Oetztal (Autriche)
4 au 9 avril 1987
Après la Suisse et ses beaux refuges, l’Italie et ses magnifiques bivouacs, les montagnes françaises surpeuplées, nous avons décidé d’aller nous essayer en Autriche, dans l’Oetztal qui, parait-il, est un vrai paradis pour le ski de raid.
Cette fois nous devions être une belle équipe puisque avec nous six (Michel, Max, Roland, Claude, Silvio et moi), il y a aussi Walter et José qui, à force de nous entendre parler de nos «exploits» en randonnée, décident de nous accompagner. De quoi faire de belles cordées. Walter a déjà fait quelques essais dans Chamonix-Zermatt et la Vallée des Merveilles. Lui, c’est l’homme prudent, son grand souci c’est la sécurité, ce qui nous fait un peu rire, mais ne nous empêche pas d’être vigilants. José, lui, c’est le novice de la bande. Il devra s’équiper des pieds à la tête. Il se fait tout de même un peu de soucis et personne ne fait rien pour le rassurer.
Nous avons décidé de partir avant les vacances de Pâques, afin de ne pas rencontrer trop de monde. Avec le ski et le tennis, que nous pratiquons régulièrement, nous essayons de faire un peu de cross pour avoir une condition à peu près correcte, mais c’est difficile. Toutefois, nous allons faire un essai dans les Vosges. José va louer du matériel et nous, nous en profiterons pour faire une revue du nôtre qui commence à être démodé et abîmé : mes montures commencent à prendre du jeu, Silvio, lui, a un ski qui ressemble plus à une douve de tonneau qu’à un ski, mais cela ira encore pour cette année.
Nous partons de chez Claude à la Bresse un samedi matin. Il y a Claude, Roland, Silvio, Walter, José et moi. Michel travaille encore à Ventron, quant à Max, il ne fera pas la randonnée, il a un autre projet en vue, il doit partir avec une expédition dans l’Himalaya. Tout un programme qui doit bien lui plaire et doit être préparé sérieusement.
Nous laissons donc les voitures dans le Col du Bramont, au départ de la route des Américains. Nous avons de la chance car il y a une quinzaine de centimètres de neige fraîche, tombés dans la nuit, ils seront bien utiles, la fonte des neiges est déjà bien amorcée dans les Vosges. Il ne fait pas froid, nous marchons jusqu’à la Route des Crêtes, où il y a un brouillard très épais, c’est dommage, on n’y voit rien. José a des problèmes avec ses chaussures, elles sont au moins deux centimètres trop longues, gare aux ampoules.
En marchant sur la crête, dans le brouillard, nous longeons les belles corniches du Braunkopf, afin de se payer quelques belles descentes. C’est amusant, la neige fraîche part sous les skis et forme de petites coulées qui nous entraînent et nous font réfléchir sur la force de la neige lorsqu’elle coule en grande quantité. Après plusieurs descentes et remontées, nous nous dirigeons vers une ferme pour le casse-croûte et c’est avec le soleil que nous nous installons pour manger. Il fait un temps splendide, la neige fond rapidement.
Nous remontons et regagnons les voitures après une bien belle journée. José a souffert et s’inquiète un peu pour le choix du matériel. Claude a bien testé son genou, il a l’air satisfait. Walter, lui, pas de problèmes, il a tout prévu. Roland, c’est la grande forme. Silvio fait de la planche sur ses skis ronds. Quant à moi, j’ai bien du mal à me remettre à skier avec ce matériel, enfin on verra. Nous nous donnons rendez-vous chez Roland pour mettre au point les détails de la randonnée.
Nous nous retrouvons donc une semaine avant le grand départ chez Roland pour mettre au point les derniers détails. Moi, j’ai passé la journée dans les Vosges, c’était l’ouverture de la «truite». La pêche est assez bonne. Les autres Alsaciens, eux, sont allés manger à Gérardmer puis ils arrivent. Michel est là aussi, tant mieux, nous sommes au complet. La discussion va pouvoir commencer (glaces, champagne, etc.), c’est aussi cela la vie. Enfin, nous arrêtons définitivement. Les grandes lignes ce sera au Tyrol du Sud, dans les «Oetztaleralpen», à la frontière italienne, autour de la «Wildspitze» qui, avec ses 3774m est le 2ème sommet alpin d’Autriche. Nous prévoyons aussi les achats pour 5 jours mais, comme nous décidons de prendre tous les repas du soir et les petits déjeuners dans des refuges gardés, il ne faut pas acheter grand-chose. Nous en achèterons d’ailleurs beaucoup trop, toujours peur d’avoir faim. Nous nous donnons rendez-vous chez moi pour le grand départ. Silvio et José prendront leurs voitures, je ne peux pas prendre ma camionnette, le moteur ayant lâché.
Les derniers jours se passent à faire les derniers préparatifs : recollage des peaux, vérification des montures, lanières des sacs, chaussures, réglage des crampons, etc… Je me vois déjà marcher sous le soleil ou dans la tempête dans l’attente de ce refuge qui doit nous permettre enfin de nous reposer. Pour moi, un raid de 5 jours me permet de rêver et de voyager pendant au moins 3 semaines avant et 3 semaines après.
La dernière semaine se passe rapidement, il nous faut toutefois enregistrer deux forfaits : un librement consenti, celui de Claude qui juge que son genou n’est pas suffisamment remis pour affronter des journées entières de marche, il a peur de se retrouver un jour cloué sur un lit d’hôpital par l’usure prématurée de ses articulations. C’est une façon de voir, moi je préfère m’en remettre au destin et profiter au maximum de ce que la vie me permet de voir, après on verra…
Quant à Walter, lui c’est à cause de son travail, il lui est absolument impossible de s’absenter, c’est dommage, nous ne serons plus que cinq.
Oetztal
A 5H du matin, le jour du départ, nous nous retrouvons tous chez moi pour se partager à peu près les vivres de route. Personne n’est en retard, tout est mis sur la table, chacun fait peser son sac, le trouvera le plus lourd. C’est José qui prend l’appareil photo, l’objectif et les jumelles, c’est normal, c’est le plus jeune. Michel, lui, c’est toujours le même sac, il a tout l’équipement indispensable à l’équipe : cordes, traîneau, piolets, pelles, pharmacie, etc….
A 6H nous démarrons. Il y a à peu près 450 km jusqu’à Obergurgl, la petite station de ski du bout de la vallée où nous devons laisser les voitures. Le voyage se passe sans histoires. Vers 11H du matin nous sommes sur place. Le temps a changé, il neige très fort et la visibilité est nulle. Nous sommes à 1927m d’altitude. Il y a un parking pour les voitures, il est gardé. Cela nous coûtera assez cher, c’est la valse des Schillings qui commence. Il nous faut trouver des cartes du secteur au 25 000ème, c’est difficile, il y en a beaucoup avec les sentiers d’été mais pas avec les «skirouten». Nous nous contenterons de cela, nous en avons tout de même une au 50 000ème, ce qui permet tout de même de prendre pas mal de repères.
Aujourd’hui l’étape est relativement courte, elle doit nous mener à la «Langtalereck Hütte» à 2430m, 2H½ environ à partir du sommet des télésièges. Nous ne sommes donc pas très pressés, d’autant plus qu’il fait un temps de chien. Il est midi, le premier restaurant est le bienvenu. Une heure après, nous en ressortons ragaillardis et prêts à tout affronter. Il nous faut prendre les tickets du télésiège et c’est parti. Après deux remontées, c’est à nous de jouer. Nous sommes lâchés dans la nature et quelle nature ! Toute blanche, dessous, devant, derrière, au-dessus et en plus la neige qui tombe sans arrêt. Nous mettons les peaux et en route, on verra bien, il y a un autre refuge sur notre route, on pourra toujours s’arrêter là s’il fait trop mauvais. Pour le moment c’est facile, c’est du faux plat. Une demi-heure, nous sommes à la «Schönwies Hütte» à 2262m. Nous y faisons une petite pause où le gardien nous conseille de ne pas continuer, prétendant qu’il y a des risques de plaques à vent. Michel, lui, après avoir regardé la carte, juge qu’il n’y a pas de risques importants. Nous partons donc. La visibilité est à peine de 20 ou 30m. Une petite montée et il faut déjà enlever les peaux pour une courte descente. La neige n’est pas bonne, elle est lourde. Les skis n’avancent pas. Silvio c’est pareil. José, lui, a de bons skis, très rapides, même quelques fois plus rapides que lui.
Nous continuons donc, on n’y voit pas grand-chose, heureusement il y a des repères, c’est un endroit qui est très fréquenté quand il fait beau. Sortant du brouillard, nous rencontrons un moniteur de la station qui redescend du «Langtalereck» avec son client. Lui nous dit qu’il n’y a pas de risques pour le moment, donc nous avons bien fait de partir. Après une petite grimpette, nous arrivons à un petit col où se trouve une toute petite chapelle très jolie, dans laquelle brûle un cierge. Là nous hésitons sur la marche à suivre. La visibilité est complètement nulle, le vent est terrible, il ne ferait pas bon être coincés ici. Nous repartons à tâtons en longeant les rochers. Une demi-heure de marche et nous trouvons des traces. Nous approchons donc, c’est plat maintenant, nous sommes à l’altitude du refuge. Nous l’apercevons enfin, d’abord le drapeau puis toute la bâtisse. Il est assez beau, nous sommes à la «Langtalereck Hütte» à 2438m. Ce refuge est un modèle en équipement : radiateurs, lumière, eau chaude, eau froide. C’est très bien pour nous qui sommes trempés, l’équipement sèchera facilement.
Le gardien nous accueille avec le «schnaps», cela fait du bien. Il nous demande si nous n’avons pas eu trop de mal et s’il y a des risques, nous sommes les seuls à arriver là aujourd’hui. Il est 16H, il y a pas mal de monde qui a réservé, mais personne n’est monté. Le gardien espère quand même qu’ils viendront, notre seule clientèle ne lui suffit évidemment pas. Nous goûtons la bière autrichienne, puis nous allons dans notre dortoir. Nous y serons bien. Nous nous reposons un peu. Je pense à ce raid qui démarre et malgré le mauvais temps d’aujourd’hui, j’éprouve un réel plaisir à être dans la montagne, comme à chaque fois. C’est bizarre mais c’est comme cela, j’envie le gardien qui est là, souvent avec sa famille, il en profite pleinement. Quand je serai à la retraite je serai gardien de refuge, ce sera bien.
Maintenant nous commençons à avoir un petit creux à l’estomac, nous allons voir ce que les Autrichiens ont de bon à manger dans les refuges. Entre temps le groupe que le gardien attendait est arrivé, ils sont une quinzaine de joyeux drilles en promenade avec une femme «Claudia». José nous propose de boire un «Jägertee», une spécialité, le gardien ne connaît que cela, il nous donne même la recette, c’est très bon, çà chauffe et nous met en gaîté. Ensuite nous mangeons. C’est copieux, appétissant, il nous faut des forces pour demain. Là personne n’a de défaillance. Le jeu de tarot est sorti et la soirée commence. Les anciens de l’autre troupe, eux ont sorti la guitare et entonnent des refrains que Silvio connaît. Nous sommes invités à chanter avec eux. Avec des chanteurs comme nous, ils sont gâtés. Nous nous amusons tout de même un petit moment, puis la fatigue se faisant sentir, nous allons nous coucher. Dehors il neige toujours, le vent continue, il y aura de la joie pour demain… Tout le monde s’endort.
Je suis réveillé très tôt. La première nuit est toujours très difficile, on dort mal. D’un seul coup la montre à Michel sonne 6H. Il faut sortir du lit, récupérer le matériel, plier les couvertures. Puis nous descendons avec notre barda. Le gardien a préparé le petit déjeuner. Nous sommes bien servis. Après avoir payé la facture, nous sortons et là, surprise, c’est le changement complet. Le ciel est dégagé, le vent a cessé, il fait froid. Pour la première fois nous voyons les sommets. C’est un endroit magnifique. Il y a aussi un bon demi mètre de neige fraîche. Nous voyons en face de nous l’autre versant, le départ du glacier sur lequel nous devons grimper. Cela a l’air raide. Nous chaussons les skis, ajustons les sacs et après quelques photos, nous entamons notre première descente. Michel est déjà loin, il pense aux prochaines montées sans aucune trace dans la neige fraîche, cela sera dur. Je pars avec Silvio, la neige est tout de même un peu lourde, il faut skier prudemment, les sacs sont lourds. José se lance hardiment, il n’est pas encore habitué au ski de haute montagne, alors il plonge, plusieurs fois pour se mettre dans l’ambiance. Roland fait le serre-file tranquillement. Nous rejoignons Michel au fond du vallon pour mettre les peaux. Les choses sérieuses vont commencer. Vu d’ici, l’accès sur le glacier n’a pas l’air commode. Michel est déjà reparti voir. Nous sommes dans un joli goulet, c’est magnifique. Nous approchons de cette muraille de glace. Michel redescend et nous fait savoir que le passage doit être ailleurs, c’est trop difficile et dangereux par là. Nous sortons les cartes, le passage est pourtant bien là, il y a bien sur la droite des échelles fixées dans le roc, mais l’accès semble encore plus difficile, ce doit être un sentier d’été.
Nous redescendons et essayons de repérer un passage, soudain un bruit nous fait lever la tête. Michel nous annonce simplement : «attention, en voilà une ! ». Nous avons compris, c’est une avalanche qui arrive au-dessus de nous, il faut essayer de trouver des endroits à l’abri sur le bord des rochers. Le souffle nous fait frissonner. D’énormes rouleaux de neige sont visibles au-dessus de nous, pareils à des vagues d’une mer en furie. Une petite tempête de neige s’abat sur nous qui courbons l’échine, nous attendant au pire et puis d’un seul coup le calme revient. Michel, tranquille, nous annonce en riant : «elle s’est arrêtée juste au-dessus ! ». Nous nous regardons en silence, maintenant seulement je ressens une drôle d’impression, les autres aussi je crois, car les visages on un peu changé de couleur.
Nous repartons donc vers cette belle langue de glace. C’est dur, très dur. La pente est très raide, la neige fraîche file sous les skis qui s’enfoncent à chaque pas. Une demi-heure pour faire 100m. Maintenant il n’est plus possible d’avancer avec les skis, il nous faut donc les enlever. C’est une gymnastique très difficile dans le devers et la haute neige. C’est en plantant les skis devant soi et en s’accrochant après que nous avançons péniblement. Cette fois çà y est, nous sommes au pied de la muraille de glace qui est magnifique, une vraie sculpture. Il faut sortir les crampons. Chacun se fait une petite plateforme et tant bien que mal, nous ajustons les crampons. Les guêtres de José ne résisteront pas aux pointes de ses crampons. Michel taille la glace au piolet et commence doucement à grimper. Il fait une cinquantaine de mètres et nous annonce qu’après «c’est tout bon». On va donc pouvoir y aller. Il balance la corde sur laquelle je fixe ses skis, il les amène vers lui, les plante dans la neige, y arrime solidement la corde qu’il nous balance, c’est tout de même plus sûr. Je grimpe le premier et arrive à coté de Michel sur le glacier. C’est magnifique, il fait un grand soleil. Pendant que Michel assure les autres, je continue doucement dans la neige fraîche à faire la trace et là je m’aperçois que c’est extrêmement dur. La neige m’arrive à la taille et le soleil cogne. Enfin nous sommes tous sur un replat sur le glacier «Gurglerferner». On peut remettre les skis, se restaurer : cacahuètes, raisins, fruits secs. Nous avons passé près de trois heures dans ce coin. Nous sommes pas mal fatigués, nous décidons donc de raccourcir l’étape. Il y a un refuge à deux heures, ce sera le but de la journée, c’est suffisant. Nous l’apercevons d’ailleurs au loin, au-dessus de la moraine à 2400m. 460m de dénivelé, une petite marche tranquille sous le soleil, il faut en profiter. Après avoir fourré pas mal d’habits dans les sacs, barbouillé de la crème sur les visages, nous repartons. Nous pouvons admirer au passage, l’énorme tas de neige formé par l’avalanche qui est venue depuis le «Firnisanschneide» à 3300m, mourir sur ce replat du glacier. La colonne s’est remise en route. Michel ouvre la trace, la pente n’est pas raide, il nous faut traverser tout le glacier. Il y a quelques crevasses qu’il faut contourner, puis naviguer entre les séracs avant d’attaquer la dernière montée, qui nous mènera à la cabane. Les espaces entre nous se sont allongés. Michel, suivi de Roland, je suis plus loin. Je sens la fatigue venir. José est beaucoup plus loin, quant à Silvio, je ne le vois plus. La dernière montée est dure pour moi, d’autant plus que des rafales de vent très violentes me frigorifient. Je n’ai pas le courage de m’arrêter pour mettre une veste. Le refuge est tout prêt. Je me retourne, José attaque la dernière montée. Silvio est beaucoup plus loin, au fond de la vallée, il chante pour se donner du courage. J’arrive enfin dans le refuge d’hiver. Il y a un fourneau, du bois et des couchettes. Michel est déjà entrain de casser du bois pour allumer le fourneau. Roland a une pelle, il nettoie les escaliers. Moi je suis gelé, je donne un coup de main à Michel, afin de faire rapidement du feu. José arrive à son tour, il est bien crevé. Puis c’est au tour de Silvio, il en a plein les bottes, pourtant nous n’avons fait que la moitié de l’étape prévue. La montée sur le glacier nous a bien retardés, nous sommes donc à la «Hochwild Hütte» à 2860m. Heureusement que le temps s’est remis au beau. Il y a, à côté, le refuge gardé, le gardien vient nous prévenir qu’il est ouvert. Nous décidons d‘y aller, c’est tout de même plus confortable. Je suis d’accord, d’autant plus que je ne me sens pas bien du tout. Nous déménageons donc pour nous installer à côté. Le gardien est là aussi avec toute sa famille, il a 3 petits enfants et une femme. Nous sommes les seuls clients. Pendant que mes quatre camarades s’attablent autour d’une bonne bière pour récupérer, je monte me coucher, j’ai ma crise de foie comme à chaque fois le 1er ou le 2ème jour. Je suis fait comme cela, je n’y peux rien, il faut laisser passer cela. Je dors un bon moment, quand je m’éveille tout le monde est là, allongé, c’est le temps de la récupération, sauf Roland qui est dehors, il tourne autour du refuge, regarde et profite au maximum de la beauté de ces montagnes. Nous faisons quelques photos et c’est l’heure de manger. Nous sommes moins bien servis qu’hier, le gardien est beaucoup moins sympa. Il y a trois gars qui arrivent maintenant, ils sont complètement morts de fatigue, ils restent prostrés une heure avant de pouvoir avaler quelque chose. Ils ont suivi nos traces, sans elles ils n’auraient pas continué. Nous consultons la carte pour demain. Michel pense déjà au temps que nous avons perdu et si nous pouvons, nous essayerons d’en rattraper une partie. Nous voyons en face de nous, sur l’autre versant, le col qu’il faudra grimper demain. Il a l’air raide, 550 m de dénivelé, on verra bien. Maintenant c’est l’heure du tarot, nous sommes bien installés, il n’y a que nous, nous sommes très bien. Quand je pense aux refuges bondés que nous avons dû supporter à certains endroits, je suis heureux d’avoir choisi cette période «hors vacances». Silvio se venge sur Michel au tarot, mais Michel lui promet une revanche demain, dans la neige, on va tous en souffrir. Il est 21H, nous nous couchons et nous endormons tous rapidement.
