sont des moments de solitude très agréables. Dans le ciel, les trois jeunes aigles royaux sont mis en fuite par les mouettes qui défendent farouchement leur territoire, la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure. Sur l’eau, un castor fait des va-et-vient de sa hutte à l’autre berge, transportant des branchages pour consolider son habitation, qui devient énorme au fil des années. C’est la vie tranquille qui se déroule par ici, loin de tout et de tous les soucis du monde. Gary, qui vit ici tout le temps, ignore et veut ignorer tout ce qui se passe au-delà de sa région.
Nous mangeons notre soupe. Richard, le gourmand, se fait son petit dessert particulier, il ne nous en donne pas, il a peur que nous soyons malades la nuit. Nous allons nous coucher.

7ème jour
Encore une belle journée qui s’annonce, nous sommes très tôt en place. Comme d’habitude, tout est très calme, à part les oiseaux qui pullulent et piaillent sans cesse dans leurs querelles pour la nourriture.
Les écureuils, qui sont en grand nombre dans le secteur, nous observent sans bouger, se demandant que font ces fous qui troublent le silence matinal. Richard et Georges s’installent dans un endroit ou beaucoup de Kings ont déjà été retirés, c’est un bon coin de passage. Aristide et moi sommes cinquante mètres plus haut. Nous devons attendre une heure avant d’avoir le droit de tremper le fil, c’est le moment de vérifier tout le matériel, de refaire tous les nœuds qui sont mis à rude épreuve dans les combats ou dans les accrochages. Il ne faudrait pas qu’un beau poisson soit perdu par négligence, surtout le premier de la journée. Nous sommes contents d’être seuls, nous avons les places que nous voulions. Hélas, cela ne dure pas, plusieurs barques, qui visaient ce secteur, s’installent à côté de nous. Je suis un peu énervé. Après en avoir repoussé un «gentiment» avec la rame, leur triste figure se transforme en sourire et nous nous entendons bien. Je ne comprends tout de même pas pourquoi, dans cette immensité, on cherche à se tenir si près les uns des autres, moi je n’aurais jamais l’idée de faire cela (cela doit être plus facile pour trouver les bon coins, il suffit de copier). Pourtant, moi j’estime que la recherche du poisson est aussi passionnante que le fait de l’attraper, à chacun son truc.
La pêche peut commencer. Aristide a immédiatement une belle touche, nous décrochons la barque, mais le poisson gagne la bataille. Nous nous remettons en place. Nos collègues et voisins ne nous gêneront pas longtemps, ils passent leur temps à démêler leurs lignes sous nos regards un peu narquois. Peu de temps après, je sors un joli gris d’une dizaine de kilos environ, puis c’est au tour d’Aristide.
Nous rentrons tous les deux pour les nettoyer et préparer le repas. Je m’occupe du repas, pendant ce temps là Aristide nettoie les œufs de nos saumons femelles et prépare notre caviar, chacun son boulot. Richard et Georges rentrent. Georges en a un, Richard, lui, ne fait que les exciter.
Cet après-midi, Georges en passera une grande partie dans son lit, histoire de récupérer. Moi, je m’installe dehors et je m’endors rapidement. Là, le miracle continue, je ne déplore qu’une ou deux piqûres de moustiques, c’est sensationnel. Richard est déjà reparti, les poissons n’ont qu’à bien se tenir. Aristide, lui, va pêcher la truite pour le repas de demain. Je suis assis dehors, face au fleuve, j’observe à la jumelle quelques barques d’où seuls les pieds émergent. La sieste, pour le moment, l’emporte sur la pêche. Au loin, toujours ce décor extraordinaire. Au-dessus des arbres, cette énorme chaîne de montagnes complètement enneigée avec, en son centre, ce massif du Mt. Kinley, qui domine toute cela. Il y a toujours les castors pour lesquels la journée n’est jamais terminée, ils seront bien à l’abri cet hiver. Les aigles planent toujours à la recherche d’un poisson qui s’échouerait, mort de fatigue ou abîmé par un congénère. Nos voisins, les Suisses, se réveillent aussi, ils n’ont rien pris ce matin. Ils repartent, espérant toujours prendre le plus gros. Il y a maintenant un petit vent qui se met à souffler, c’est agréable. Sur la table où je suis installé, il y a un écureuil qui s’approche, méfiant. Je ne bouge pas, nous nous regardons, j’essaie lentement de saisir mon appareil photo, mais dès le premier mouvement, il tourne les talons, je ne le prendrai que de dos.