A 5H30 j’entends la montre de Silvio qui sonne. C’est l’heure, il faut y aller. Cette nuit j’ai bien dormi. Le ciel est bien dégagé, il ne fait pas très froid, nous allons encore avoir du beau temps. Après l’indispensable petit déjeuner copieux, c’est le départ à 6H30. Une belle petite descente pour se mettre en jambes, la neige n’est pas encore très bonne, toujours un peu lourde. J’espère qu’on en trouvera de la bonne un jour. Nous retraversons le glacier qui fait bien un kilomètre de large à cet endroit et nous sommes au pied de notre première difficulté. Au premier abord cela n’a pas l’air tellement engageant, aucune trace et un énorme devers qu’il faut passer. Après avoir ajusté peaux et couteaux, nous partons. C’est dur, la pente est très raide en plein devers, la crevasse en dessous n’est pas tellement accueillante. Il faut s’accrocher. Roland ferme la marche, il suit José qui n’est pas très rassuré et, comble de malchance, une de ses peaux se décroche à l’endroit le plus scabreux. Heureusement Roland peut lui donner un coup de main. Nous nous contentons de les attendre au soleil qui cogne déjà pas mal. Nous repartons. Michel fait la trace, nous sommes dans un endroit assez dangereux. Nous nous espaçons pour limiter les risques. Tout le monde est passé, ouf ! Maintenant ce n’est plus qu’une longue montée en zigzag avec de temps à autre une belle crevasse à contourner et quelques beaux séracs.
Deux heures après, nous arrivons au sommet, à 3375m. Il faut vite se rhabiller, le vent est froid et violent. La vue est magnifique, nous voyons encore le refuge d’où nous sommes partis ce matin et au loin, tout au fond de la vallée, nous apercevons le refuge de «Martin Busch» à 2500m. Près de 900m de descente sur le glacier «Schallferner», mais les premiers 150m n’ont pas l’air très faciles. Après une petite reconnaissance, nous décidons de mettre les crampons, c’est plus sûr. Les skis sur l’épaule, c’est parti. C’est assez amusant, la neige, très abondante et poudreuse, nous arrive à la taille, c’est un vrai sillon que nous traçons pour arriver au début du glacier, où nous allons pouvoir skier. Quel endroit magnifique, il fait un temps splendide, tout ce soleil et cette neige poudreuse pour nous seuls. Nous admirons un moment et nous nous préparons à descendre. Michel donne le départ, nous le suivons. Chacun fait sa godille, c’est un régal. Cette fois la neige est meilleure, c’est normal, nous sommes à plus de 3000m. Le soleil commence seulement à taper sur ces pentes, c’est toujours très amusant de skier sur les glaciers larges et pas très pentus. Michel n’a pas son pareil pour trouver les endroits où la neige est encore poudreuse dans les combes abritées du soleil. La montée c’est beau, mais la descente c’est tout de même autre chose. Dommage que cela aille trop vite. Même en musardant le plus possible, nous sommes rapidement au pied du glacier, mais encore loin du «Martin Busch». La neige ici est déjà bien revenue, la pente est très faible. Au fond de ce vallon encaissé, le «Toteis», il fait très chaud. Je ferme la marche avec Silvio, nous sommes obligés de pousser avec les bâtons, nos skis ne valent plus rien. José, lui, se régale, il a les skis les plus rapides. Tant bien que mal, nous nous retrouvons tous au pied du raidillon qui nous mènera au refuge. 100m à monter avec cette chaleur. Nous nous désaltérons, inutile de monter de l’eau. Je pense déjà à la bonne bière que je boirai là-haut. Nous montons tranquillement, la sueur me dégouline de partout. La trace est faite. Il y a une autre vallée qui débouche directement ici depuis «Vent», c’est une balade que les gens peuvent faire dans la journée.
Une demi-heure et nous sommes arrivés. C’est une énorme hutte, magnifique, il n’y a que cinq ou six personnes qui se font dorer au soleil sur la terrasse. Nous commandons nos bières et nous allons aussi sur le balcon. Il est midi, Michel et Roland parlent déjà de continuer cet après-midi jusqu’au prochain refuge, nous avons de l’avance. José, lui, préférerait redescendre sur Vent par le chemin le plus court. Moi je consulte la carte, il y a 500m de dénivelé pour arriver à «Similaun», ce n’est pas énorme, d’autant plus que la montée n’est pas raide mais longue et régulière. Je n’aime pas tellement les pentes trop raides. Nous sommes donc tous d’accord pour continuer après une bonne heure de pause. Tout ragaillardis, les gourdes bien remplies, nous repartons. Le soleil est torride, tous en maillots de corps, gare aux coups de soleil. Heureusement nous avons une barbe de trois jours qui nous protège un peu (surtout José). Je suis à la tête de la caravane, j’essaie de marcher le plus régulièrement possible afin de ne pas me fatiguer. José me suit, les autres s’amusent derrière. C’est une très longue montée au milieu d’une vallée assez large. Nous croisons un groupe qui redescend d’un sommet. Au passage ils nous saluent du classique «Grüss Gott» que nous leur rendons en cœur. Après une heure de marche, nous nous arrêtons pour une pause, surtout pour boire, il faut boire le plus possible, sinon c’est la défaillance. Nous restons là un moment, le couché de soleil c’est magnifique. Tout le monde apprécie le soleil, la neige et un énorme silence, mais il faut repartir. La vallée s’élargit, nous grimpons maintenant sur le glacier «Niederjochferner» à 2700m. La montée est maintenant un peu raide, on se sent vraiment petit au milieu de ces glaces éternelles. Mais pas à pas nous grignotons cette immensité : faux plat, montée, faux plat, montée… etc. On ne parle presque plus sauf Silvio qui, de temps en temps, en pousse une bonne pour se donner et nous redonner courage. Michel et Roland ont repris les devants, les distances entre nous s’allongent, chacun a son rythme. Enfin, au bout de je ne sais combien de temps, j’aperçois, dominant la ligne de crête, le drapeau qui flotte sur chaque refuge. Puis au fur et à mesure que j’avance, c’est le toit puis toute la bâtisse qui se découvre à notre vue. Encore un tout petit effort, çà y est. Pas fâchés de tomber les sacs. Nous sommes à 3020m. Derrière le refuge un énorme précipice, c’est l‘Italie. Ce refuge est gardé par des jeunes gens sympathiques qui font leur travail consciencieusement, avec bonne humeur, ce qui ne gâte rien. Cette baraque a beaucoup moins l’air d’un hôtel que les autres, elle est d’ailleurs nettement plus petite et beaucoup plus vieille, elle est aussi beaucoup moins accessible puisqu’elle est à plus de 3000m.
Nous faisons notre petit ménage, nos sacs en ont besoin, ils nous semblent toujours trop lourds. Chacun fait soupeser le sien en essayant de le faire passer pour le plus lourd, il y a bien quelques provisions qui partent tous les jours, mais nous en avons pris beaucoup trop. Les refuges sont très bien équipés, nous préférons nous faire servir, c’est plus simple, d’autant plus que pendant que nous marchons nous ne faisons que grignoter et boire, c’est le soir que nous rattrapons les kilos perdus et plus. A 19H nous sommes fin prêts pour le tarot, c’est aussi un très bon moment de la journée. Il y a un groupe d’Allemands écolos qui discutent politique toute la soirée, cela ne risque pas de nous arriver. A 22H tout le monde est au lit. Demain matin nous avons l’intention de partir très tôt. Nous dormons tous bien, nous sommes habitués à l’altitude.
A 5H30 réveil, préparation, petit déjeuner, nous sortons. Le temps toujours aussi beau, nous avons de la chance et en plus il ne fait pas froid. Nous démarrons à 6H30 en bras de chemise, c’est assez rare à 3000m. D’abord une petite descente où l’on se laisse glisser le plus loin possible, puis c’est la première opération «peaux de phoque» de la journée. Montée facile jusqu’au «Hauslob Joch» à 3279m. A part un peu de devers et des rochers dégarnis par le vent à l’approche du sommet, tout se passe bien. Nous apercevons au loin l’auberge «Bella Vista» avec les remonte-pentes qui arrivent jusque là. C’est un hôtel d’altitude, il a l’air énorme, nous n’aimons pas tellement ce genre de baraques. Nous nous préparons pour la descente. Dès les premiers virages nous nous rendons compte que la neige est très bonne, nous sommes sur le «Hochjochferner», immense glacier très large, c’est un régal. Chacun fait ses godilles du mieux qu’il peut, puis s’arrête pour s’admirer et surtout reprendre son souffle, sinon c’est la chute. C’est vraiment une merveilleuse descente. Depuis les dernières chutes de neige, nous sommes les premiers à passer par là, rien que cela c’est une grande chance. Nous sommes maintenant au fond de la vallée après une dégringolade de près de 1000m. Tout dans une belle neige vierge et poudreuse, cela me fait supporter facilement toutes les fatigues des montées. Maintenant nous nous laissons aller tranquillement vers le «Hochjoch Hospitz» que nous distinguons au loin. Le soleil commence à cogner. Mes skis, qui n’avancent pas, il faut pousser avec les bâtons, de la fatigue inutile. Nous arrivons juste en face du refuge, je le vois sur l’autre versant. Pour y arriver il faut descendre 200m, traverser un ruisseau, le «Raffenache», puis remonter. Je me sens un peu fatigué, j’aimerais pouvoir arriver à la baraque en allant tout droit. J’ai beau regarder de tous côtés, ce n’est pas possible. Nous descendons donc. Après un beau morceau de devers, nous remettons les peaux. Le soleil frappe fort maintenant. Je reste en arrière pour monter, dans ma main la neige fond et colle légèrement aux peaux, c’est encore plus fatigant.
Ouf ! je suis en haut, il n’est que midi, nous avons bien marché. Michel parle déjà de continuer. Moi, pour le moment, il faut que je récupère. José est de mon avis. Ce refuge est très beau, tout à l’intérieur est en bois massif sculpté. Nous nous installons pour manger et boire. Roland sort ses potages, j’en prendrai trois, c’est à peu près tout ce que je pourrai avaler. Après une bonne heure de pause, nous décidons de continuer afin de profiter au maximum du magnifique temps que nous avons. Direction la «Vernagt Hütte» à 3000m. 500m de grimpette en plein soleil. Je prends la tête de la caravane en essayant d’aller le plus régulièrement possible afin de ne pas me fatiguer. La pente est assez raide, nous montons en décrivant de larges lacets. Le soleil tape dur, un coup à droite, un coup à gauche. Heureusement que nous avons bien rempli les gourdes, il faut remplacer ce que nous éliminons. Le sommet se rapproche doucement, encore cinq ou six conversions. Nous dépassons des randonneurs qui se sont arrêtés, ils se font bronzer. Bientôt, en regardant en arrière, je les vois en bas comme de minuscules fourmis, c’est la preuve que nous avançons tout de même. Nous sommes maintenant en haut, enfin je le croyais, mais après une légère descente, il faut remettre les peaux pour un dernier effort. C’est vite fait, une petite demi-heure dans la neige fondante et nous y sommes. Il fait bon. Nous nous reposons un moment. Nous pouvons apercevoir, tout en bas, très loin, le refuge «Vernagt Hüttte». Une immense descente en vue, nous ne sommes plus pressés, le repos est proche. Michel, Silvio et Roland, eux, regardent encore vers le haut, il y a un sommet tout proche qui les tente, ils décident de l’escalader. José et moi nous les regardons faire, nous préférons descendre. C’est splendide avec une bonne neige poudreuse de versant nord. Nous nous retournons de temps en temps pour voir où en sont nos trois gaillards, ils continuent leur montée tranquillement. C’est vraiment un régal toujours trop court quand on descend. Nous nous reposons un moment, il faut remettre les peaux, un petit monticule à passer pour arriver. Roland, Michel et Silvio sont trois points minuscules tout en haut maintenant. Je regrette presque de ne pas être avec eux.
Après quelques photos, nous repartons. Le refuge est tout près, il y a un grand nombre de voies qui arrivent ici, c’est un hôtel qui m’a l’air déjà bien peuplé. Il y a énormément de places, nous sommes très bien accueillis avec le rituel verre de «schnaps», c’est la coutume en Autriche, surtout si l’on prend la demi-pension. Après nous être fait inscrire sur le grand livre, avoir réservé notre repas du soir et visité notre dortoir, nous prenons une grande bière et nous allons nous asseoir dehors au soleil en attendant les amis. C’est aussi, en randonnée, un très bon moment, surtout aujourd’hui où nous avons grillé une étape. Il y a dehors une vingtaine de personnes qui se reposent, il en arrive encore de partout, c’est un lieu de jonction de plusieurs glaciers, il y a aussi ceux qui font la «Wild Spitze», 3800m. Pour nous ce sera demain, si le temps reste aussi beau.
Les trois derniers arrivent maintenant, heureux de leur petit supplément. Nous nous installons, puis nous descendons dans la grande salle. Nous avons passé une belle journée. Nous consultons la carte pour demain, nous sommes à 2750m. La «Wild Spitze» est à 3770m. 1000m de dénivelé. Au réveil il y en a qui vont souffrir. Michel a déjà le sourire. Ce n’est pas cela qui va nous faire oublier que pour le moment c’est l’heure de manger, là on est tous de première force. La bière coule à flot, il faut toujours se méfier de la déshydratation en montagne, nous ne serons pas pris au dépourvu. A côté de nous, il y a toute une tablée de randonneurs patronnés par les P.T.T., qui font toute la traversée de l’Arc alpin en se relayant toutes les semaines de groupe en groupe. Nous échangeons nos gourdes, eux c’est la «grappa», nous c’est la «mirabelle», elle sera vidée, toujours çà de moins à porter, il fallait se dévouer…
Maintenant c’est l’heure du tarot, la partie sera mémorable, je ne sais pas qui a gagné ou perdu, mais l’essentiel est de participer. Je sais une chose, c’est que les verres de bière seront souvent échangés. Il est déjà 22H, c’est l’heure d’aller se coucher. Nous ne sommes pas les derniers, mais presque, la nuit sera courte, Michel veut toujours se réveiller à 5H. Les Autrichiens, eux, sont moins pressés, le petit déjeuner sera à 6H. Roland et Silvio ne sont pas pressés, ils mettront un bon moment pour monter l’escalier qui mène au dortoir. Nous avons tous le fou rire, c’est contagieux, tous ceux que nous rencontrons rient aussi, même le gardien qui pourtant ne semble pas facile à dérider. Notre passage a été bien marqué. D’un seul coup c’est le silence complet, tout le monde dort.
Déjà c’est le réveil, c’est un peu dur mais la bonne humer est toujours là. Comme d’habitude, nous sommes les premiers à être prêts, même avant le petit déjeuner, les gardiens n’en reviennent pas. Petit déjeuner, facture, nous sortons, la routine quoi ! Le temps est toujours beau mais la chaleur n’est plus la même, on a l’impression que cela peut changer. Nous démarrons. Ici nous ne sommes plus seuls, il y a énormément de traces. Le départ est calme jusqu’à la moraine du «Gross Vernagtferner», où nous nous arrêtons pour mettre les couteaux. Le départ sur le glacier est un peu raide, après c’est tranquille. Nous voyons pas mal de petits groupes derrière nous qui démarrent, il y aura du monde à la «Wild Spitze» aujourd’hui. Après un dernier effort dans une pente très raide, dans des traces mal faites, nous arrivons au «Brochkogl Joch» à 3500m où nous nous reposons. Il y a d’autres gars qui arrivent, nous apercevons la «Wild Spitze», son sommet est entouré de nuages, ce n’est pas très bon signe, c’est là que nous allons. Nous passons derrière le «Brochkogl» qui nous domine de son énorme calotte glacière posée comme une casquette sur son sommet, c’est impressionnant. Mais ce qui m’inquiète, ce sont les nuages qui descendent vers nous rapidement. Les sommets disparaissent progressivement autour de nous. Il faut s’arrêter pour remettre pulls, anoraks. Au-dessus de nous il n’y a plus de visibilité, il n’y a plus aucun intérêt à vouloir monter plus haut, en plus cela peut devenir dangereux. Nous décidons donc de redescendre par le «Mittelkard». Les 300 premiers mètres sont impressionnants, la neige est très mauvaise, la pente est terrible. Michel sort les cordes, les skis nous servent de piolet et nous nous lançons, c’est tout de même amusant. Je suis assez rapidement passé avec Silvio. Nous nous arrêtons pour admirer la technique de José, c’est une technique bien spéciale à «Bartenheim», pas encore décrite dans les manuels, mais efficace tout de même puisque nous nous retrouvons tous en bas. Maintenant le col est dans les nuages, nous nous contentons de fuir devant pour garder une bonne visibilité. Plus nous perdons de l’altitude, moins la neige est bonne, c’est très dur de skier dans la neige fondante, les entorses arrivent vite. Nous arrivons en vue du refuge, la «Breslauer Hütte» à 2840m, complètement fermé sauf le refuge d’hiver inconfortable et enneigé. Nous nous amusons à faire partir d’énormes plaques de neige fondante dans les pentes sous le refuge, c’est de la neige lourde.
Nous arrivons enfin au sommet des remonte-pentes qui dominent Vent, la descente sur les pistes est nettement plus facile. Nous arrivons au village, il est 13H. Le temps se bouche de plus en plus, les risques d’avalanches se précisent. A la terrasse du premier restaurant, nous buvons une bonne bière, puis il faut s’intéresser à l’horaire des bus pour retourner aux voitures. Et là nous apprenons qu’à cause des avalanches, la route est coupée, il n’y aura pas de communications aujourd’hui. Il faut aviser, en attendant nous profitons pour visiter cette petite station qui est magnifique, surtout l’architecture des magasins et restaurants. Nous donnons un coup de fil aux femmes pour qu’elles ne soient pas surprises de notre retour. Nous inspectons notre matériel, il a beaucoup souffert, mes skis sont morts, plus de ressort du tout. Quant aux montures, elles sont complètement usées, j’ai eu de la chance, elles ont tenu jusque là. Après avoir tourné un moment dans la station, nous décidons de prendre un bon repas, nous sommes très bien servis. Ensuite, malgré l’avis contraire des gens du coin, nous décidons de partir à pied jusqu’au prochain village, là où la route est ouverte. Sacs au dos et skis sur l’épaule, nous nous mettons en route, c’est une marche forcée sur le macadam, avec toujours un œil sur les pentes qui bordent la route et l’espoir, malgré un peu d’appréhension, de voir partir une belle avalanche. La visibilité est assez bonne malgré le mauvais temps, nous aurons le temps de les voir arriver. Nous en verrons descendre deux ou trois, pas très importantes, c’est toujours impressionnant. Après une bonne heure de marche rapide, nous arrivons à la barrière qui interdit aux véhicules de monter plus haut. Il y a là une dizaine de voitures qui attendent l’ouverture de la route pour rejoindre Vent. Nous trouvons un gars bien sympa, qui se propose d’amener José et Silvio à «Obergurgl» pour récupérer les voitures, une trentaine de kilomètres. Pendant ce temps nous prenons tout le barda et nous allons jusqu’au petit bistro du coin. Nous sommes dans un tout petit village, une trentaine de maisons de fermiers. La salle du bistro est bondée de gens qui attendent l’ouverture de la route. Il y a une fumée monstre à l’intérieur, nous ressortons vite nous installer sur la terrasse, de là nous surveillons la montagne qui est entrain de secouer toute cette neige qui l’enveloppe. Il y a de petites avalanches qui partent de partout et d’un seul coup c’est le grand bruit, un roulement significatif, c’est une «belle» dit Michel. Effectivement nous la voyons rouler jusqu’au bas de la montagne, elle ira mourir sur la route, c’est grandiose. Les paysans d’ici sont habitués, malgré cela ils regardent à chaque fois, puis reprennent leurs occupations. Aujourd’hui ils tuent le cochon, tout le village sent la grillade. Puis, pour passer le temps, nous grignotons nos dernières provisions. Silvio et José arrivent. Le temps de charger tout le matériel et c’est le retour qui sera sans histoires.
Encore une belle randonnée de faite, nous avons eu de la chance, cinq jours magnifiques. Michel a eu raison de forcer un peu le départ le 1er jour. Je suis content de rentrer, j’ai de la neige et de la montagne dans la tête pour un bon moment et puis nous avons tous des ampoules aux pieds, qui feront croire pendant quelques semaines que nous sommes encore en piste. José, lui, en a pour plus longtemps. Et, comme d’habitude, je pense déjà à la prochaine en attendant de voir les belles photos que nous avons pu faire.
dimanche 19 septembre 2010
4jours en oisans encore plus de neige..
Quatre jours en Oisans
2 au 5 avril 1985
Les choses les mieux préparées perdent quelques fois de leur attrait. Cette randonnée 1985 naîtra en automne 1984 au salon «Neige et Montagne» à Paris. Par le plus grand des hasards, Max rencontre Michel. «Au printemps prochain, tu nous promèneras en Autriche : Silvretta ou Oetztal, nous déciderons prochainement». «Pas de problèmes, je ne connais pas, mais quel plaisir de découvrir, et la montagne reste la montagne». Encore un mot : «Pas terrible ce salon !».
Le projet devenu concret, les femmes et les enfants passeront également une semaine en Autriche. Joël et Silvio, aux sports d’hiver à Tignes, nous rejoindront là-bas. Le projet avortera, pour les alsaciennes, le ski de piste très bien, mais avec les maris encore mieux. Et du côté des locations, pour Huguette, Josseline, Pierrette et les petits, çà ne marche pas fort : trop cher, trop loin et les maris qui n’insistent pas outre mesure. Finalement, l’Autriche, nous la connaîtrons une autre année et tous ensemble, Alsaciens, Vosgiens et …. Meusiens.
Ne croyez pas que ceci se passe en huit jours. L’hiver touche à sa fin, en accord avec Claude et Max, Roland rencontre Michel afin de déterminer le lieu où se passeront ces quelques jours. Ce sera l’Oisans, la semaine avant Pâques.
Le samedi précédant notre sortie, nous profitons d’une raclette à la Pierrette pour régler les derniers détails. Nous partirons le mardi 30 mars à 2H30, il faudra se coucher de bonne heure lundi soir, après avoir fait les sacs. Pour une histoire de grenouilles, les Perrins tardent à venir pour la dernière préparation avant le départ et nous nous couchons à 23H. Même pour une demi-heure, avant une randonnée, Claude doit toujours coucher à Vologne, allez savoir pourquoi ? Durant cette courte nuit, Max ne dormira pas, j’ai oublié d’arrêter la sonnerie de la superbe pendule à côté de laquelle il couche. A 2H30 Michel, exact au rendez-vous, rentre sa voiture à la place de la Jetta qui nous servira de taxi. Je vente les qualités de cette voiture au coffre impressionnant, sans parler de ses performances sur la neige. 3H30, nous passons un coup de fil aux Bressauds, sortis du plus profond de leur sommeil en même temps que leur radio-réveil, ajusté sur une station qui n’émet pas la nuit.
Enfin le grand moment (salut Pierrette, qui a du mal à s’habituer à ces départs), via La Bresse, retour Cornimont, Grenoble, Bourg d’Oisans et la Grave. Après une promenade le long du lac de Genève pour cause de «pas d’autoroute», itinéraire très simple quand on connaît, tout ceci pour donner l’ambiance de nos sorties qui, ne se déroulant pas dans la bonne humeur et la décontractions, ne se renouvelleraient pas.
Nous voici donc parachutés à la Grave (1481m), petite station au pied de la Meige, pointe de roche impressionnante (comme le coffre), 3982m et autour de laquelle nous allons tourner pour ces trois premiers jours. La première étape, toujours facile parce que courte, doit nous mener au Refuge de la Selle (2672m). Les sacs ne pèsent qu’une dizaine de kilos, comprenant les vivres pour 3 jours seulement. Départ à 11H et à 11H30 impression d’altitude, mais oui nous sommes déjà à 3100m. 1600m de dénivelé en une demi-heure, quelle entrée en matière ! Puis, après réflexion, pas si rapide ce téléphérique des glaciers qui rend tout de même bien service pour une première journée. Dans les œufs, Michel prétend que pour le troisième jour (retour à la Grave), après avoir franchi la Brêche et remonté le couloir qui nous font face, il suffira de redescendre le glacier pour retrouver la voiture. Max, tout à fait d’accord, Claude et moi évoquons les replis possibles depuis l’autre vallée. Enfin, nous en reparlerons dans deux jours !
Les peaux de phoque bien collées et les sacs sur le dos, nous partons en pente douce sur le glacier de la Girose, direction le Col de la Lauze, 3512m. Michel et Max en avant, Claude et moi qui suivent. Pour ceux qui ne le savent pas, Claude part toujours le dernier, je ne le répèterai plus. Nous marchons assez lentement, chacun manquant d’entraînement, le seul qui devrait être en forme parce que pratiquant le foot-ball, souffre d’une déchirure à la cuisse due à ce qui fut son sport favori. Seul à me plaindre, les autres manquant certainement de temps, j’avance doucement, en travers d’un paysage magnifique et «sous un soleil de plomb» (ceci n’est pas de moi). Beau temps pratiquement assuré pour demain. Une heure et demie de montée, les derniers hectomètres bousculés par le vent et nous voici au col, attendus depuis dix minutes par Max et Michel, au pied du Pic de la Grave. 850m de dénivelé et nous serons au refuge ou autrement dit, un moment de plaisir suivi d’une bonne soupe. Mais une neige revenue dans une pente raide et pas question de skier en douceur. Max et Michel se régalent, Claude un peu moins, quant à moi, pas question de tourner, je me perfectionne dans la marche arrière et la conversion. Nous situons le refuge grâce à un hélicoptère qui stationne un moment au-dessus. Michel, qui doit trouver mon rythme trop lent, me propose de prendre mon sac. Une opposition de principe et je le lui cède. Au 2/3 de la descente, je prétends ne plus vouloir jouer au foot, ce qui fait rire les autres. Et puis c’est l’estomac qui me chatouille, une pâte de fruit va remédier à çà vite fait. Il faut bien terminer cette descente, même Claude m’attend ! Nous arrivons au refuge et, comme souhaité, personne à l’intérieur. Nous chauffons de l’eau pour cette première soupe. Le refuge d’été est fermé, nous dormirons dans celui d’hiver, aménagé à la française : pas très propre et très peu de vaisselle. Il comprend 16 couchettes.
Le Glacier de la Selle termine la vallée de Monnetier-les Bains, un long moment nous admirons ce glacier entouré de nombreux sommets dont, au nord, la Tête de la Gondolière, la Selle, le Replat et au sud le Rateau et la Pointe de la Grave. Les altitudes s’échelonnent entre 3300 et 3800m. Michel nous fait remarquer la Brêche du Rateau, terme de la première montée de demain. Bien encapuchonnés, le vent levé en milieu d’après-midi siffle de plus en plus fort, nous remplissons les gourdes, quelques photos puis rentrons au refuge en compagnie de la dizaine de personnes qui viennent d’arriver. Des gens pas très intéressants parce que jeunes et pourtant privés d’humour. La soirée se termine par un petit tarot et une fiole de remontant qui, prévue pour 3 jours, s’avère insuffisante au terme de la première journée, nous notons la chose. A 9H toute la chambrée est à l’horizontale, nous ne pourrons dormir avant plusieurs heures, le vent violent semble vouloir déplacer la toiture et les skis plantés jusqu’aux montures, s’agitent sous les rafales. Quel temps pour demain ? Peut-être devrons-nous descendre dans la Vallée de Monnetier ? Puis le vent se calme. Tiens, Max ronfle, puis ce sera Michel, toujours ensemble les deux là ! 5H et le bip-bip nous réveille, un gadget qui, selon Michel, égaie ou réveille. Claude s’en moque, enfoui sous les couvertures.
Après le petit déjeuner et quelques courses indispensables, la deuxième étape commence. 5H45, ciel clair, plus de vent, nous partons sur une neige gelée. Un court raidillon et la pense s’adoucit, nous marchons à bonne cadence une trentaine de minutes, remontant la rive droite du glacier. A son extrémité, la pente se redresse, nous mettons les couteaux, la montée continue sans problèmes. Max perd un couteau parce que mis trop vite. Nous voici au pied du Couloir de la Brêche du Rateau. Pas poltrons du tout mais prudents, Claude et moi grimpons ce raidillon avec les crampons et puis il faut que çà serve ces choses là ! Au sommet, Max attend, caméra au poing. Première montée terminée pour tous les quatre et à 3235m plein feu sur la Meige. En randonnée, chaque vallée prétend être la plus belle, passez un col et vous découvrirez un site plus joli encore. Alors des cols, puis toujours des cols, une randonnée et une autre suivra, vous êtes pris dans l’engrenage. Nous entamons la descente, pente raide et neige poudreuse sur une centaine de mètres seulement. Toujours la même pente, mais hier le soleil chauffait, alors neige difficile. Puis nous traversons quelques coulées de la veille, chose qui se reproduira aujourd’hui. Nous perdons de l’altitude, le soleil se fait plus pesant. Ce soir nous devons coucher au Refuge du Promontoire à 3092m. Par l’itinéraire classique, nous descendons à la Côte 2600, remontons 500m et la bonne soupe au refuge. Mais voilà, à la Côte 2900, notre guide, qui a pitié de sa troupe et de lui-même, envisage l’accès au refuge par un passage (non indiqué sur la carte), qui réduirait la montée de 300m. La neige devenue mauvaise pour la descente, nous collons les peaux de phoque et attaquons cette montée. Après ¾ d’heure, le premier passage possible est une belle corniche, qui pour des hommes frais, vaudrait le déplacement. Roland tire la patte, Claude prétend que l’Oisans est trop pentu. Une petite collation et les deux chamois sont repartis, çà doit passer plus haut. Il faut suivre, nous arrivons à un semblant de col. Max et Michel, déjà plus loin, marquent le pas, les explications deviennent inutiles, nous ne passerons pas, nous devons redescendre à la Côte 2600. Claude et moi regarderons France-Yougoslavie ce soir à la télé à la Bérarde (1700m), dernier hameau de la vallée, où nous nous trouvons actuellement. Nous sommes à 2600m, dans une grotte bien à l’abri du soleil, un bon casse-croûte, soupe, saucisson, café ou thé et, moral revenu, tout le monde repart en direction du Refuge du Promontoire. Montée difficile à cause de la chaleur. Michel, un maillot sur la tête, ressemble à une fatma. Max, avec un short du C.A.C., a les mollets qui rosissent. Claude s’épate tant il a de volonté.
A 16H nous découvrons le Refuge du Promontoire, planté au pied d’une arête rocheuse qui mène au Glacier Carré, sous la Meige. Le réfectoire décrassé, le balcon déneigé, les lits réservés (pas de problème à 4 pour 36 couchettes), l’après-midi touche à sa fin. Michel, type même du gardien de refuge, ouvre à la pelle, une première en direction… du petit coin. L’eau coulant de la toiture nous a permis de remplir tous les récipients à notre disposition. Durant cet après-midi, de nombreuses coulées justifient la nécessité de marcher le matin. Une, un peu plus grosse que les autres, mourra derrière le Chatelleret (2225m), refuge au cœur de notre vallée d’aujourd’hui, celle des Etançons. Pour le repas du soir, outre nos réserves, d’une montagne de nourriture montée à dos d’ânes, nous n’utiliserons que quelques pommes et du pain. 20H30, isolés aux quatre coins du dortoir, nous passerons une bonne nuit.
5H, bip-bip ! une tonne de couvertures à plier, petit déjeuner et nous partons à la frontale. Des lampes scintillent également au Chatelleret. ¾ d’heure de peaux, 15 mn de crampons et nous voici à la Brêche de Meige (3357m). Mais qu’y a-t-il derrière ? Max : «c’est tout bon». Michel pose la corde dans les rocailles. Le guide et son adjoint ont rechaussé, ils nous conseillent de faire de même pour passer la rimaye recouverte de neige. Claude préfère sauter à pied. Ne pouvant tourner brutalement, je pense qu’il a raison, alors je saute et … je roule. Petite chute, même pas rigolotte, mais qui s’avèrera très ennuyeuse par la suite, la main en a pris un coup, je continue avec un bâton sur le sac. Skis au pieds sur le Glacier de la Meige, nous longeons les rochers jusqu’au pied du couloir du Glacier de la Meige. Nous longeons les rochers jusqu’au pied du couloir du Serret du Savon. Magnifique goulotte, moins impressionnante que vue de loin, mais qui redresse tout de même fort la tête. Michel passe le premier en suivant d’anciennes traces encore bien marquées. Claude, une vingtaine de mètres derrière, grogne. Il n’apprécie guère les boules de neige glacée que nous faisons dévaler en tapant du bout des pieds. Alors nous l’attendons (petite pause bienvenue pour moi). Nous voici en haut du couloir, après 20 mn de grimpette.
Puisque mon grand frère n’est pas là, chacun m’aide un petit peu, je ne peux plus bouger la main. Max s’occupe de mon matériel, Michel me donne de la pommade et Claude du chocolat, alors comment ne pas garder le moral ? Encore un quart d’heure avec les peaux et nous poussons la porte du Refuge de l’Aigle. D’ici, quel point de vue ! Non, je ne me répète pas, je vous le disais, la montagne, haut toujours plus haut, beau toujours plus beau ! Le refuge se trouve à la jonction de deux glaciers, celui de l’Homme et le Toluchet, que nous descendrons pour retrouver la Grave. Dernier casse-croûte pour cette première partie du raid, alors au diable les économies. Le gardien savait que nous allions passer, nous trouvons, bien à l’abri, un litre de martini blanc. Notre passage marqué, nous ne signerons pas le livre d’or. 14H, les estomacs bien calés, quelques photos et la descente commence pour un dénivelé de 2000m. Nous lézardons sur ce glacier, cherchant toujours la poudreuse, admirant tel ou tel sérac ou cette énorme crevasse où j’oublierai mes lunettes. Michel, à la caméra, essaie d’emmagasiner tous les virages de Max. Perdant de l’altitude, autre sport dans la neige molle. Claude se plante, une mini coulée part, quel artiste ! Nous approchons de la station, la blanche commence à manquer. Michel, qui a l’œil, repère un couloir (un peu gris), qui nous fera rejoindre le fond de la piste balisée. Nous sommes dans le couloir dit «de l’ardoisier», de la boue, un peu de neige et des ardoises. Enfin, çà glisse, tant bien que mal nous rejoignons la piste. Max ira bien, le derrière dans la boue et nous rejoignons la voiture. Le matériel rangé, vite à la bière !
Pour la 2ème partie de notre randonnée, nous aimerions faire le Dôme des Ecrins. Nous passons (en voiture) le Lautaret, puis une halte à Serre Chevalier, où une copine à Michel nous indique l’adresse d’un kiné, ce qui me soulagera de… 100 balles et permettra aux 2 M. de boire un coup, tandis que Claude nous fait une hémorragie nasale. Le soir nous dormons à Briançon, chez une relation cafiste de Max, Cathy, Maguy ou Péguy, il ne sait plus, de toutes façons nous ne la verrons pas, mais dormirons tout de même bien. Après une pizza pour repas du soir et une visite de la vieille ville, nous nous couchons de bonne heure.
Bip-bip, à 6H nous partons en direction d’Ailefroide, hameau de départ de notre étape. Arrivés à Pelvous (1260m), une barrière bien cadenassée coupe la route : 3 kms de plus pour aujourd’hui, si le temps ne se dégrade pas. La météo annonce du mauvais temps, la brume commence à s’accrocher aux plus hauts sommets. Tels des fondeurs, sur la route encore bien enneigée, nous suivons les rails. Après 3 kms, nous soufflons un peu. Ailefroide dort tout l’hiver, la route dégagée, elle se réveillera.
La brume descend rapidement, une demi-heure à travers les mélèzes et nous voici au début d’un grand plateau, il s’agit du Pré de Mme Carle. Quelques flocons, le mauvais temps et là, plus de visibilité et sous la neige, nous arrivons au Refuge Cézanne (1874m). Après la soupe, dix centimètres de fraîche et le plafond gris toujours aussi bas, nous décidons de redescendre.
14H, sous la pluie, nous rangeons le matériel dans la voiture, mini étape mais vite à la bière tout de même.
Et le retour, me direz-vous ? Mais peut-être que mon baratin commence à fatiguer, alors j’abrège. Deux heures bloqués pour 10 cm de neige au Lautaret, quelle histoire ! Pour le reste, pas de problèmes, tels des enfants en balade, autrement dit sérieux s’abstenir, enfin, on rigole. Nous réveillons Huguette à 1H du matin, pour Max le voyage est fini. Nous dormons à Noives. Le matin nous évoquons déjà les souvenirs, un dernier repas ensemble chez Max et retour à Saulxures.
2 au 5 avril 1985
Les choses les mieux préparées perdent quelques fois de leur attrait. Cette randonnée 1985 naîtra en automne 1984 au salon «Neige et Montagne» à Paris. Par le plus grand des hasards, Max rencontre Michel. «Au printemps prochain, tu nous promèneras en Autriche : Silvretta ou Oetztal, nous déciderons prochainement». «Pas de problèmes, je ne connais pas, mais quel plaisir de découvrir, et la montagne reste la montagne». Encore un mot : «Pas terrible ce salon !».
Le projet devenu concret, les femmes et les enfants passeront également une semaine en Autriche. Joël et Silvio, aux sports d’hiver à Tignes, nous rejoindront là-bas. Le projet avortera, pour les alsaciennes, le ski de piste très bien, mais avec les maris encore mieux. Et du côté des locations, pour Huguette, Josseline, Pierrette et les petits, çà ne marche pas fort : trop cher, trop loin et les maris qui n’insistent pas outre mesure. Finalement, l’Autriche, nous la connaîtrons une autre année et tous ensemble, Alsaciens, Vosgiens et …. Meusiens.
Ne croyez pas que ceci se passe en huit jours. L’hiver touche à sa fin, en accord avec Claude et Max, Roland rencontre Michel afin de déterminer le lieu où se passeront ces quelques jours. Ce sera l’Oisans, la semaine avant Pâques.
Le samedi précédant notre sortie, nous profitons d’une raclette à la Pierrette pour régler les derniers détails. Nous partirons le mardi 30 mars à 2H30, il faudra se coucher de bonne heure lundi soir, après avoir fait les sacs. Pour une histoire de grenouilles, les Perrins tardent à venir pour la dernière préparation avant le départ et nous nous couchons à 23H. Même pour une demi-heure, avant une randonnée, Claude doit toujours coucher à Vologne, allez savoir pourquoi ? Durant cette courte nuit, Max ne dormira pas, j’ai oublié d’arrêter la sonnerie de la superbe pendule à côté de laquelle il couche. A 2H30 Michel, exact au rendez-vous, rentre sa voiture à la place de la Jetta qui nous servira de taxi. Je vente les qualités de cette voiture au coffre impressionnant, sans parler de ses performances sur la neige. 3H30, nous passons un coup de fil aux Bressauds, sortis du plus profond de leur sommeil en même temps que leur radio-réveil, ajusté sur une station qui n’émet pas la nuit.
Enfin le grand moment (salut Pierrette, qui a du mal à s’habituer à ces départs), via La Bresse, retour Cornimont, Grenoble, Bourg d’Oisans et la Grave. Après une promenade le long du lac de Genève pour cause de «pas d’autoroute», itinéraire très simple quand on connaît, tout ceci pour donner l’ambiance de nos sorties qui, ne se déroulant pas dans la bonne humeur et la décontractions, ne se renouvelleraient pas.
Nous voici donc parachutés à la Grave (1481m), petite station au pied de la Meige, pointe de roche impressionnante (comme le coffre), 3982m et autour de laquelle nous allons tourner pour ces trois premiers jours. La première étape, toujours facile parce que courte, doit nous mener au Refuge de la Selle (2672m). Les sacs ne pèsent qu’une dizaine de kilos, comprenant les vivres pour 3 jours seulement. Départ à 11H et à 11H30 impression d’altitude, mais oui nous sommes déjà à 3100m. 1600m de dénivelé en une demi-heure, quelle entrée en matière ! Puis, après réflexion, pas si rapide ce téléphérique des glaciers qui rend tout de même bien service pour une première journée. Dans les œufs, Michel prétend que pour le troisième jour (retour à la Grave), après avoir franchi la Brêche et remonté le couloir qui nous font face, il suffira de redescendre le glacier pour retrouver la voiture. Max, tout à fait d’accord, Claude et moi évoquons les replis possibles depuis l’autre vallée. Enfin, nous en reparlerons dans deux jours !