Aristide et Richard rentrent, ils n’ont rien pris. Le ciel s’est assombri, il y a de l’orage dans l’air, c’est un drôle de temps. Un vent assez violent se met à souffler, une pluie d’orage se met à tomber. Ce soir, nous nous couchons tôt, cela fait une bonne journée de repos.
8ème jour
Toujours très tôt le matin. Nous nous installons aujourd’hui dans un autre coin qui me semble bon. L’eau a changé de couleur, elle est beaucoup plus sale et elle a commencé à monter. Il ne gèle plus la nuit, la neige fond sur les sommets, le niveau du fleuve va s’élever. J’espère un peu moins qu’il y a deux ans, où nous avions les pieds dans l’eau tout autour du lodge. Nous sommes une quinzaine de bateaux sur une longueur de 500 mètres. Les poissons, bouleversés par ce changement climatique, ne sont pas au rendez-vous. J’ai tout de même quelques touches, dont une qui me cassera la ligne. Le poisson partira avec mon leurre dans la gueule, encore 7,50 $ de perdu. Georges est plus heureux, il prend un joli 10 kilos, il est content.
A midi c’est l’omelette d’Aristide qui nous régale, puis il repart assez rapidement avec Richard. Moi, je fais ma sieste, Georges aussi et vers 5 H, nous repartons. Le temps est splendide, l’absence de moustiques semble surnaturelle. Après avoir sondé plusieurs endroits qui ne donnent rien, nous nous retrouvons tous les quatre bord à bord. C’est le calme plat, plus aucune touche. L’eau est de plus en plus sale. Nous décidons de rentrer assez tôt, vers 20 H, j’ai encore ¾ d’heure pour prendre un poisson, je vais essayer. Richard n’y croit plus, il est couché au fond de la barque, il pense à Jeannine, son nez commence à rougir, il sera bien tanné pour son prochain séjour sur la Côte d’Azur. J’essaie toutes sortes de leurres, de toutes couleurs, de toutes formes (bananes, cuillères, canards, etc…) rien n’y fait, nous ne prendrons rien. Cela ne nous empêche pas de prendre un bon repas bien arrosé et de bien rire.
9ème jour
Après une bonne nuit, nous repartons de plus belle, le moral de nouveau au beau fixe. Le niveau d’eau a encore monté, les places sont plus difficiles à trouver. L’eau est pleine de boue et dans les ténèbres, les poissons ne voient pas les leurres, il faut avoir la chance de tomber dessus. Ils ne peuvent pas non plus les sentir puisque nous pêchons avec des leurres artificiels. Nous passons deux heures à cherche une place correcte. On peut s’apercevoir que personne n’a de touche, toute la matinée sera comme cela.
L’après-midi n’est pas mieux, à 18 H, Georges et Richard décident de rentrer, j’embarque avec eux. Aristide, lui, s’obstine, il reste seul, il veut son poisson, j’espère qu’il réussira.
Ce jour, le moral est à zéro, je crois que depuis que je vais en Alaska, c’est ma plus mauvaise journée de pêche. Nous nous consolons en allant nous asseoir sur la balancelle devant le lodge, ce que nous ne pouvions pas faire les autres années sans être grignotés par les bestioles. Je me demande si les saumons ne sont pas avec les moustiques ?
Gary sort avec son bateau pour emmener les poissons déjà pris à l’hydravion, qui les transporte à Anchorage pour la congélation, nous espérons les retrouver en bon état à l’aéroport. Il y a un grand soleil et des coups de tonnerre, c’est bizarre. Richard n’entend rien, il ronfle à côté de moi. Aristide s’acharne, mais rien à faire, il ne prendra rien. Gary nous explique qu’il faut attendre la prochaine remontée, qui ne devrait pas tarder. Nous comprenons cela, comme tous ceux qui pratiquent la pêche à la ligne, demain sera un jour différent.

10ème jour
Les bonnes places étant de plus en plus rares, nous nous levons encore plus tôt. Malgré cela nous ne sommes pas les premiers, il y en a qui placent leurs barques la veille avec un gars qui dort dedans, le matin les copains arrivent et occupent la place pour pêcher, lui rentre au lodge. Malgré cela, ils n’en prennent pas plus que nous. Aujourd’hui, avec Richard, nous nous déplaçons assez souvent en essayant de dénicher ces satanés poissons, malgré cela nous ne prenons rien. Six heures de pêche intensive, aucune touche, c’est à désespérer.
Un bon repas, une bonne sieste, nous repartons. L’après-midi ne sera pas meilleur, seul Richard aura deux semblants de touche. Nous rentrons dans la soirée pour noyer notre déception dans le whisky, en reparlant déjà des endroits que nous allons assiéger demain. L’espoir est toujours là, la prochaine pêche sera toujours la meilleure. Richard nous annonce une bonne nouvelle, un de ses amis va s’occuper de nous à l’arrivée, le seul problème c’est que nous n’en avons pas encore tellement de poisson. Les trois copains sont couchés en rêvant à des jours meilleurs. Aujourd’hui, Richard est assez nostalgique, c’est sur des airs langoureux que nous allons nous endormir. Plus que trois jours de pêche et c’est le retour. J’espère que le temps va se remettre, la température a baissé de 25° du jour à la nuit.
11ème jour
Malgré notre déception de la veille, le réveil sonne toujours aussi tôt. Je n’ai pas beaucoup de courage pour me lever et en plus il pleut. Aristide, lui, se régale des confitures de Marie-Rose, moi je ne peux rien avaler, il est trop tôt. Je prends mon casse-croûte dans la poche, Richard fait pareil et nous partons.
Il y a une bonne chose, c’est que les places sont libres, nous pouvons choisir, tout le monde a eu peur de la pluie. Nous nous installons. Après quelques minutes, Aristide prend déjà son poisson, il est très heureux, depuis le temps que nous essayons. Georges, peu après, prend le sien. Comme nous sommes installés côte à côte, ils rentrent tous les deux.
Le repas est assez rapide. Je reste avec Richard, qui accumule les touches. Les poissons se font un malin plaisir à se décrocher. Peu après je prends le mien, il n’est pas énorme, mais après la disette on ne fait pas la fine bouche. Richard continue à abîmer la gueule des poissons, aucun ne reste accroché.
Aristide et Richard repartent rapidement, ils prennent assez rapidement leur poisson. C’est une bonne journée, nous espérons que cela va continuer dans les prochains jours. Pour demain, nous décidons d’une nouvelle stratégie : Aristide et Richard veulent être en place dès 4 H du matin, c’est normal, ils sont jeunes. Nous, plus tard, nous n’aurons plus qu’à venir nous amarrer près d’eux et à prendre les poissons, l’espoir fait rêver…
Ce soir c’est le risotto, Georges est de service, il a sorti la recette de Marie-Rose, de laquelle in ne faut pas dévier d’un pouce où alors subir les foudres de Georges. Il est très bien réussi, on se régale. Ce soir, le temps est toujours aussi gris, nous nous couchons tôt, c’est Mike Brand qui nous berce ce soir. Demain c’est le deuxième dimanche que nous passons ici. Gary et Suzanne mangent avec nous à midi, il faudra se surpasser à la cuisine, on va s’arranger pour prendre rapidement nos poissons. Aristide et Richard nous racontent leurs exploits de jeunesse, à Uffheim et dans les environs il y a eu de l’animation. A demain !
12ème jour
Aristide et Richard se lèvent encore plus tôt que d’habitude, la place convoitée, ils la veulent. Mais lorsqu’ils arrivent sur les lieux, il y a là deux gros bateaux avec toute la famille, ils ont dormi sur place. Ils s’installent donc 50 m plus haut, le long de la berge, dans un petit courant que j’aime assez. Georges et moi nous arrivons tranquillement, une heure plus tard. Nous nous amarrons à côté d’eux. Je sens bien ce coin, j’en ai déjà pris plusieurs à cet endroit. La pêche démarre tranquillement, tout est très calme et, comme d’habitude sans la moindre touche. Un grand coup dans les bras et c’est le départ, c’est sûrement une belle pièce, il me déroule une trentaine de mètres de fil, la barque est décrochée, mais hélas le poisson aussi. C’est dommage mais cela met de l’animation et nous incite à pêcher avec plus de conviction. C’est au tour d’Aristide d’en sortir un petit, qu’il remet à l’eau. J’en prends un autre que je garde, Aristide aussi. C’est tout de même une bonne place. Les Américains installés plus bas ne prennent rien, leurs bateaux sont trop gros, les poissons se cachent dessous. Il est 10 H du matin, Richard et Georges continuent à pêcher. Je rentre avec Aristide, nous avons des invités à midi, Gary et son associée. Aristide a aussi pris une grosse Arc, elle sera préparée pour midi, cela tombe bien, nous sommes six et il n’y a plus que quatre steaks. C’est Aristide et Richard qui mangent le poisson, c’est bon pour la ligne…..