Les peaux de phoque bien collées et les sacs sur le dos, nous partons en pente douce sur le glacier de la Girose, direction le Col de la Lauze, 3512m. Michel et Max en avant, Claude et moi qui suivent. Pour ceux qui ne le savent pas, Claude part toujours le dernier, je ne le répèterai plus. Nous marchons assez lentement, chacun manquant d’entraînement, le seul qui devrait être en forme parce que pratiquant le foot-ball, souffre d’une déchirure à la cuisse due à ce qui fut son sport favori. Seul à me plaindre, les autres manquant certainement de temps, j’avance doucement, en travers d’un paysage magnifique et «sous un soleil de plomb» (ceci n’est pas de moi). Beau temps pratiquement assuré pour demain. Une heure et demie de montée, les derniers hectomètres bousculés par le vent et nous voici au col, attendus depuis dix minutes par Max et Michel, au pied du Pic de la Grave. 850m de dénivelé et nous serons au refuge ou autrement dit, un moment de plaisir suivi d’une bonne soupe. Mais une neige revenue dans une pente raide et pas question de skier en douceur. Max et Michel se régalent, Claude un peu moins, quant à moi, pas question de tourner, je me perfectionne dans la marche arrière et la conversion. Nous situons le refuge grâce à un hélicoptère qui stationne un moment au-dessus. Michel, qui doit trouver mon rythme trop lent, me propose de prendre mon sac. Une opposition de principe et je le lui cède. Au 2/3 de la descente, je prétends ne plus vouloir jouer au foot, ce qui fait rire les autres. Et puis c’est l’estomac qui me chatouille, une pâte de fruit va remédier à çà vite fait. Il faut bien terminer cette descente, même Claude m’attend ! Nous arrivons au refuge et, comme souhaité, personne à l’intérieur. Nous chauffons de l’eau pour cette première soupe. Le refuge d’été est fermé, nous dormirons dans celui d’hiver, aménagé à la française : pas très propre et très peu de vaisselle. Il comprend 16 couchettes.
Le Glacier de la Selle termine la vallée de Monnetier-les Bains, un long moment nous admirons ce glacier entouré de nombreux sommets dont, au nord, la Tête de la Gondolière, la Selle, le Replat et au sud le Rateau et la Pointe de la Grave. Les altitudes s’échelonnent entre 3300 et 3800m. Michel nous fait remarquer la Brêche du Rateau, terme de la première montée de demain. Bien encapuchonnés, le vent levé en milieu d’après-midi siffle de plus en plus fort, nous remplissons les gourdes, quelques photos puis rentrons au refuge en compagnie de la dizaine de personnes qui viennent d’arriver. Des gens pas très intéressants parce que jeunes et pourtant privés d’humour. La soirée se termine par un petit tarot et une fiole de remontant qui, prévue pour 3 jours, s’avère insuffisante au terme de la première journée, nous notons la chose. A 9H toute la chambrée est à l’horizontale, nous ne pourrons dormir avant plusieurs heures, le vent violent semble vouloir déplacer la toiture et les skis plantés jusqu’aux montures, s’agitent sous les rafales. Quel temps pour demain ? Peut-être devrons-nous descendre dans la Vallée de Monnetier ? Puis le vent se calme. Tiens, Max ronfle, puis ce sera Michel, toujours ensemble les deux là ! 5H et le bip-bip nous réveille, un gadget qui, selon Michel, égaie ou réveille. Claude s’en moque, enfoui sous les couvertures.
Après le petit déjeuner et quelques courses indispensables, la deuxième étape commence. 5H45, ciel clair, plus de vent, nous partons sur une neige gelée. Un court raidillon et la pense s’adoucit, nous marchons à bonne cadence une trentaine de minutes, remontant la rive droite du glacier. A son extrémité, la pente se redresse, nous mettons les couteaux, la montée continue sans problèmes. Max perd un couteau parce que mis trop vite. Nous voici au pied du Couloir de la Brêche du Rateau. Pas poltrons du tout mais prudents, Claude et moi grimpons ce raidillon avec les crampons et puis il faut que çà serve ces choses là ! Au sommet, Max attend, caméra au poing. Première montée terminée pour tous les quatre et à 3235m plein feu sur la Meige. En randonnée, chaque vallée prétend être la plus belle, passez un col et vous découvrirez un site plus joli encore. Alors des cols, puis toujours des cols, une randonnée et une autre suivra, vous êtes pris dans l’engrenage. Nous entamons la descente, pente raide et neige poudreuse sur une centaine de mètres seulement. Toujours la même pente, mais hier le soleil chauffait, alors neige difficile. Puis nous traversons quelques coulées de la veille, chose qui se reproduira aujourd’hui. Nous perdons de l’altitude, le soleil se fait plus pesant. Ce soir nous devons coucher au Refuge du Promontoire à 3092m. Par l’itinéraire classique, nous descendons à la Côte 2600, remontons 500m et la bonne soupe au refuge. Mais voilà, à la Côte 2900, notre guide, qui a pitié de sa troupe et de lui-même, envisage l’accès au refuge par un passage (non indiqué sur la carte), qui réduirait la montée de 300m. La neige devenue mauvaise pour la descente, nous collons les peaux de phoque et attaquons cette montée. Après ¾ d’heure, le premier passage possible est une belle corniche, qui pour des hommes frais, vaudrait le déplacement. Roland tire la patte, Claude prétend que l’Oisans est trop pentu. Une petite collation et les deux chamois sont repartis, çà doit passer plus haut. Il faut suivre, nous arrivons à un semblant de col. Max et Michel, déjà plus loin, marquent le pas, les explications deviennent inutiles, nous ne passerons pas, nous devons redescendre à la Côte 2600. Claude et moi regarderons France-Yougoslavie ce soir à la télé à la Bérarde (1700m), dernier hameau de la vallée, où nous nous trouvons actuellement. Nous sommes à 2600m, dans une grotte bien à l’abri du soleil, un bon casse-croûte, soupe, saucisson, café ou thé et, moral revenu, tout le monde repart en direction du Refuge du Promontoire. Montée difficile à cause de la chaleur. Michel, un maillot sur la tête, ressemble à une fatma. Max, avec un short du C.A.C., a les mollets qui rosissent. Claude s’épate tant il a de volonté.
A 16H nous découvrons le Refuge du Promontoire, planté au pied d’une arête rocheuse qui mène au Glacier Carré, sous la Meige. Le réfectoire décrassé, le balcon déneigé, les lits réservés (pas de problème à 4 pour 36 couchettes), l’après-midi touche à sa fin. Michel, type même du gardien de refuge, ouvre à la pelle, une première en direction… du petit coin. L’eau coulant de la toiture nous a permis de remplir tous les récipients à notre disposition. Durant cet après-midi, de nombreuses coulées justifient la nécessité de marcher le matin. Une, un peu plus grosse que les autres, mourra derrière le Chatelleret (2225m), refuge au cœur de notre vallée d’aujourd’hui, celle des Etançons. Pour le repas du soir, outre nos réserves, d’une montagne de nourriture montée à dos d’ânes, nous n’utiliserons que quelques pommes et du pain. 20H30, isolés aux quatre coins du dortoir, nous passerons une bonne nuit.
5H, bip-bip ! une tonne de couvertures à plier, petit déjeuner et nous partons à la frontale. Des lampes scintillent également au Chatelleret. ¾ d’heure de peaux, 15 mn de crampons et nous voici à la Brêche de Meige (3357m). Mais qu’y a-t-il derrière ? Max : «c’est tout bon». Michel pose la corde dans les rocailles. Le guide et son adjoint ont rechaussé, ils nous conseillent de faire de même pour passer la rimaye recouverte de neige. Claude préfère sauter à pied. Ne pouvant tourner brutalement, je pense qu’il a raison, alors je saute et … je roule. Petite chute, même pas rigolotte, mais qui s’avèrera très ennuyeuse par la suite, la main en a pris un coup, je continue avec un bâton sur le sac. Skis au pieds sur le Glacier de la Meige, nous longeons les rochers jusqu’au pied du couloir du Glacier de la Meige. Nous longeons les rochers jusqu’au pied du couloir du Serret du Savon. Magnifique goulotte, moins impressionnante que vue de loin, mais qui redresse tout de même fort la tête. Michel passe le premier en suivant d’anciennes traces encore bien marquées. Claude, une vingtaine de mètres derrière, grogne. Il n’apprécie guère les boules de neige glacée que nous faisons dévaler en tapant du bout des pieds. Alors nous l’attendons (petite pause bienvenue pour moi). Nous voici en haut du couloir, après 20 mn de grimpette.
Puisque mon grand frère n’est pas là, chacun m’aide un petit peu, je ne peux plus bouger la main. Max s’occupe de mon matériel, Michel me donne de la pommade et Claude du chocolat, alors comment ne pas garder le moral ? Encore un quart d’heure avec les peaux et nous poussons la porte du Refuge de l’Aigle. D’ici, quel point de vue ! Non, je ne me répète pas, je vous le disais, la montagne, haut toujours plus haut, beau toujours plus beau ! Le refuge se trouve à la jonction de deux glaciers, celui de l’Homme et le Toluchet, que nous descendrons pour retrouver la Grave. Dernier casse-croûte pour cette première partie du raid, alors au diable les économies. Le gardien savait que nous allions passer, nous trouvons, bien à l’abri, un litre de martini blanc. Notre passage marqué, nous ne signerons pas le livre d’or. 14H, les estomacs bien calés, quelques photos et la descente commence pour un dénivelé de 2000m. Nous lézardons sur ce glacier, cherchant toujours la poudreuse, admirant tel ou tel sérac ou cette énorme crevasse où j’oublierai mes lunettes. Michel, à la caméra, essaie d’emmagasiner tous les virages de Max. Perdant de l’altitude, autre sport dans la neige molle. Claude se plante, une mini coulée part, quel artiste ! Nous approchons de la station, la blanche commence à manquer. Michel, qui a l’œil, repère un couloir (un peu gris), qui nous fera rejoindre le fond de la piste balisée. Nous sommes dans le couloir dit «de l’ardoisier», de la boue, un peu de neige et des ardoises. Enfin, çà glisse, tant bien que mal nous rejoignons la piste. Max ira bien, le derrière dans la boue et nous rejoignons la voiture. Le matériel rangé, vite à la bière !
Pour la 2ème partie de notre randonnée, nous aimerions faire le Dôme des Ecrins. Nous passons (en voiture) le Lautaret, puis une halte à Serre Chevalier, où une copine à Michel nous indique l’adresse d’un kiné, ce qui me soulagera de… 100 balles et permettra aux 2 M. de boire un coup, tandis que Claude nous fait une hémorragie nasale. Le soir nous dormons à Briançon, chez une relation cafiste de Max, Cathy, Maguy ou Péguy, il ne sait plus, de toutes façons nous ne la verrons pas, mais dormirons tout de même bien. Après une pizza pour repas du soir et une visite de la vieille ville, nous nous couchons de bonne heure.
Bip-bip, à 6H nous partons en direction d’Ailefroide, hameau de départ de notre étape. Arrivés à Pelvous (1260m), une barrière bien cadenassée coupe la route : 3 kms de plus pour aujourd’hui, si le temps ne se dégrade pas. La météo annonce du mauvais temps, la brume commence à s’accrocher aux plus hauts sommets. Tels des fondeurs, sur la route encore bien enneigée, nous suivons les rails. Après 3 kms, nous soufflons un peu. Ailefroide dort tout l’hiver, la route dégagée, elle se réveillera.
La brume descend rapidement, une demi-heure à travers les mélèzes et nous voici au début d’un grand plateau, il s’agit du Pré de Mme Carle. Quelques flocons, le mauvais temps et là, plus de visibilité et sous la neige, nous arrivons au Refuge Cézanne (1874m). Après la soupe, dix centimètres de fraîche et le plafond gris toujours aussi bas, nous décidons de redescendre.
14H, sous la pluie, nous rangeons le matériel dans la voiture, mini étape mais vite à la bière tout de même.
Et le retour, me direz-vous ? Mais peut-être que mon baratin commence à fatiguer, alors j’abrège. Deux heures bloqués pour 10 cm de neige au Lautaret, quelle histoire ! Pour le reste, pas de problèmes, tels des enfants en balade, autrement dit sérieux s’abstenir, enfin, on rigole. Nous réveillons Huguette à 1H du matin, pour Max le voyage est fini. Nous dormons à Noives. Le matin nous évoquons déjà les souvenirs, un dernier repas ensemble chez Max et retour à Saulxures.
dimanche 15 août 2010
dimanche 6 décembre 2009
La Haute Route - Chamonix-Zermatt 1980
La Haute Route
Chamonix-Zermatt
Paques 1980
Cette fois çà y est, la semaine prochaine c’est le départ de la Haute Route. Je dois avouer que toute cette semaine veille du grand départ, je n’ai plus qu’une seule chose dans la tête. Heureusement, avec le travail que j’ai, la semaine passe très rapidement. Je dois aller trois fois à Mulhouse pour m’assurer que le matériel que l’on doit nous fournir est suffisant et de bonne qualité et malgré cela, nous aurons tout de même pas mal d’avatars. Jeanne fait la comptable, elle distribue l’argent suisse : trois cent francs suisses chacun. Moi, qui suis favorisé, j’ai droit à trois cent cinquante. Le samedi matin, nous allons chercher les skis, le matériel et faire provision de fruits secs et autres nourritures concentrées porteuses de calories qui serviront en cours d’étape pour la fringale. L’après-midi se passe dans la préparation du sac, beaucoup de choses, mais le minimum indispensable. Je prépare aussi la camionnette qui devra nous attendre à Zermatt et qui servira au retour à nous ramener à Chamonix. Nous avons tous rendez-vous aux Houches vers midi, où Claude et Roland ont loué un petit chalet pour loger les femmes et les enfants.
1er jour : Chamonix – Argentières
Dimanche matin réveil à 4H, pas besoin de sonnerie. Tout est fin prêt, à 4H15 je pars chercher Max qui lui non plus, n’a pas eu besoin de réveil matin. A 4H30 nous sommes chez Silvio. Le temps de charger son matériel et c’est parti. Autoroute jusqu’à Thun, nous avons le temps de discuter. Silvio, lui, nous suit dans sa voiture, il doit s’ennuyer : 90 km/h max. Nous observons le temps, il nous semble clair, pourvu que cela tienne car si le temps ne s’y prête pas, il est absolument impossible d’entreprendre de tels raids. La camionnette marche bien. A 5H45 nous sommes à Kandersteg où il faut prendre le tunnel ferroviaire, le premier départ est à 6H30. Nous en profitons pour manger et mettre tout le matériel dans la voiture de Silvio, c’est toujours du temps de gagné à Zermatt. Nous ressortons du tunnel à Goppenstein, il fait grand jour, le temps est ensoleillé. Si cela pouvait durer une semaine, ce serait un rêve. Enfin, on verra bien !
A 9H30 nous sommes à Täsch, c’est le bout de la route. D’immenses parkings attendent les voitures de tous les skieurs de la région der Zermatt. Nous laissons là la camionnette et partons avec Silvio vers les Houches. Nous traversons le Valais par Visp, Sion, Martigny. Les sommets à droite et à gauche sont très bien enneigés, magnifiques sous le soleil, on s’y voit déjà. Nous passons la Forclaz, Argentières, Chamonix. A 11H nous arrivons aux Houches. Au chalet il n’y a personne, ce n’est pas grave, premier bistro, tout le monde est là. Il est midi, un bon repas tous ensemble, c’est le dernier avant une semaine. Nous remontons au chalet pour les ultimes préparatifs sous la direction de Michel, mais il faut se dépêcher pour ne pas louper la benne des Grands Montets.
A 15H30 nous y sommes, il n’y a pas de file d’attente. Michel prend les billets pendant que Claude et Roland font leurs adieux. Pierrette a un peu la trouille, Josseline est triste, mais cela passera vite, avec les enfants, elles n’auront pas le temps long. Vers 16H nous sommes au Col des Grands Montets, 3297 m. Michel va saluer des copains, c’est son secteur, il y a travaillé plusieurs années. Nous chaussons les skis. Le soleil nous a laissés tomber, la visibilité est mauvaise et il neige. Max retrouve un photographe de Paris Match qu’il a connu lorsqu’il travaillait aux Arcs, que le monde est petit ! La descente vers le glacier d’Argentières commence. Nous skions 400 mètres sur les pistes puis nous tournons à droite sur le glacier des Rognons. La neige est mauvaise, tantôt profonde, tantôt croûtée. Ce n’est pas du grand ski, nous y plongeons tous un peu, les fixations ne sont pas assez serrées et le poids des sacs nous entraîne en arrière. Roland fait le grand écart, son pantalon s’ouvre largement, pourvu qu’il ne gèle pas trop fort. Nous devons contourner quelques belles crevasses pour trouver le passage à droite de la moraine des Rognons. Il faut se méfier, le brouillard est très épais. Un petit bout de marche à skis puis c’est la descente sur le glacier d’Argentières, qu’il faut traverser en suivant les traces qui sont assez nombreuses. Nous mettons les peaux. J’ai l’impression que les miennes ne collent pas suffisamment. La montée est dure mais assez courte, une demi-heure. Mes peaux se décollent, heureusement j’aperçois le refuge. La pente est plus raide, nous finissons la montée les skis sur l’épaule. Le temps s’éclaircit, cela nous réjouit. Après avoir posé les skis en fagots à l’extérieur, déchaussé et trouvé des sabots à nos pieds, les sacs sont déposés. Il y en a toute une collection, c’est un peu la pagaille. Heureusement il y a une bonne table qui nous attend. Michel passe la commande, dans deux heures environ nous aurons à manger. Il faut garder nos provisions, nous en auront besoin dans les prochains jours. En attendant, nous faisons fondre de la neige pour faire de la soupe et du thé, afin de remplir les gourdes pour le lendemain. Puis nous mangeons : soupe, riz, omelette et dessert et une bonne bouteille de rouge. C’est copieux, nous avons bon appétit. Un bon café arrosé, cela va mieux. Nous allons faire un petit tour dehors, le temps est clair, il doit bien faire -15°C. Le coucher de soleil est splendide. Silvio fait des photos. Michel nous passe en revue les sommets des alentours. Un coup d’œil sur les skis et nous rentrons, il fait plus chaud à l’intérieur. Nous avons un petit dortoir avec lits superposés : trois en haut, trois en bas. Nous disposons de quatre couvertures chacun. Roland nous fait voir son pantalon. Claude l’envoie chez le « couturier », d’où il reviendra assez déconfit puisque le mot « couturier » sur une porte, était le nom d’un dortoir, chaque chambre ayant le nom d’une montagne. Quelle bonne partie de rigolade ! Quant à Michel, il est allé voir des amis aux cuisines avec la gourde de mirabelle. Nous espérons qu’ils ne la goûteront pas de trop, le voyage est encore long. Nous nous couchons. Roland et Silvio jouent à la belote à la lueur d’une pile, puis nous nous endormons en pensant au lendemain qui sera beaucoup plus dur : réveil à 5H.
2ème jour : Argentières – Bourg-St-Pierre
La nuit se passe bien. Silvio ronfle, nous sommes réveillés par le gardien à 5H30. Je sors en vitesse, il fait encore nuit, le temps est magnifiquement clair, mais quel froid ! La neige crisse sous les pieds. Après avoir plié les couvertures, nous montons pour le petit déjeuner. Il faut prendre des forces : confiture, beurre, café. Pour Roland il faut du fromage sinon c’est la défaillance. Claude, lui, c’est plutôt la viande. Michel prend aussi des forces, il ne sait pas encore si nous marcherons ou s’il devra nous tirer ou nous pousser. Nous récupérons et préparons nos sacs, c’est un peu la bousculade, tout le monde est pressé de partir. Il est 6H30, nous sommes prêts, c’est le départ. Petite descente le long du glacier d’Argentières pour arriver au pied du Col du Chardonnet où nous mettons les peaux. Heureusement j’en ai une paire de rechange qui collent beaucoup mieux. Nous sommes fins prêts, c’est le départ. Je pars en tête, Roland derrière, puis Claude. Silvio, lui, arrache la bretelle de son sac au démarrage, quelle forme ! Mais il faut réparer : Max et Michel lui donnent un coup de main, le fil de fer est roi, pourvu que cela tienne. Les premières pentes sont très raides, il faut monter en zig-zag avec conversion chaque vingt mètres. Cela dur une heure, puis le pourcentage diminue. Nous pouvons monter presque en ligne droite. Les peaux accrochent bien. Le temps en beau, la visibilité excellente, le soleil commence à allumer les sommets ouest. Encore une petite heure de montée et nous devrions en profiter. Roland me rejoint. Claude, à son allure de métronome, arrive aussi. Nous distinguons bien plus bas Michel, Silvio et Max, qui montent tranquillement. Maintenant nous sommes au soleil, le sommet est proche. En nous retournant nous distinguons au loin sur l’autre versant, la descente que nous avions faite hier pour arriver sur le glacier d’Argentières. Enfin voilà le haut du col, il fait chaud mais seulement à l’abri du vent. Nous ne nous attardons pas là, nous sommes à 3223 m, nous avons mis 3H30 pour monter. Le temps d’enlever les peaux, de les ranger, d’avaler quelques pâtes de fruits et nous rejoignons le glacier de Saleina par une courte descente très raide au début puisque certains descendent à pied avec la corde. Arrivés aux pied de la Fenêtre de Saleina, il faut remettre les peaux. Cette fois nous montons en plein soleil sur le versant exposé et en devers. Il fait chaud maintenant. C’est le jour de chance de Silvio, une des ses peaux casse, un rivet a lâché, il finit la montée à pieds. Chez Max, c’est ses peaux qui reculent, il faudra faire quelque chose. Arrivé au sommet, Roland redescend pour donner un coup de main à Silvio. Tout le monde est arrivé, le soleil donne bien. Nouvelle petite collation et photos. Nous sommes à 3267 m, la montée a duré une heure. Nous commençons à sentir les premiers coups de soleil sur la nuque. Sur notre gauche, nous avons les Aiguilles du Tour, d’où descendent des groupes de skieurs qui sont arrivés là par avion. Pour eux, la montée a été moins rude. Je préfère ma place, on ne voit pas la montagne de la même façon. Rangement des peaux, nous descendons le plateau du Trient jusqu’au Col d’Orny à 3107 m. et là, puisque le temps le permet, Michel nous propose un plat de roi, la descente de la Combe d’Orny. En haut la neige est excellente, c’est tout de même moins fatiguant qu’en montant. Le décor est grandiose, mais il faut se méfier des crevasses et des risques d’avalanches. Nous avons confiance en Miche, nous fonçons derrière lui. Il y a bien de temps en temps quelques arrêts forcés pour « goûter la neige », tout le monde se régale. Max fait tellement de virages que ses skis, fatigués, n’arrivent pas à suivre. Ils se décollent dans le sens de la longueur, pourvu qu’ils tiennent jusqu’en bas. Que de réparations en perspective ! Nous arrivons dans les acacias, la descente continue entre les arbres. Nous longeons le torrent des Prémondes. La neige est bonne, un peu revenue, juste à point. Nous skions comme des fous. Silvio va tellement vite, qu’il en perd sa casquette. Le temps de réagir, il est déjà 300 m plus bas, il ne veut pas remonter. Nous arrivons en bas, il y a 3 heures que nous descendons, nous sommes à Praz-de-Fort à 1200 m. Nous avons fait plus de 1800 m de dénivellé. Il y a un petit bistro qui nous tend les bras. Ici, en Suisse, il n’est que 2H de l’après-midi. Que la bière est bonne ! Roland et Silvio filent une raclée au baby-foot aux gars du coin, on a encore des ressources. Heureusement les gars ne sont pas rancuniers, car lorsque nous leur disons que nous cherchons un taxi pour rejoindre Bourg-St.Pierre, ils proposent de nous emmener, ce qui nous arrange bien.
La voiture est assez grosse, nous nous serrons un peu, cela va. Une vingtaine de kilomètres et nous y sommes. Nous entrons qu «Petit Velan», il y aura un dortoir de libre dans quelques heures. En attendant, les patrons, complaisants, mettent leur garage à notre disposition pour ranger et réparer le matériel. Là nous serons bien tranquilles. Nous trouvons tout ce qu’il faut au magasin du coin, qui fait boulangerie, épicerie, pharmacie etc. Max et Michel se mettent au boulot. Le ski de Max est recollé à l’araldite puis percé et boulonné. Ce n’est pas très fin, mais c’est du solide. Ensuite Max colle et coud de petits morceaux de peaux sous les siennes pour qu’elles accrochent mieux. Silvio, à l’aide de rivets, répare les siennes. Nous en profitions pour déballer les sacs et mettre sécher, au soleil, tout ce qui est humide et nous nous débarrassons de tout ce qui est superflu. Je jette aussi l’X21 que l’avais acheté pour me donner du tonus mais qui semble plutôt me détraquer. L’après-midi est vite passé. Nous allons boire un bon coup. On nous sert un petit vin blanc du pays, le «Fendant» que Claude et Max apprécient particulièrement. Enfin nous pouvons monter voir notre dortoir. C’est chauffé, c’est propre, il y a même un lavabo. Nous sommes bien, c’est parait. Nous redescendons pour manger. Là, personne ne fait de sentiment, les plats sont vite nettoyés à blanc. Ensuite nous lions conversation avec les anciens du coin. Habitués du bar, ils nous racontent leurs exploits d’antan, lorsque la montagne était plus haute, le vent plus violent et la neige plus froide. Tout cela est bien sympathique, il y a là le taupier du Grand St. Bernard et « Dur Dur », qui nous suivra moralement tout au long de la randonnée, ainsi qu’Angela, la serveuse, que Silvio appellera à son secours dans les moments difficiles à venir. La fatigue commence à se faire sentir, nous allons nous coucher. Pas besoin de berceuse, sauf pour Roland et Silvio, qui font leur habituelle partie de belote.
3ème jour : Bourg-St-Pierre – Valsorey
Nous nous levons à 6 H. Après avoir soigné nos petits bobos, enveloppé nos pieds dans du sparadrap, nous descendons. Le patron nous a préparé le petit déjeuner, très copieux. Je sors mon fromage et Silvio son cake, qui est très apprécié. Nous sortons, le temps est encore beau. Nous récupérons notre matériel dans le garage. Roland s’aperçoit que nous avons oublié le fromage au restaurant, il retourne mais c’est trop tard, le patron a refermé et s’est probablement recouché. Il faut être fou pour se lever si tôt par ce froid ! Un petit quart d’heure à pied, les skis sur l’épaule, puis nous chaussons au-dessus de la route du Grand St. Bernard. Un panneau indique : Valsorey 4 H, mais cela c’est en été, pour nous il faudra compter le double. Roland et moi sommes les premiers prêts, nous démarrons. Quelques lacets, juste au-dessus de village, puis c’est une longue montée en devers le long du torrent de Valsorey. Assez loin derrière, le reste de la bande à Michel arrive. Ils aperçoivent des chamois, essaient de nous les montrer, mais nous sommes trop loin. Nous continuons notre petit bonhomme de chemin. Il y a deux heures que nous marchons, le temps se gâte, le brouillard tombe, la visibilité est très mauvaise. Nous attendons les autres, c’est l’heure du casse-croûte. Nous sommes au confluent des glaciers du Tseudet et de Valsorey, c’est rapide. Il fait froid, le vent est violet. Nous repartons, cette fois Michel prend la tête. Plus aucune trace, la tempête redouble, la neige s’amoncelle rapidement. Il consulte son altimètre, encore 450 m à gravir. Nous continuons à monter, tantôt les skis aux pieds, tantôt sur le sac. Nous croisons de petits groupes qui redescendent, n’ayant pas réussi à passer le col du Meitin (pour nous c’est demain matin). Max a la fringale, il est avec Roland, Silvio et Claude, ils font des photos et s’amusent, malgré la fatigue qui se fait sentir. Je monte derrière Michel, je commence à avoir mal aux tripes, quelque chose n’a pas passé. J’espère chaque fois que la prochaine conversion sera la dernière, mais non, cela continue. L’altimètre indique 2900 m, encore 150 m, cela devient bon. Nous rattrapons un groupe d’Allemands qui sont encore plus en difficultés que moi. Enfin j’aperçois le drapeau suisse qui flotte sur la cabane de Valsorey. Nous y sommes, 3030 m. Il y a déjà 40 cm de neige fraîche et cela continue. Je n’aspire qu’à une chose, me coucher. J’ai une crise de foie carabinée, je suis à peu près certain que c’est l’X21 qui m’a détraqué, «ah, le dopping ! » Je me couche donc, je descendrai plus tard pour essayer de manger. Pendant ce temps, le reste de la bande est entrain de récupérer une douzaine de boissons, de la soupe, un saucisson de 1,5 kg, une miche de pain, le tout avalé en dix minutes, je n’en retrouverai que des miettes. Michel trouve des cachets qui me font du bien, je peux donc me joindre aux autres. Le gardien est un joyeux drille, il se joint à nous, il a là l’occasion de se distraire un peu. Silvio puise dans son répertoire et en sort les meilleures blagues suisses. Puis c’est l’heure du souper. J’essaie de manger un peu, il le faut, çà va un peu mieux. Pour aller au WC, il faut faire 50 m avec de la neige jusqu’à mi-cuisses, ce n’est pas très amusant. Silvio, lui, se contentera de tourner au coin de la cabane. Il y a un groupe qui arrive, ils ont été pris dans une plaque à vent, certains sont un peu choqués et ne sont pas fâchés d’arriver. Nous allons nous coucher en espérant que le temps s’améliorera.
4ème jour : Valsorey – Chanrion
A 5 H le gardien nous réveille. Michel est déjà prêt, il pense à ce qui l’attend pour faire la trace. Nous jetons un coup d’œil dehors, il fait beau, il y a 50 cm de neige fraîche. Le froid est très vif, autour de -20°C. Un quart d’heure de casse-croûte et nous sortons chausser. Il faut déblayer la neige pour retrouver les skis et bien les nettoyer pour coller les peaux. Les Allemands qui doivent faire la même route ne se pressent pas, ils nous laissent partir en tête. Michel va faire la trace, il est d’ailleurs déjà parti. Le temps de nous équiper, il a déjà disparu derrière la première bosse. Nous démarrons, je me sens un peu faiblard. Je pars avec Silvio, surtout pas trop vite car cela va être long et dur. Roland démarre trop vite, il casse une peau, il fau réparer. Max lui donne un coup de main. Nous rejoignons Michel qui ouvre la route dans la grande neige d’une allure sûre et régulière. Nous devons rester assez loin l’un de l’autre, il y a des risques de plaques à vent. Je recommence à sentir mon foie qui me travaille. Il y a une heure que nous montons. En dessous de nous, nous voyons encore la cabane, le temps s’est éclairci. Max et Roland ont démarré, les Allemands se préparent aussi à partir. Le sommet est juste au-dessus de nous, tout près et pourtant il y a encore bien deux kilomètres à faire, tout en lacets très courts. Max, Roland et Claude nous rattrapent. Je suis vraiment malade, je m’arrête tous les dix mètres, j’ai envie de redescendre. Tous m’encouragent et en plus il fait très, très froid. A cette allure, personne ne se réchauffe. Roland rouspète, il est gelé. Je me souviendrai de ce col du Meitin qui mène sur le plateau du couloir, à côté du Grand Colombin. Il y a deux heures que nous sommes partis, je n’en peux plus, je laisse mon sac, Max le prend. Les derniers cent mètres doivent être franchis à pieds, c’est trop raide. Michel a mis une corde, je déchausse, je laisse mes skis sur place, ils arriveront en haut avant moi. Nous sommes tous arrivés sur ce fameux plateau. Je suis tout de même très heureux d’être en haut. A droite, sur une pointe rocheuse, il y a la «cabane des Italiens» à 3800 m, d’où sortent trois gars qui ont dû y passer la nuit à cause de la tempête d’hier soir. Nous faisons quelques photos du Grand Colombin. Max et Roland posent le «grand combin». Nous repartons. Après une belle petite descente dans une neige de rêve, c’est le col du Sonadon à 3500 m. Il y a encore une des peaux de Roland qui casse. Le matériel souffre, nous sommes à rude école. Je me sens mieux, je peux avaler quelque chose.
Maintenant c’est la descente du glacier du Mt. Durand. Il y a de la neige fraîche. Michel trouve les coins où la neige est la meilleure. Nous nous régalons. De temps en temps un grand éclat de rire derrière nous, c’est Silvio qui disparaît dans la poudreuse, ce n’est pas lui qui va perdre le sourire. Nous sommes à la côte 2400 m. Petite pause casse-croûte, il faut maintenant remonter à la cabane Chanrion à 2462 m. Il y en a pour une heure. J’espère que cela ira. Le temps est beau, nous apercevons des bouquetins que Silvio essaie de prendre en photo, mais c’est loin. Nous arrivons à Chanrion après trois quarts d’heure, cela a bien marché. Le refuge est vaste, il n’y a pas tellement de monde. Nous buvons un bon coup et nous mangeons la soupe qui est toujours très appréciée en attendant le souper. Michel va se reposer, il a eu une journée difficile. Nous, nous jouons au tarot jusqu’à 18H30, l’heure où nous mangeons : soupe, beefsteak, purée, pâtes, dessert, le tout avec quelques bons verres de vin rouge (très riche en calories). Ma crise de foie n’est déjà plus qu’un souvenir, douloureux certes, mais passé, ouf ! Après les quelques rangements habituels, séchage, réparations, soins aux pieds, un nouveau petit tour de cartes, nous allons nous coucher. Silvio en raconte encore « une », puis nous nous endormons. La journée a été très très rude.
5ème jour : Chanrion – Les Bouquetins
Nous nous réveillons à 5H30. Préparatifs et petit-déjeuner habituels. Roland répare ses peaux avec du fil de fer tiré du sax à Max, heureusement que tout cela était prévu, c’est encore cela le plus solide. Nous redescendons à la côte 2400 m, il y en a pour cinq minutes. Là nous mettons les peaux et nous commençons la montée du glacier d’Otemma, le plus long glacier d’Europe. D’abord une combe très étroite, entourée de glaces, au fond de laquelle le torrent essaie de résister à la prise des glaces, puis, après un petit barrage artificiel, la vallée s’élargit. Nous grimpons sur le glacier proprement dit. La pente est assez douce, c’est un faux plat montant. Nous nous sentons très petits au fond de cette large vallée à fond plat. Le temps est ensoleillé, nous pouvons admirer les glaciers de l’Aouille et de Blanchen sur notre droite, qui sont comme des affluents d’Otemma. Toutefois, dès que nous nous arrêtons, un petit vent froid et sec se charge de nous rappeler que nous sommes dans les Alpes, au milieu des neiges éternelles. Après trois heures de marche, nous quittons le glacier pour la montée du col du Petit Mt. Collin. En route nous mangeons le chocolat que Claude gardait caché au fond de son sac. Du sommet du col, sur une longue ligne de crêtes, au bord des crevasses, nous rejoignons le sommet du col de l’Evêque à 3392 m. Après une petite descente, nous sommes au col Collon à 3087 m. Une pause pour se restaurer et admirer les sommets italiens, magnifiquement ensoleillés, puis nous redescendons le haut du glacier d’Arolla jusqu’au pied du glacier des Bouquetins à 2850 m. La neige est soufflée, croûtée, il faut se méfier des crevasses. Nous apercevons la cabane des Bouquetins à 2980 m. Un quart d’heure de montée et nous y sommes.
C’est très petit, il y a déjà du monde, notamment une quinzaine de sans-gêne qui sont venus d’Arolla pour s’amuser à trente dans un endroit prévu pour quinze. Il faudra se serrer un peu. Le gardien et la gardienne sont sympathiques, comme tous les gens de cette région que nous avons rencontrés. Nous commandons à boire, il n’y a plus rien dans la cabane, il faut aller dans la réserve. C’est une grotte dans la glace, que la neige a comblée. Max et Roland se mettent au boulot, une heure après il y a à boire pour tout le monde. Le gardien est content, il nous met quelques bouteilles de côté. La gardienne a du boulot, elle fait fondre de la neige afin d’avoir toujours de l’au chaude pour le café, le thé ou la soupe. Tout le monde boit énormément. Il faut maintenant songer au repas du soir, nous n’avons plus grand-chose : une livre de pâtes, un tube de tomate et des pâtes de fruits. Chaque groupe mange à tour de rôle à cause de la place. Nous, nous mangeons en même temps que trois autres gars à qui il reste aussi une livre de pâtes. Le gardien met tout dans la même casserole et nous prépare une sauce avec le tube de tomate et je ne sais quoi, enfin ce n’est pas mauvais. Heureusement il y a à boire. Le premier litre est vidé pendant que j’ouvre le deuxième qui, lui, durera un tout petit peu plus longtemps (5 mn). Quant aux pâtes, nos voisins de table n’auront pas l’occasion de prendre deux fois. Le repas est vite terminé dans une très bonne ambiance. Nous laissons la table pour les suivants. Une bonne partie de tarot où Silvio, en pleine forme, a tenté et réussi un «petit chelem». Il a encore du souffle ! Le gardien annonce qu’il va faire du vin chaud, nous sommes preneurs. Du blanc, du rouge et des herbes de Provence, c’est excellent. Nous en buvons deux litres, même Roland s’y met. Maintenant c’est l’heure de dormir. Les places sur les banquettes commencent à se faire étroites. Le gardien annonce qu’il faudra des volontaires pour dormir par terre, personne ne bouge. Mais comme nous avons l’intention de partir très tôt, nous nous décidons. Nous rassemblons notre matériel près de la porte, ramassons quelques couvertures et nous nous installons tant bien que mal en rouspétant un peu. J’ai la tête près du fourneau et les pieds presque dehors. Si quelqu’un veut sortir cette nuit, il devra nous enjamber. Roland prévient tout le monde : personne ne bougera cette nuit là.
6ème jour : Les Bouquetins – Zermatt – Chamonix
Nous sommes réveillés à 4H30, il fait nuit. Le temps est clair, il fera beau. Nous sommes tous d’assez mauvaise humeur, personne n’ose se lever, ils préfèrent attendre que nous soyons partis. Pour le petit déjeuner, nous n’avons plus grand chose, juste du thé, du lait concentré et de la mirabelle, même plus de pain, juste des pâtes de fruits. Nous sortons, chaussons les skis un peu à tâtons et c’est parti. Nous nous suivons de près, il fait encore nuit, il ne faut pas s’égarer. La neige craque sous les skis, le froid est piquant. Nous nous sentons écrasés dans ce cirque qu’est le haut glacier d’Arolla, chaque bruit que nous faisons est amplifié. Maintenant les sommets se dessinent nettement dans le jour qui se lève, c’est splendide. Nous voyons le sommet du col du Mt. Brûlé, que nous allons devoir franchir. La montée est rude mais courte. Le temps de mettre les peaux et nous attaquons. Toute le monde est en forme, en trois quarts d’heure nous sommes au sommet, à 3213 m. Le soleil est déjà là, une journée magnifique s’annonce. Une courte descente de cinq minutes sur le haut glacier de Tsa de Tsau ????, nous sommes au pied du dernier col de la journée et de la randonnée, le col de Valpelline. Accrocher les peaux pour la dernière fois, quelques friandises et la marche reprend. La neige est dure, soufflée, croûtée. La montée est assez longue mais pas très dure. Une heure et quart après, nous sommes au sommet à 3568 m. J’ai des ampoules aux talons : ce matin, sachant que c’était le dernier jour, je n’ai pas remis mes pansements, tant pis pour moi ! Cette fois, les peaux sont enlevées et rangées dans le fond du sac, les montures sont bloquées, il faut mettre les lunettes et nous sommes fin prêts pour la grande descente sur Zermatt, qui durera plus de trois heures. Nous commençons par la descente du Tiefmattengletscher, dans une neige qui nous permet à tous de sortir le grand jeu. Comme d’habitude, Michel recherche les plus beaux passages. Faire du ski sur ces glaciers, dans cette belle neige poudreuse, c’est vraiment un rêve qui se réalise. Tout est merveilleux. Au dessus de nous, nous avons le Cervin, cette montagne et sa face nord, qui fait rêver tous les alpinistes. A côté de nous, nous avons de magnifiques crevasses, qu’il faut contourner avec soin. Nous sommes heureux et ne pensons à rien d’autre. Pourvu que toutes ces pentes restent toujours vierges de remontées mécaniques ! Nous allons de plus en plus vite en nous amusant follement.