Ils sont assez pressés de repartir à la pêche, nous faisons tout de même quelques photos. Deux ou trois saumons seraient encore les bienvenus pour bien remplir les glacières. La pluie qui tombe sans arrêt ne leur fait pas peur. Je repars aussi avec une petite canne pour pêcher la truite, j’ai assez de saumon pour aujourd’hui, mais je suis toujours bien au bord de l’eau. Richard et Georges en prennent chacun un, j’en profite pour rentrer avec Georges, les collègues continuent sous une pluie battante.
Il est 20 H, ils ne sont toujours pas là. S’ils attrapent du poisson, la soirée sera longue : nettoyage, filets. La balade prévue est reportée.
Je vais faire chauffer l’eau pour les pâtes et préparer la viande pour la bolognaise. Cela me réchauffe, le temps très humide est très froid, heureusement nous avons un chauffage au gaz qui aidera bien à sécher les habits. Ils rentrent enfin, sans poissons, mais un peu émotionnés, ils ont été contrôlés par les gardes, un contrôle dans les règles de l’art, tout c’est bien passé. Aristide a un peu mal à la tête, c’est difficile de s’expliquer quand on ne parle pas la langue. Demain sera le dernier jour de pêche, on espère tous en prendre encore un beau pour avoir une carte de pêche bien remplie, pourvu que les habits soient secs. Richard fait l’«Irish coffee», c’est un bon somnifère. C’est Mike Brand qui nous berce «qui saura, qui saura…» A demain !
Dernier jour de pêche
Aristide et Richard sont toujours les premiers. Georges et moi nous traînons un peu, l’instinct me dit que nous avons le temps, la pêche sera bonne. Il faut laisser les jeunes montrer leur enthousiasme !
Nous avons la place que nous voulions, il pleut encore un peu, il fait assez froid. En prenant rapidement du poisson, nous pourrons rentrer. Aristide prend le premier, un 8 kilos et nous avons pas mal de touches. C’est à mon tour de sortir un 9 kilos. Nous rentrons tous les deux préparer les derniers filets et commencer à ranger le matériel et à préparer la valise. Georges et Richard arrivent peu après, ils ont aussi fait une belle pêche. Il y a eu une nouvelle remontée de poissons, ce sont des gris, il y a peu de temps qu’ils sont dans le fleuve. La remontée est amorcée, pas mal n’arriveront jamais à destination (pêcheurs, aigles, épuisement, blessures, etc…) Pour bien terminer, Richard casse sa canne en deux, heureusement le poisson était déjà dans l’épuisette. Il a eu peur de le manquer, ayant eu tellement de touches sans suite. Et maintenant qu’il a le coup de main, c’est le dernier jour.
Nous sommes tout de même contents de rentrer à la maison. L’après-midi se passe par une visite au lodge d’en face, chez des concurrents à Gary, beaucoup plus grand que lui, mais beaucoup moins familial. Il y a beaucoup de pêcheurs, nous sommes beaucoup mieux et beaucoup plus libres dans notre petite structure, nous faisons ce que nous voulons. Aristide est de service à la cuisine : pâtes aux champignons. Nous nous couchons assez tôt, nous pourrons dormir un peu plus, le départ n’est qu’à 8H et nous n’avons pas de poissons à emballer, il est déjà à Anchorage.
Gary nous emmène à l’hydravion, nous avons de la chance, c’est un gros, il est plus silencieux et plus rapide. Nous avons trois heures d’attente à Anchorage. Nous avons le temps de passer à l’usine de congélation où nous sommes bien reçus par le patron ou la patronne, impossible de déterminer le sexe, en tous cas très compétent(e) et très sympa. Nous allons faire un tour en ville, acheter quelques bricoles. Un petit repas et direction l’aéroport où nous récupérons nos poissons et nos bagages.
Une petite erreur d’aiguillage qui nous fait perdre du temps, heureusement l’avion a pas mal de retard. A Francfort nous manquons l’avion de Bâle, nous arriverons deux heures plus tard. Le passage en douane n’est qu’une formalité, le copain de Richard a fait le nécessaire. Aristide me ramène à la maison, il fait bon chez soi mais nous sommes déjà prêts à repartir. Le prochain rendez-vous est dans peu de temps, chez Aristide, pour les photos et les souvenirs.
Auteur de cet Article : Joël Jeanpierre