Michel est en pleine recherche de vitesse et d’un seul coup c’est la chute. Michel, déséquilibré, plonge dans la poudreuse. Roland, qui suivait de près, tombe à côté de lui. Max et moi réussissons à passer et à nous arrêter cent mètres plus bas. Michel se relève, il n’a rien mais son ski, plié à angle droit à hauteur de la monture, n’a pas bonne mine, il ne tient plus que par les carres. Après avoir bien ri, nous commençons à réfléchir, il faut trouver une solution. Il y a encore pas mal de kilomètres de descente à effectuer. Là, c’est le domaine de Max : tournevis, pinces et fils de fer sont sortis de son sax. Une demi-heure après, Michel peut à nouveau rechausser. Le ski gauche est normal, mais le ski droite ne fait plus que 80 cm. La fixation a été avancée, l’arrière restera sur la piste, signe de notre passage. Pendant que Max et Michel réparent, nous nous faisons dorer au soleil en grignotant nos dernières provisions. Nous repartons. Maintenant nous sommes sur le glacier du Zermattgletscher. Michel repart de plus belle, il «boite» un peu, mais cela ne semble pas le gêner beaucoup. La neige est plus dure, la descente moins rapide, toute en devers. Au pied de la face nord du Cervin, qui nous domine de toute sa masse, nous faisons comme cela plusieurs kilomètres. Silvio en pique encore une «belle» qui lui arrache l’autre bretelle du sac. C’est vite réparé, nous avons du métier maintenant. Nous trouvons les premiers acacias en haut des pistes de Zermatt. Nous nous reposons un moment au soleil, le temps de faire quelques photos du Cervin, puis c’est la descente dans la forêt sur les pistes rabotées et dure. Nous ne nous amusons pas en route, il n’y a plus grand-chose à admirer, fini la godille.
Arrivés à Zermatt, où la neige est encore abondante, nous déchaussons sur le petit pont en haut du village et nous gagnons la gare à pieds. Il y a un train pour Täsch dans une demi-heure. Claude va bientôt défaillir, il a faim. Installés dans le wagon, nous plaisantons. Claude lorgne le gâteau qu’une brave dame tient sur ses genoux, celle-ci s’en aperçoit et nous le propose. Roland accepte et le partage avec Silvio. Claude en a l’eau à la bouche. Nous arrivons à Täsch, la camionnette est là, sur le parking. Toute la bande est un peu triste. Nous regardons par là haut, la neige est si belle, le soleil si lumineux. Le matériel est embarqué et en route soi-disant pour boire un coup. Nous repartons du restaurant une heure trente plus tard, nous avons fait honneur à la cuisine valaisanne. Claude va beaucoup mieux, il s’installe dans la camionnette pour faire la sieste. Nous repartons : Sion, Martigny, le col de la Forclaz et ses vignes magnifiquement ensoleillées. Aux Grands Montets nous passons entre deux énormes murailles de neige, restes d’une avalanche qui est allée mourir à la porte des chalets, ils ont eu chaud ! Silvio passe récupérer sa voiture sur le parking des Grands Montets. Nous arrivons au chalet. Roland et Claude retrouvent leurs petites familles, les enfants sont contents, les femmes peut-être moins ? Moi j’ai encore 350 km à faire en camionnette avec Max. Silvio va reconduire Michel chez lui. Auparavant nous fêtons notre réussite au champagne. A 2 H du matin je suis à la maison. Une bonne douche et au lit. C’est tout de même agréable, après les six nuits que nous venons de passer. J’ai encore dans la tête les rudes montées et descentes vertigineuses que je me promets de retrouver dès que possible.
Le samedi d’après, nous nous retrouvons tous chez Silvio pour admirer et commenter les photos. C’est l’occasion pour Jocelyne de nous préparer quelques petits plats. Cependant une seule chose nous trotte dans la tête :
à quand la prochaine ?
Ski extrême dans les Vosges
Ski extrême dans les Vosges
Hiver 1980
1ère randonnée
Des randonnées dans les Vosges, j’en ai fait beaucoup, elles m’ont toutes et toujours enchanté. D’abord parce que j’aime les Vosges et puis aussi parce qu’aucune n’est pareille Même si l’on prend le même parcours, à quelques jours d’intervalle, tout peut être différent, suite aux changements de température, aux chutes de neige, on se retrouve sur des pistes nouvelles, impraticables un jour, faciles le lendemain. Mais ce qu’il faut surtout, c’est savoir regarder et apprécier. Toutefois, j’ai choisi de parler de cette journée parce qu’elle restera toujours comme une très belle aventure.
Nous sommes donc partis de bonne heure. Nous nous retrouvons tous au bas des pistes de Vologne. Toujours la même équipe, Marc est là aussi, il veut essayer la neige vierge et poudreuse qu’il adore et que nous espérons trouver dans les couloirs derrière le Hohneck. De la route des Crêtes où nous a amené le tire-fesses, nous commençons notre marche vers ces magnifiques couloirs qui existent du côté est des Vosges. Il y a beaucoup de neige mais, avec le beau temps et le gel, il n’y a plus que de la glace, dure comme de la pierre avec toutefois 4 à 5 centimètres de neige fraîche dessus, qui nous empêche de voir la glace.
Nous arrivons au sommet du cirque du « Wormspel », il y a un peu de brouillard, ce qui nous empêche de voir le fond des couloirs. Les premières coulées ne nous semblent pas très sûres, nous les observons depuis le sommet de la corniche, qui par endroits dépasse 10 mètres d’épaisseur. Lorsque tout cela se mettre à fondre, il y aura de belles avalanches, que j’aimerais pouvoir observer. Nous passons devant le sommet du Hohneck, là, entre le col de Falimont et le Hohneck, il y a un magnifique couloir qui mène à la ferme du Frankental. Au moins 300 mètres de long, presque en ligne droite et un pourcentage très dur, surtout les 50 premiers mètres. J’appellerai ce couloir « la combe de Roland », puisque aucun nom ne figure ailleurs. Nous observons un moment le sommet, c’est une vraie patinoire, tout en glace.
Enfin Roland se décide, il attaque, il fait trois virages et s’arrête. Avec le dérapage, il est déjà plus de 20 mètres en dessous de nous. Il ne faut surtout pas tomber, car il n’y a aucune possibilité de s’arrêter ou de s’accrocher. Il nous invite maintenant à venir le rejoindre. Silvio décide de ne pas passer par là (trop risqué, une chute et c’est la descente jusqu’en bas). Nous décidons donc de rester tous ensemble, Roland va remonter. A skis ce n’est pas possible, il décide d’enlever ses skis et il taillera des marches dans la glace avec le bout de ses chaussures. Pour le premier ski cela se passe bien, il le plante dans la neige et commence à enlever le deuxième. Cà y est, il se redresse et c’est le drame. N’étant pas assuré, il a voulu bouger et a décroché. Nous le regardons, impuissants, filer et rebondir comme une balle au milieu d’un grand nuage de neige poudreuse. En quelques secondes il est à peine visible là en bas à 200 mètres. J’ai une peur bleue, comment a-t-il digéré cette descente ? Je crie comme un fou. Au bout de quelques dizaines de secondes qui me paraissent bien longues, il lève les bras pour nous rassurer, il se redresse, se secoue, rien de cassé, ouf ! Tout le monde a tremblé mais commence à rigoler, c’est bon signe.
Il faut maintenant que Roland remonte. Il va tout d’abord rechercher un de ses skis qui est 100 mètres plus bas que lui, puis, à l’aide de ce ski qui lui servira de piolet, il commence lentement sa progression vers nous. En attendant, nous essayons de récupérer le deuxième ski de Roland qui est là, tout près, piqué dans la glace à 20 mètres. Il nous faudra près de deux heures pour récupérer le matériel et Roland, bien secoué, qui avouera avoir pensé à la mort dans sa courte descente, surtout lorsque la poudreuse pénètre dans la bouche. Si vous n’avez pas la présence d’esprit de la fermer, c’est foutu, c’est l’asphyxie. Enfin !!!!
Enfin tous réunis en haut, nous discutons un moment puis nous décidons de descendre à la ferme de Frankental par la combe de Falimont, là nous mangerons, car les émotions çà creuse. Le sommet de cette combe est encombré par une bande d’Allemands encordés, qui s’entraînent à faire du cramponnage sur la glace. Ils ne se fatiguent pas trop. Etant arrivés par le haut, ils ne s’éloignent pas trop de la ligne de crête afin de n’avoir pas trop à remonter, ce qui les mettrait en retard pour le repas de midi. Nous passons au travers du troupeau et commençons notre descente. Les cent premiers mètres sont glacés, ensuite nous trouvons de la belle neige poudreuse, c’est magnifique, rien que cela valait le déplacement.
Nous nous arrêtons à la ferme du Frankental et là, à l’abri près de l’étable, nous mangeons. Les émotions n’ont pas entamé l’appétit de Roland, heureusement. Une petite heure après, nous mettons les peaux. Il neige maintenant à gros flocons et nous attaquons pour rejoindre le Hohneck en passant par le Schauffertal. Il nous faudra 1H30 pour arriver en haut en faisant une pause au pied du couloir où Roland a atterri, surtout pour prendre quelques photos. La montée est assez raide et en devers. Marc souffre un peu, il n’a pas de skis de randonnée, il ne peut pas débloquer ses montures, cela tire dans les mollets. Il ne se prive pas de rouspéter, il ne connaît pas la chance qu’il a, moi, à son âge, j’aurais donné beaucoup pour que quelqu’un m’emmène faire ce genre de randonnée. Du sommet du Hohneck, après un petit casse-croûte, nous rejoignons la Route des Crêtes que nous suivons pendant environ 3 kilomètres, où nous rencontrons beaucoup de skieurs de fond. C’est vraiment un parcours magnifique pour les randonneurs : légères montées et descentes se suivent régulièrement. Et si la visibilité est bonne, on a un magnifique panorama. Nous sommes arrivés à l’aplomb du lac de Blanchemer, où il y a un magnifique couloir qui descend droit vers le lac. Le début est assez impressionnant, nous nous lançons dans une série de virages dans la neige fraîche, qui part sous les skis et forme de belles petites coulées, c’est magnifique. Marc ne rouspète plus, il en redemande. Une petite traversée dans la forêt et nous sommes au bord du lac, qui est complètement gelé. Nous regardons notre descente, que nous voudrions bien recommencer, cela sera pour une autre fois, c’est sûr. Du lac, après 10 minutes de descente, nous rejoignons la route. Je remonte un bon kilomètre à pied pour chercher la voiture. Nous buvons un bon coup chez « Jean d’Zouze », Roland tenait vraiment a arroser cela, il boit quelques poires.
Cette journée là, nous ne sommes pas près de l’oublier, c’est un souvenir impérissable. Mais il ne faut tout de même pas trop jouer avec le feu, parce que, si ce couloir que Roland a dévalé n’avait pas été parfaitement rectiligne et que Roland ait été chassé en dehors pour être projeté sur des rochers, allez savoir ce qu’il serait arrivé !!!!
2ème randonnée
Je suis de pure souche vosgienne, la vrai souche, celle qui est sortie de la racine et non celle qui a été amenée pas le vent. Donc ne m’en veuillez pas si mon récit est trop terre à terre. Ce que l’on ressent à l’intérieur de tout être, ne peut pas toujours être exprimé. Celui qui n’a pas la possibilité ou la capacité de fouler les neiges éternelles et la haute montagne, ou l’honneur de skier entre deux murailles de neige ou de glace, ne me comprendra pas. J’ai décidé de raconter ce que je vais faire en compagnie de mes frères et beaux-frères, cette vraie rencontre avec la haute montagne, qui me fascine et que j’admire depuis toujours, mais que je n’ai jamais osé affronter, n’en ayant pas eu le culot ni l’occasion. Je voudrais que cela reste un souvenir pur et impérissable, car je suis sûr et je resterai toujours persuadé, que c’est la première confrontation qui est la plus belle, surtout si la bataille est dure. Nous, qui faisons du ski a un niveau assez honnête et qui sommes tous respectueux de la montagne, tout ne nous méfiant de sa force certaine, nous avons décidé de l’affronter. Oh, bien amicalement, car il est certain qu’elle est beaucoup plus forte que nous, surtout lorsque ses deux principaux alliés se mettent de la partie : la neige et le vent. Mais, si par chance, nos alliés à nous se manifestent, le beau temps et le froid, la confrontation est plus égale et plus belle. Le soleil sera donc de la partie, puisque la montagne, comme toute chose grandiose, est fière et désire se faire admirer. Nous espérons qu’elle redressera la tête et se présenta à nous de la façon la plus pur et la plus belle.
Nous sommes donc cinq amoureux de la montagne, de la neige et du ski pour cette randonnée, « la Haute Route », plus un guide de haute montagne, que nous avons trouvé facilement puisqu’il est de notre village et qu’il part souvent pour de tels raids.
Il y a Silvio, le frère de ma femme, qui a appris à aimer la neige et la montagne dans les Vosges et qui maintenant qu’il vit en Alsace, ne manque pas d’y retourner avec sa petite famille pour dévaler et admirer ces beaux sommets que sont les Hautes Vosges.
Il y a Roland, mon plus jeune frère, qui lui, malgré quelques incompatibilités de caractère avec ses dirigeants de travail, préfère malgré tout rester dans ce beau coin de la Haute Moselotte, qui luis est chère et l’amitié est une chose douce.
Il y a Max, l’autre frère, c’est lui le plus expérimenté de tous pour ce genre de balade puisqu’il a travaillé plusieurs années dans les stations de sport d’hiver alpines et a skié un peu partout. Son expérience et ses connaissances du matériel et de la montagne nous seront très précieuses.
Il y a Claude, le mari de ma sœur, le Bressaud. Lui, il est né dans la neige, au pied de la montagne. Son rêve ce n’est pas tellement la vitesse ni les acrobaties, ce sont les longues promenades à ski de fond dans les sous-bois ou sur les belles crêtes vosgiennes, que ne pourront jamais admirer ceux qui ne veulent pas faire quelques efforts.
Il y a Joël, c’est moi, j’ai vécu près de trente ans dans les Vosges, mais je les ai quittées pour épargner plus d’argent. Je conserve toutefois une nostalgie certaine pour ce beau coin de petite montagne qui, malgré son apparence débonnaire, permet à celui que veut s’en donner la peine, de profiter de la neige et de quelques beaux coins, tout comme en haute montagne.
Il y a aussi Michel, c’est le guide. Il doit sûrement être aussi un fanatique de la montagne, seulement lui a eu la bonne idée de joindre l’utile à l’agréable, puisqu’il en a fait son métier.
Notre première réunion pour mettre au point ce projet, se passe chez Roland. C’est déjà l’occasion d’un petit gueuleton que Pierrette a dû préparer. Après une bonne journée passée sur les pentes de la Bresse, nous arrivons donc et la discussion commence : spécialité counhaise, Côte du Rhône, etc. Enfin, au bout d’un moment, Michel arrive avec sa petite famille. Après les présentations, le café, le gâteau, le champagne, les choses sérieuses commencent. Nous consultons les cartes, il s’agit de savoir quel itinéraire emprunter. Tout le monde est unanime, le plus dur. Michel a le sourire, il en a vu souffrir d’autres. Enfin, on verra ! Il énumère le matériel que chacun devra se procurer pour emporter. Nous faisons confiance à Huguette, c’est elle qui prend des notes, Max sera chargé ! Mais il est déjà presque minuit. Rendez-vous chez moi pour le premier essai avec tout le matériel sur les sommets de nos Vosges.
Cette fois çà y est, la répétition va pouvoir commencer. Nous avons réussi à louer du matériel à peu près correct après pas mal de coups de téléphone et de déplacements dans tout le département : deux paires de skis à Munster, trois paires à Mulhouse, ainsi que les peaux. Mais pas de chaussures de raid, chacun prendra ses chaussures alpines, sauf moi qui ai réussi à trouver une paire de randonnées en soldes, j’ai de la chance d’avoir de grands pieds. La veille au soir, Max et moi passons deux heures à régler les skis, à essayer les peaux. C’est Jocelyne qui a amené les chaussures de Silvio pour les régler, elle nous prévient qu’il n’est pas sûr de venir, il a la grippe, il est assez mal en point.
Claude et Roland arrivent le matin à 8H. Chacun a pris son sac de montagne que nous garnissons copieusement (l’alimentation est très importante en montagne). Max n’a pas oublié le carburant, il a les reins solides. Silvio, lui, est cloué au lit, il a la grippe, dommage, il se rattrapera la prochaine fois.
Il pleut, nous partons dans la belle voiture de Claude au pied des pistes du Gaschney, où nous garons la voiture. Il neige, nous avons de la chance, l’entraînement sera un peu plus dur. Max et moi, qui avons déjà testé le matériel, nous sommes assez vite prêts, les peaux sont mises. Roland, lui, ne cherche pas trop à comprendre, il chausse et verra à l’usage. Quant à Claude, il commence par manger et après avoir tout inspecté, tout essayé, comprend qu’il faut y aller. Moi j‘ai déjà fait 300 mètres. Je monte tranquillement, droit dans la pente, à côté du remonte-pente, sous le regard amusé de quelques skieurs tranquillement installés sur le télésiège, qui ne vont pas tarder à me croiser en redescendant et cela plusieurs fois. J’ai un peu mal aux mollets, la pente est assez raide, je commence à m’essouffler. J’arrive en haut, c’est assez court, le petit Hohneck. Tout le monde arrive en haut. Après quelques réglages, Claude s’est aperçu qu’il a les montures les moins pratiques, il ne faudra pas s’embarquer pour Chamonix avec cela. Après une légère descente sans enlever les peaux, nous attaquons la montée du Hohneck proprement dite. La pente n’est pas très raide, nous montons ensemble, tranquillement. Le temps est encore assez clair, mais il commence à neiger, nous arrivons à l’hôtel du sommet un peu avant midi. Nous décidons de faire la descente jusqu’au Lac de Schiesroth où nous mangerons. Le temps d’enlever les peaux, d’enfiler les anoraks et nous cherchons un passage dans la corniche pour plonger vers le lac que nous voyons en bas. Nous trouvons le passage, d’autres y sont déjà passés. La neige est très bonne, la pente est très rude, hélas c’est un peu court. Tout se passe bien, Claude nous fait une démonstration de godille. Après un passage difficile dans la forêt, nous sommes en bas. Le lac est à moitié gelé. Maintenant la tempête de neige fait rage, il y a déjà cinq centimètres de fraîche. Heureusement au bout du lac, il y a un chalet en construction, nous entrons et, avec des tréteaux et des madriers, nous installons une table. Nous nous couvrons le plus possible et faisons honneur aux provisions que nous avons emportées, est un très bon moment. Cependant, il ne faut pas se refroidir, il faut repartir, le chemin est encore long, il va falloir remonter. Nous passons sur la digue et, skis sur le sac, nous montons vers le Spitzkopf en nous proposant de rejoindre le Hohneck par l’arrête sommitale de cette petite chaîne qui, accrochée telle une branche au grand corps de la montagne vosgienne, refuse l’érosion qu’ont subi tous les sommets avoisinants. La montée est raide, heureusement la neige porte assez bien à part quelques endroits où nous plantons jusqu’à mi-cuisse et les branches des arbres qui accrochent les skis. La fatigue commence à se faire sentir et cette arrête en dents de scie qui n’en finit pas, il y a 21 pointes à passer plusieurs fois. Arrivés en haut, il faut retourner et contourner ce sommet qui se révèle impossible à franchir à cause de la glace. La visibilité se réduit à un vingtaine de mètres et la neige continue à s’amonceler. Nous parlons de moins en moins en espérant que la prochaine pointe qui émerge de la brume sera la dernière. Ouf, çà y est, nous sommes passés. Il nous reste trois cent mètres à faire pour voir enfin apparaître, sorti de la tempête, l’hôtel-restaurant du sommet du Hohneck, qui ne nous réchauffera pas beaucoup puisqu’il est fermé. Il y a deux heures et demi que nous sommes partis du lac, nous nous arrêtons un peu à l’abri du vent pour vider la dernière bouteille et rechausser les skis. Un peu de descente, cela fait du bien malgré que cette neige croûtée, tôlée, est assez dangereuse. Claude manque d’y laisser un genou. Nous remontons à pied, les skis sur l’épaule, vers le sommet du petit Hohneck où les remonte-pentes du Gaschney arrivent. Il y a un peu de neige fraîche sur la piste et quelques skieurs, cela ne vaut pas la descente du matin vers le lac dans la neige vierge. Nous arrivons aux voitures. Le temps de tout charger dans le coffre et sur la voiture, nous rentrons à la maison où toute la famille nous attend pour reprendre des forces. Une bonne soupe bien chaude est la bienvenue. Puis le conversation tourne autour de cette journée et des enseignements que nous en tirons pour préparer le « Grand Raid ». Il est dommage que Silvio n’ai pas pu y participer. Après avoir réfléchi et discuté de cet essai qui fut pour nous une magnifique balade, nous décidons de refaire une journée de randonnée dans nos Vosges. Cette fois Silvio sera là mais c’est Claude qui ne peut venir, il doit faire la Nurse. La recherche du matériel ne nous pose pas de problèmes cette fois, nous commençons à être habitués.
3ème randonnée
Nous montons en voiture pour la route des Américains jusqu’à la route des Crêtes où nous devons nous arrêter, il y a encore deux à trois mètres de neige sur la route. Nous nous équipons et partons à pied vers le Hohneck distant de six à sept kilomètres. Après vingt minutes, nous chaussons les skis pour nous laisser glisser doucement en admirant le paysage. La visibilité est excellente, c’est un temps de Calendes de Mars, une demi-heure de soleil, dix minutes de neige. Roland a des ennuis avec ses montures, il a de trop petits souliers, cela n’est pas encore au point. Maintenant il faut déchausser et marcher car la neige commence à se faire rare en particulier sur les bosses et dans les endroits bien exposés au soleil. Nous arrivons au sommet de la Duchesse, le téléski ne fonctionne plus, nous sommes euls sur ce sommet, nous pouvons voir en dessous de nous les skieurs du Chitelet et du Goulet qui profitent encore des dernières semaines de sports d’hiver. Il faut continuer, le Hohneck est encore à un kilomètre. Une légère descente à skis, une montée skis sur l’épaule et nous somment au sommet. Il est midi, les estomacs commencent à se creuse mais nous ne pouvons nous arrêter ici, il y a un vent à déraciner « le roseau », il faut redescendre derrière la crête. Nous faisons quelques photos puis nous arrivons à Falimont. Nous allons plonger dans cette combe magnifique, très pentue au départ et qui permet de s’entraîner sérieusement pour le spécial. La neige est bonne, nous prenons tout notre temps, le coup d’œil en vaut la peine. Nous sommes en bas, le soleil est là. Nous déballons les sacs et commençons un bon petit pique-nique qui se termine assez rapidement car le ciel se couvre et une sérieuse giboulée commence à nous balayer et à nous rafraîchir. Nous remballons tout et décidons de remonter en passant devant la ferme du Frankental. Nous montons par derrière, les skis sur le dos. Nous attaquons droit dans la pente, un joli passage à gauche de Falimont. C’est assez dur, après une demie heure et pas mal d’efforts ; nous sommes sur la crête. Quelques photos, le soleil est revenu. Puis c’est le retour vers les voitures que nous retrouvons une bonne heure après. Nous sommes bien fatigués mais très satisfaits de notre journée. Une petite ombre au tableau toutefois, un triste individu s’est amusé à vider le reste de sa gourde dans le réservoir de Roland. Aller à la montagne pour penser à cela, c’est triste, c’est sûrement un gars de la ville.
Le Grand Paradis - Pâques 1982
Cette fois c’est en Italie que nous avons décidé d’aller promener nos peaux de phoque, sur les glaciers du Grand Paradis. Il parait qu’il y a de belles descentes à faire et que l’endroit n’est pas encore trop fréquenté, ce qui pour moi est une des choses les plus importantes. Marcher dans cette immense solitude en contemplant les sommets environnants écrasés par un soleil de plomb me procure une joie profonde et me laisse rêveur devant la qualité de cette nature là. Ou encore avancer dans le brouillard, dans le froid, à la recherche du but qui semble ne jamais devoir venir est une chose fantastique, surtout lorsque, après maints efforts, se dessine dans la brume, le bivouac qui nous accueillera pour la nuit. Tout cela fait partie de nos joies et contribue à ancrer encore plus profondément en moi le virus de la montagne qui me tient bien. C’est tout cela que j’aimerais faire partager un peu en écrivant ces petits résumés.
C’est toujours la même équipe, cette fois au complet : Claude, Roland, Max, Silvio, Michel et moi. La première phase de l’opération se passe chez Claude, nous nous réunissons un samedi soir, c’est toujours l’occasion de faire un bon «gueuleton». Nous établissons chacun une liste de matériel qu’il faudra se procurer et décidons d’emporter la nourriture pour les cinq jours, les sacs seront lourds. Nous aimerions partir de Val d’Isère, passer la frontière pour rejoindre le Grand Paradis par le Col de la Vache, mais cela pose pas mal de problèmes avec les voitures, le Petit St. Bernard étant fermé. Nous décidons donc de partir tous en camionnette, de rejoindre le Val d’Aoste par le Grand St. Bernard, puis de remonter le Val de Rhèmes jusqu’à Rhèmes Notre Dame, où nous laisserons la camionnette que nous rejoindrons à la fin par un moyen quelconque. Puis nous nous donnons rendez-vous chez moi le samedi soir pour préparer les sacs, dormir un peu afin de partir très tôt vers 3H le dimanche.
Vers 18H tout le monde est là, Michel lui, a déjà son sac tout prêt, c’est là que l’on trouvera l’équipement collectif indispensable : cordes, pelles traîneaux, harnais, broches, mousquetons, pharmacie etc., cela fait un bon sac. Nous, nous nous partageons les victuailles en volume et en poids en essayant d’établir des menus à peu près équitables, plus chacun son petit matériel, à la fin nous avons des sacs dont le poids varie entre 14 et 15 kg. C’est largement suffisant, surtout lorsqu’il faut les porter pendant huit ou neuf heures. Michel étrenne de nouveaux skis et de nouvelles montures, ultra modernes. Claude, lui, a loué des skis et acheté des chaussures toutes neuves qu’il n’a pas encore essayées, il espère qu’elles iront bien. Max, lui, s’est mis au cinéma, il a acheté une caméra, nous espérons rapporter de beaux souvenirs. Nous sommes maintenant bien rodés pour ce genre de préparatifs, c’est assez rapidement fait. Cette année, nous emportons aussi les duvets, il y a des baraques sur le parcours qui n’ont pas l’air bien équipées, il vaut mieux se méfier. Silvio n’est pas très rassuré, il n’a pas fait de sport depuis longtemps, gare à la condition physique. Cette fois nous allons nous coucher assez rapidement, sans faire d’excès de boisson, tout le monde veut être en forme. J’ai du mal à m’endormir comme toujours en pareil cas, je me vois déjà avancer lentement au milieu d’énormes séracs. Cette longue marche finit tout de même par m’assoupir et puis d’un seul coup c’est le réveil.
Cette fois c’est moi qui réveille toute le monde, ce sera la seule au cours du raid. Un petit déjeuner vite avalé et c’est parti. Il fait beau, nous passons prendre Max et Silvio et en route. Pour aller plus vite, nous voulons prendre l’autoroute en Allemagne, hélas, là nous tombons sur un douanier qui, sous prétexte que notre banc n’est pas bien amarré, nous fait retourner. Il faut passer par la Suisse, ce n’est pas bien grave pour nous, cela l’est beaucoup plus pour ce douanier qui, croyant faire son métier, ne fait que faire ressurgir dans l’esprit de tout le monde, des souvenirs qui ne demandent qu’à s’estomper, c’est bien triste … Je préfère ne pas m’attarder là-dessus.
La traversée de la Suisse ne nous pose aucun problème, il y a pas mal de voitures chargées de skis, qui se dirigent vers les innombrables stations de sports d’hiver qui ornent l’Helvétie. Silvio et Roland me tiennent compagnie pendant que je conduis. Roland mange son fromage du matin. Michel et Max essaient de se reposer encore un peu. Claude lui, pas de problèmes, il dort vraiment, je ne sais pas s’il a été vraiment réveillé ce matin. Le jour commence à se lever, nous approchons du pied du Grand St. Bernard. Il faut faire le plein pour attaquer la montée, puis nous faisons une halte au Petit Velan, où nous avons passé une soirée et une nuit lors de Chamonix-Zermatt, nous en gardons un bon souvenir. Nous passons le St. Bernard par le tunnel et nous plongeons sur la belle Vallée d’Aoste. Il faut s’arrêter pour laisser refroidir les freins et manger un morceau. Là, tout le monde est réveillé. Nous sommes en Italie, quelques kilomètres plus loin, nous trouvons la route qui remonte jusqu’à Breuil. C’est une très belle petite vallée avec au fond, une belle rivière à truites où les pêcheurs sont très nombreux. Plus haut, nous traversons de petits villages, dont la plupart des maisons sont en ruines ou abandonnées parce qu’elles sont trop loin de la ville et tout de même encore trop loin des stations. Il y a maintenant pas mal de neige, la route est dégagée depuis peu de temps, elle a été coupée bon nombre de fois cet hiver par d’innombrables coulées d’avalanches, qui ont fait pas mal de dégâts.
Nous arrivons à Breuil, 1725m, c’est le bout de la route pour la camionnette, nous la garons sur le petit parking au centre du village. Nous nous équipons, il est environ 10H du matin. Le voyage s’est bien passé, il fait un temps splendide et nous ne souhaitons qu’une seule chose, c’est que cela continue. Michel réussi encore à trouver une carte du coin, ici il n’en existe pas au 25 000ème, il faut se contenter du 50 000ème. En plus les côtes ne sont pas toujours précises, ce qui est assez gênant en cas de mauvais temps, mais Michel se débrouillera. Ici c’est vraiment un beau petit coin, il y a pas mal de touristes, qui se promènent à skis de fond et qui se sont bronzer. Un tout petit remonte-pente les aide à remonter, c’est vraiment un coin pour skieurs tranquilles.
Nous sommes harnachés, crème solaire, casquettes, lunettes, un petit coup d’œil sur la marche à suivre et qui nous mène jusqu’au refuge de Benevolo, qui est à 2250m. Il faut compter quatre heures pour arriver là-haut, c’est largement suffisant pour le premier jour. Nous montons tranquillement. Quel temps splendide. Nous suivons un moment le torrent de Dora di Rhèmes, nous passons à coté de plusieurs petites bourgades inhabitées pour le moment, qui servent de résidences d’été. Il fait vraiment chaud, gare aux premiers coups de soleil. Arrivés à mi-parcours, nous faisons une petite pause. Quelques photos et nous continuons la montée, à flanc de montagne cette fois. Il y a pas mal de petites coulées qui se déclanchent un peu partout sous l’action du soleil. Mais ce n’est pas dangereux, le plus gros est descendu depuis longtemps. Michel va devant, je le suis à une dizaine de mètres. Le reste de la bande musarde quelques centaines de mètres derrière. Silvio ferme la marche. Au-dessus de nous il y a de belles barres rocheuses qui cachent les sommets et les dangers d’avalanches. Au fond de la vallée, il y a pas mal de fondeurs, qui se prélassent au soleil. Soudain je suis tiré de ma rêverie par un bruit que je connais bien maintenant, c’est une avalanche. Je lève la tête et je la vois derrière moi, à quelques centaines de mètres, sauter la barre rocheuse à peu près vers l’endroit où le reste de la troupe doit se trouver. Je ne peux les voir, nous venons de tourner derrière un monticule. Michel s’est retourné, inquiet, nous faisons demi-tour en vitesse et nous voyons avec soulagement que l’avalanche leur a seulement rasé les talons. Max lui, déclare tranquillement : «si elle était venue sur nous, nous aurions eu le temps de partir», Roland a l’air beaucoup moins sûr, Claude regarde et n’en pense pas moins, quant à Silvio, il se contente de dire «alors Joël, tu as tout loupé !». Nous regardons un moment la coulée, puis nous repartons assez rapidement, il vaut mieux ne pas trop traîner dans ces parages.
Nous sommes maintenant à 2000m, à côté d’une bergerie, qui a vu la toiture soufflée cet hiver par une avalanche. L’endroit nous semble propice pour se reposer et manger. Il fait vraiment bon au soleil. Roland pénètre dans la bergerie et nous appelle, il y a des découvertes à faire. Cette bâtisse a été occupée l’été dernier, tout est encore en place, prêt pour la prochaine saison, même l’odeur des moutons est encore bien là. Il y a aussi une dame-jeanne de 50l. aux ¾ pleine de vin rouge, qui n’est pas mauvais du tout… Il y a aussi de magnifiques chaudrons en cuivre, qui servent à la fabrication du fromage. Cette bergerie est toute neuve, mais construite trop près du couloir à avalanches, elle n’a pas résisté, tandis que sa très vieille sœur, qui est tout près, n’a pas souffert, elle devra certainement reprendre du service. Maintenant il faut repartir, la pause a été assez longue, mais avec le beau temps, nous ne sommes pas pressés. Nous apercevons le refuge au-dessus d’un éperon rocheux, qu’il nous faudra gravir en le contournant. Ce sera un peu plus dur, pour le moment c’est assez plat. Nous remontons toujours le torrent, qui est tantôt sous la glace, tantôt à l’air libre. Nous arrivons à un petit pont. Là nous faisons le plein des gourdes avant d’attaquer le raidillon qui nous mènera en haut. Nous allons pouvoir tester la condition physique. Je mets les cales de montée, qui s’avèrent bien pratiques, lorsque la pente est raide.
Une bonne demi-heure d’efforts et je suis en haut à 2285m. Michel est déjà arrivé. Le refuge est gardé mais il est aussi occupé par une compagnie de militaires de l’OTAN, qui font des raids en montagne. On se croirait au milieu d’une caserne. Pour l’installation, on verra plus tard, pour le moment nous buvons une bière, qui n’est pas très bonne mais que nous apprécions tout de même. Nous restons au soleil à côté du refuge, il fait bon. Les militaires allemands font leur toilette autour de la source, les pieds dans la neige dans la tenue d’Adam, c’est bien dans leurs mœurs. A l’intérieur, d’autres soldats boivent le thé. Ensuite nous aurons de la place, le gardien nous montre nos couchettes, puis nous nous installons pour manger un peu et discuter sur l’itinéraire de demain. Les gradés allemands, qui connaissent le parcours pour l’avoir déjà effectué, nous expliquent un peu. On ne sait pas encore si on rejoindra directement le refuge Vittorio Emmanuel ou si on s’arrêtera au refuge de Chivasso, cela dépendra de la forme et du temps, car il y a quelques nuages qui ne laissent rien présager de bon. Il y a encore deux ou trois randonneurs qui arrivent. La température fraîchit. Nous visitons le coin réservé au refuge d’hiver qui lui, reste toujours ouvert. La neige, qui fond sur le toit, coule à l’intérieur sur les couchettes, ce n’est pas très bien entretenu et le gardien s’en moque un peu, ce n’est pas cela qui lui rapporte, ce qui compte pour lui, ce sont les touristes qui montent en été pour manger. Nous aurions trouvé le refuge fermé s’il n’y avait pas eu les militaires. Maintenant il nous faut préparer notre premier repas. Nous disposons du matériel de la cuisine, c’est assez vite fait. Nous avons très bon appétit. Demain matin nous voulons partir très tôt, mais ici personne ne se réveille avant 7 ou 8H, c’est beaucoup trop tard pour nous. Pour le petit déjeuner, il nous faudra donc nous débrouiller avec les moyens du bord, puisque la porte du restaurant reste fermée. Nous nous couchons, j’ai du mal à m’endormir, les troufions ne sont pas pressés de se coucher, ils apprécient beaucoup les grandes bouteilles de vin italien. Je comprends (sans l’approuver) le gardien, qui préfère des clients comme eux plutôt que comme nous. C’est la vie qui est comme cela, il y aurait trop de choses à changer, il vaut mieux essayer de profiter de ce qui est encore beau.
La nuit se passe très bien tout de même, j’apprécie le confort de mon sac de couchage, c’est beaucoup mieux que les couvertures. C’est déjà le réveil, nous nous préparons tranquillement. Il fait encore nuit noire, tout le monde dort profondément, le vin aidant. Après avoir ramassé tout notre barda, nous sortons par la petite porte pour aller préparer notre casse-croûte. Là nous sommes bien tranquilles pour nos petits préparatifs de départ. C’est Roland qui rationne café, thé, sucre, il vaut mieux, ce n’est que le premier jour. Dehors la nuit est belle, il ne fait pas très froid, entre -5 et -10°C. Nous chaussons les skis, les peaux sont déjà dessus et la colonne s’ébranle. Nous remontons toujours le long du même torrent par la rive droite. Nous ne le voyons plus, il a fait son lit sous des mètres de neige et de glace. Au bout d’un quart d’heure, il faut s’arrêter pour enlever les pulls. Tout le monde est bien chaud. Le jour se lève doucement, il ne fait pas froid du tout. A notre droite nous voyons la San Helena, qui n’est pas très élevée mais son sommet est tout de même dans le brouillard. A notre gauche, au loin sur l’autre versant, nous pouvons aussi apercevoir le Col de Nivoletta, par lequel nous devons passer et de ce col de gros nuages semblent sortir, comme si la vallée qui est derrière en était trop pleine. Qu’allons nous trouver derrière ? Nous n’y sommes pas encore, notre avance continue. Nous sommes absolument seuls dans ce secteur. Tout va bien, nous passons sur le torrent et nous nous dirigeons droit vers le col, vers le mauvais temps. La pente est beaucoup plus raide, les espaces entre nous s’allongent, chacun monte à sa main. Silvio rouspète en se demandant ce qu’il est venu faire ici. Le vent est très violent. Nous nous arrêtons pour reprendre des forces et nous nourrir un peu. Mais il fait vraiment trop mauvais, nous ressortons les bonnets et les pulls et nous repartons aussitôt en plein brouillard, sans aucune visibilité. Michel est parti devant, je suis sa trace qui monte en zigzags. Au bout d’une heure de marche forcée dans ce grand silence blanc, je commence à me demander où peut bien être ce col. On ne voit pas à cinq mètres. Puis j’aperçois quelques rochers et l’arête sommitale qui se détache devant moi. Ouf ! J’y suis, c’est le Col de Nivoletta à 3150m. Ici le temps est complètement bouché. Michel est déjà entrain d’essayer de trouver un passage, cela ne sera pas facile. Tout le monde est maintenant bien arrivé. Silvio est bien content d’être en haut, Claude commence à avoir mal aux pieds. Nous faisons quelques photos. Michel a trouvé un passage, c’est assez dangereux, il faut mettre la corde et, les skis aux pieds, nous passons un après l’autre en nous laissant glisser le long de la corde. Il ne faudrait pas décrocher, nous savons que quelques cent mètres plus bas se trouvent de belles barres rocheuses qu’il nous faudra aller contourner par le Nord. Nous marchons maintenant en plein devers sur le sommet du Gran Vaudala, au-dessus des barres. Il nous faut traverser sans cesse des coulées d’avalanches, ce n’est pas de la marche très agréable ni de tout repos. Le brouillard et le froid ont tout de même du bon, la neige est restée dure, ce qui diminue beaucoup les risques de nouvelles avalanches. Malgré cela, nous préfèrerions tout de même un beau soleil ou au moins une bonne visibilité. Michel va toujours devant pour repérer les passages. Certains endroits sont assez délicats, il nous faut planter les skis auxquels on arrime la corde pour faire main courante, c’est plus sûr. Tout se passe très bien dans la forme et la bonne humeur. Nous contournons maintenant les barres et plongeons sur le Lac Leita, qui, heureusement, est bien enfoui sous la neige et la glace. Et en redescendant vers le Sud, nous devrions trouver le bivouac de Chivasso à 2604m, puisque nous avons décidé de nous arrêter là, en espérant que le temps sera meilleur demain. Enfin, on verra, pour le moment, avec ce brouillard, on ne voit rien du tout. D’après la carte, il devrait être tout près. Si le temps était clair, nous le verrions certainement. Nous sommes sûrement toujours sur le lac, il nous faut chercher sur la gauche. Michel nous annonce qu’il a repéré des bergeries, nous pourrons toujours nous y installer si on ne trouve pas le refuge.
Mais à ce moment là, à la faveur d’une éclaircie, nous l’apercevons, c’est une belle bâtisse aux volets clos. Elle est à peu près à une demi-heure de nous après une petite grimpette. Maintenant nous sommes rassurés, nous ne pressons plus, il y a encore un ravin à traverser au fond duquel, en été, doit couler un ruisseau qui alimente le lac. Nous sommes au pied du raidillon, juste sous le refuge. Il neige et le brouillard qui se déplace nous permet de temps à autre de l’apercevoir. Nous nous reposons un peu pour boire un coup, nous sommes bien là dans la neige. Nous repartons, un petit effort et on y est. Le refuge est fermé, en faisant le tour, nous trouvons le refuge d’hiver qui est très beau. C’est une véranda qui a été construite sous l’avant-toit de la maison. Il y a quatre couchettes, une table, un banc et un fourneau avec du bois. Nous sommes immédiatement au boulot, en deux temps trois mouvements, il y a de la fumée plein la baraque, cela s’arrange après avoir bricolé le fourneau qui sera bientôt bon pour la réforme. Il est vrai que tout le monde s’en sert mais bien rares sont ceux qui font quelque chose pour lui prolonger la vie. Nous pouvons donc préparer notre soupe, c’est ce que tout le monde préfère après une journée dans le froid et le brouillard et que nous sommes au bout de l’étape. Nous espérons être seuls, nous serons très bien. A la faveur d’éclaircies, nous apercevons, en bas, au début de la vallée, l’auberge de Savoie qui était en son temps le pavillon royal de chasse des ducs de Savoie. Heureusement maintenant tout cela est terminé et cette région est protégée. Il y a un couple qui arrive, ils viennent de Val d’Isère, ils ont eu pas mal de problèmes au Col de la Vache à cause du brouillard. Ils ont dépassé quatre autres randonneurs qui normalement devraient arriver dans peu de temps, il faudra donc se serrer un peu. Mais en cherchant bien, nous trouvons une fenêtre ouverte avec six couchettes disponibles. C’est parfait, nous nous installons tous les six dans ce réduit, on ne pourrait trouver mieux. Je vais faire un tour dehors, le temps a l’air de se remettre, il ne neige plus mais il ne fait pas très froid, il faudrait qu’il gèle, cela serait beaucoup mieux pour demain matin. Normalement, devant ce refuge, il y a une route qui en ce moment, est encore bien enfouie sous la neige, ce n’est pas encore demain que l’accès en voiture sera possible. Je cherche à la deviner mais c’est impossible. Il faut rentrer, le froid commence à se faire sentir. A l’intérieur, le fourneau ronfle bien, il y a maintenant une bonne provision d’eau avec la neige que nous avons fait fondre. Soudain un grand bruit, je pense immédiatement à l’avalanche, mais ce n’est que la neige du toit qui, réchauffée sans doute par la chaleur intérieure, a glissé. Les deux qui sont arrivés sont sympathiques, se sont des habitués du raid en montagne. Les quatre autres derniers arrivent maintenant, ils tournent autour du refuge pour trouver l’entrée, ne se rendant pas compte que là où ils passent en ce moment, plusieurs tonnes de neige ont dégringolé il y a à peine une demi-heure. Ce serait maintenant pas de chance, avoir évité des pièges toute la journée et se faire prendre au moment où l’on croit être à l’abri. Ce sont des parisiens, ils sont exténués et un peu perdus. Heureusement que devant eux, la trace était faite par le couple. Ils sont bien contents de trouver du feu et de l’eau pour leur potage. Pour l’instant, nous pouvons voir notre trace sur le versant opposé et la barre rocheuse que nous avons longée par le haut. Il n’aurait pas fallu dévisser, il y aurait eu de la casse. C’était tout de même une belle balade avec tout de même un petit regret, nous n’avons pas encore trouvé de belles descentes, mais cela viendra. Il faut maintenant préparer le souper, nous occupons la table en premier. Au menu il y a le «Bell quick» (1,400 kg, toujours cela de moins dans mon sac) avec du riz et pas mal d’autres choses. Question vivres, nous sommes bien équipés et cela est tellement plus appétissant que les aliments lyophilisés des parisiens, mais c’est beaucoup plus lourd à porter. Tout le monde est content, le temps se rafraîchit, il va faire beau. Une bonne partie de tarot puis au lit. Nous ne tardons pas à nous endormir après avoir soigné nos pieds, surtout Claude avec ses belles chaussures neuves.
A 4H du matin c’est le réveil, j’ai toujours du mal à m’extirper de mon duvet, je supporterais volontiers quelques heures de plus. Le feu est rallumé, tout le monde est debout, nous pouvons manger sur la table qui a servi de lit cette nuit. Je vais aux toilettes dehors, il ne faut pas traîner, le froid m’aide à faire vite. La neige porte bien, le beau temps arrive, quelle belle journée en perspective. Roland distribue les rations de café, il est sévère, il faut durer. Après un peu de vaisselle et de nettoyage, les sacs sont bourrés, les skis chaussés et c’est parti. Nous sommes les premiers à démarrer, il fait encore nuit. Il y a un peu de descente, quelque cinq cent mètres, chacun y va à son rythme pour s’échauffer. Le matin tout est un peu raide, ce petit galop d’essai fait du bien. Nous essayons de rester le plus haut possible sous les rochers de Nivoletta, c’est toujours cela de moins à remonter. Nous allons encore faire du devers. Le jour se lève doucement, il faut remettre les peaux et les couteaux et nous repartons. La neige est très dure, les couteaux nous aident beaucoup. Claude, qui n’en a pas, est assez embêté, surtout avec ses peaux, qui, n’étant pas collées sous les skis, ont tendance à sortir de sous la semelle. Dans les forts devers comme ici, c’est assez dangereux. Il y a, à notre gauche, une forte pente qu’il ne ferait pas bon dévaler, surtout avec les rochers qui la parsèment, l’atterrissage se ferait sur le lac de Nivoletta en dessous de nous, que nous ne pouvons pas voir à cause de la trop grande pente. La montée n’est pas très dure, les sommets environnants sont maintenant au soleil. Nous sommes au pied de la Costa di Menta, qui nous cache encore le soleil. Plus pour longtemps cependant, en contournant cette Costa di Menta, nous arrivons à la Punta Violetta, que nous gravissons en partie. Ici nous allons nous reposer et nous amuser un peu sur ces flancs où nous découvrons une belle neige poudreuse sur de belles pentes bien larges. Le temps de poser les sacs et de nous engager dans cette belle neige vierge qui est vraiment attirante, une petite montée jusqu’au sommet et l’on peut enfin faire du ski. Silvio a sorti l’appareil, Max la caméra. La neige est tellement bonne que Michel, Max et Roland ne semblent pas vouloir s’arrêter, ils continuent à godiller et se trouvent 400m plus bas. Ils remettent les peaux et viennent nous rejoindre. J’espère avoir réussi un beau film.
Le couple d’hier nous a rattrapé, ils se reposent aussi, quant aux parisiens, ils continuent leur petit bonhomme de chemin. Nous nous retrouvons les derniers. Il fait maintenant très bon, on peut ranger les pulls dans les sacs et repartir. Après le premier casse-croûte, la montée est toujours aussi facile, il n’y a pas de grands dénivelés, ce sont de longues pentes souvent en devers. Après avoir passé le col du Ferauda, nous sommes en vue du Col de la Punta Fourra, qu’il nous faut passer pour redescendre dans l’autre vallée, où se trouve le refuge Vittorio Emmanuel, but de notre deuxième étape. Je suis avec Claude, les autres s’amusent en route. Nous nous arrêtons juste sous le col pour manger, je me sentais un peu faiblard. Il est déjà midi, un dernier effort et nous sommes au col. Tout le monde est là entrain de se faire dorer au soleil. Nous sommes à 3124m. A côté de nous se dresse la Punta Fourra avec, de notre côté une très belle pente enneigée à forte déclivité, où nous allons enfin pouvoir faire du grand ski. Mais avant il faut y monter, là-haut ! Michel est déjà parti, Max et Roland suivent, je viens derrière avec la caméra, Silvio fera des photos depuis en bas, quant à Claude, il a trop mal aux pieds, l’itinéraire obligatoire lui suffit largement. Les autres randonneurs sont là aussi, ils se contentent de regarder. Cette fois la pente est raide, d’autant plus que le soleil tape dur. Je me suis installé à mi-pente afin de pouvoir filmer correctement. Michel et Max continuent à grimper, je ne les vois plus. Roland décide de commencer sa descente. J’essaie de bien le cadrer. La neige est très bonne, poudreuse, légère, idéale. Il enchaîne ses virages, il passe devant moi puis s’arrête enchanté. C’est maintenant au tour de Max, je commence à le filmer mais, manque de chance, le film est terminé, on n’avait pas pensé à cela. Silvio, à qui je crie de me monter un film, ne bouge pas et se contente de rire, il y a de quoi. Michel et Max continuent leur descente, ils sont heureux. C’est une joie que l’on ne peut trouver sur aucune piste balisée, çà c’est du sport. Je remballe mon matériel espérant au moins avoir réussi à bien prendre Roland. La neige est vraiment bonne, je suis surpris par sa légèreté. Dommage que cela ne peut durer pendant des heures. Pour recommencer, il faudrait remonter, mais c’est trop dur et trop long, il y a encore du chemin à faire. Nous prenons tout de même le temps d’admirer et de commenter notre descente. Ce sont ceux qui sont restés en bas qui ont le mieux vu, ils ne se privent pas de discuter, gentiment bien sûr. D’ici, nous voyons le refuge qui est encore très loin sur le versant en face. Ce que nous pouvons voir, c’est qu’il n’y a pour ainsi dire plus que de la descente ou du plat pour y arriver, sur ce terrain nous sommes plus malins et surtout plus rapides. Après avoir fait quelques acrobaties sur une petite corniche, nous repartons. Nous plongeons vers le Val Savaranches. Il nous faut faire un grand tour tout en devers pour atteindre l’autre versant. Le temps est splendide, le soleil cogne et la neige commence à fondre. Il y a des coulées qui ne vont pas tarder à descendre, il vaut mieux ne pas rester trop longtemps sur ces grandes pentes ensoleillées. Après la traversée du glacier du Grand Etret, nous sommes sur le versant côté refuge, qui est encore bien loin. La moraine est franchie à 2769m. Nous sommes maintenant sur le glacier du Mondiair. Tout le monde est en forme, chacun fait sa trace. Nous nous retrouvons avec tout le monde que nous avons rattrapé. Le couple marche bien mais les parisiens sont un peu justes. Me retrouvant en tête avec Silvio, je décide de partir en avant pour occuper des places au refuge, que je ne vois plus pour l’instant. Il faut refranchir la moraine, ce n’est pas bien long, j’y suis, 2935m. Devant moi, en bas, à 2700m, il y a le refuge, une énorme construction en demi-cercle toute bordée de petites fenêtres aux volets fermés. A côté il y a une autre baraque, qui doit être l’ancien refuge qui sert d’abri pour l’hiver. Derrière moi, sur le glacier, le reste de l’équipe s’amuse en route, profitant du soleil et de la moindre pente pour skier. Le temps de boire un bon coup, ranger les peaux, ajuster les montures, je descends vers le refuge avec l’intention de préparer la plus belle place pour l’équipe. C’est une légère descente tranquille mais la neige n’est plus très bonne, à part quelques endroits à l’ombre. Après avoir traversé le bas du glacier de Moncorvé et remonté sur la moraine, je vois le refuge tout près. Il est fermé, seule la baraque est ouverte et tout autour des randonneurs qui se font bronzer. Il y a au moins 30 personnes, cela me coupe un peu les jambes. Je me laisse tout de même glisser jusque là. Je pose tout mon attirail dans un coin où il y aurait quelques couchettes de libres. Il y en a, mais personne ne semble avoir envie de se serrer un peu, je n’insiste pas. Silvio arrive maintenant, il se demande aussi où on va bien pouvoir s’installer. Nous faisons le tour de Vittorio Emmanuel, tout est hermétiquement clos, même la chapelle. D’après certains gars, le gardien doit monter demain pour ouvrir en vue des fêtes de Pâques. En ce moment ce n’est pas rentable, pas assez de vacanciers, toujours le même refrain. Il y a tout de même quelque chose qui nous intrigue, au bout de la baraque, une porte et une fenêtre sont fermées, qu’y a-t-il derrière ? Cette question ne peut pas rester sans réponse, Silvio cherche un bâton de ski, un piolet et réussit à décrocher le volet. Derrière, la fenêtre est ouverte et nous trouvons beaucoup mieux que ce que nous espérions. C’est un refuge très bien équipé, qui est réservé aux gardes de Grand Paradis lorsqu’ils sont de passage. Nous y serons très bien, comme chez nous. Le reste de la troupe arrive, nous offrons l’hospitalité aux parisiens et au couple, qui eux non plus ne trouvent pas de place.
Pour l’instant, nous nous installons devant la baraque pour nous reposer et profiter du soleil. Qu’il est agréable d’enlever les chaussures après une telle journée, ce n’est pas Claude qui me dira le contraire, lui qui a les pieds complètement meurtrits. Il y a juste, vingt mètres plus bas, un petit ruisseau qui sort de la neige, je vais chercher de l’eau et faire un peu de toilette. C’est très vite fait, on ne se salit pas dans la neige… Mais c’est toujours les estomacs qui nous rappellent à la réalité, qu’on le veuille ou non. Ce soir c’est les pâtes, nous avons tout sous la main, même le gaz et les casseroles, c’est très bien équipé. Il y a même six bouteilles de vin oubliées là par hasard et qui risquent de devenir aigre si personne ne s’en occupe : il faut donc se dévouer, Michel est bien d’accord là-dessus. Nous mangeons donc de très bon appétit puis, comme il reste encore du vin, nous le faisons chauffer et nous avons droit à plusieurs tournées aux frais de la direction du Grand Paradis. Max et Silvio se chargent de faire le service en racontant des histoires. Au bout d’une heure, tout le monde est bien gai, personne n’a froid, la casserole est vide. Michel donne des cours de topographie aux parisiens qui ont beaucoup de mal à le suivre. C’est une bonne soirée comme il en faut de temps à autre. Maintenant il faut penser à dormir, demain nous voulons aller au sommet du Grand Paradis. Il faut partir très tôt pour avoir de la bonne neige pour la descente, surtout si le soleil cogne comme aujourd’hui. Nous nous arrangeons pour tenir tous dans cette petite pièce, puis tout le monde s’endort rapidement.
Comme d’habitude, au tout petit matin, c’est toujours Max ou Michel les premiers debout. Je crois que pour moi, une des opérations les plus dures de la journée, c’est de sortir du sac. Nous sommes les premiers, il fait encore nuit. Un bon petit déjeuner et c’est parti. D’autres groupes ont déjà démarré. Il faut monter droit derrière la baraque, c’est assez raide. Il n’y a rien de tel qu’une petite grimpette pour s’échauffer, en plus il ne fait pas froid, nous sommes tout de suite en sueur. Pour le moment, le temps est encore clair, à part vers le sommet où quelques nuages annonciateurs de mauvais temps commencent à se dessiner. Nous sommes maintenant dans une petite vallée entre deux belles montagnes enneigées, sur le glacier du Grand Paradis. C’est une longue montée, pas très raide pour le moment, dans laquelle nous rattrapons pas mal de monde qui se repose et en profite pour prendre le petit déjeuner qu’ils n’ont pas pu avaler au départ. Je marche devant avec Roland, maintenant c’est beaucoup plus dur, il faut monter en lacets. Je sens que nous commençons à prendre de l’altitude, vers 3500 m la respiration est plus difficile. Il y a un fort vent qui s’est levé. Michel, Max, Claude et Silvio s’arrêtent plus bas au pied d’un mur que nous avons déjà franchi en partie, pour manger. Je redescends avec Roland pour les rejoindre. Nos sacs sont restés au refuge, puisque nous y retournons ce soir, nous n’avons que l’indispensable. Nous avalons quelques bricoles, dos au vent, puis nous repartons. Il ne fait pas chaud lorsque l’on s’arrête, il faut mettre les bonnets, les capuchons. Il y en a qui commencent à ralentir et à retourner, la fatigue et la peur du mauvais temps. Nous, avec notre guide, nous sommes tranquilles, tant qu’il monte, on monte. Plus nous approchons du sommet, plus le vent est violent. Il y a maintenant le brouillard qui se met de la partie et masque tout. Nous débouchons maintenant sur une arête à environ cent mètres du sommet et là le vent est d’une telle violence, qu’il nous fait courber l’échine. Tout le monde est arrêté là et s’apprête à redescendre. Nous, nous entonnons nos refrains les plus piquants à tue-tête, au milieu des hurlements du vent. C’est une orchestration assez singulière, dommage que nous n’ayons pas de magnétophone. Cela nous empêche de sentir ce vent et nous donne du courage pour continuer. La pente est raide, on n’y voit plus rien, la neige est tôlée, croûtée, glacée, on ne sait plus où on est. Pourtant le sommet doit être tout près. Deux gars qui nous ont précédés, redescendent. Silvio veut retourner, Max l’accompagne, ils rejoignent Claude un peu plus bas. Nous continuons encore un moment puis, devant la furie des éléments, le brouillard de plus en plus épais, nous décidons de retourner aussi. Nous sommes vraiment tout près du sommet, à plus de 4000 m, mais on n’y voit vraiment rien, cela n’est même plus intéressant pour redescendre.
Nous nous retrouvons tous un peu plus bas pour la descente. Nous suivons Michel qui cherche toujours les meilleurs coins, là où il y a moyen de s’amuser. Tout le monde y trouve son compte, il y a de belles pentes raides qui ne reçoivent jamais le soleil, là la neige reste très longtemps poudreuse. Le brouillard a disparu et nous sommes maintenant à l’abri du vent. Michel a des problèmes avec ses montures et pourtant c’est du matériel neuf, autrichien en plus, on ne sait vraiment plus à qui se fier. Nous prenons notre temps pour descendre, les pentes sont très belles, il doit y faire bon dans un mètre de neige fraîche. Le beau temps est revenu, nous nous régalons. La caméra tourne souvent en espérant avoir quelques beaux souvenir. Maintenant que nous sommes plus bas, il fait très beau. Nous arrivons déjà en vue du refuge. Encore une très belle descente, que nous attaquons de front sous l’œil de la caméra de Max, qui est déjà en bas. Nous retrouvons la baraque et nos sacs, cet après-midi il y a de la place, nous nous installons donc, en situation régulière cette fois. Michel nous fabrique une table en un tour de main, la menuiserie il aime çà. Max, lui, c’est les skis sa passion. Il répare ceux de Michel, il démonte tout avec le matériel de fortune dont nous disposons. J’ai un peu peur, mais il réussira tout de même une bonne réparation, heureusement. Nous mangeons copieusement, puis chacun vaque à ses occupations. Après le soin des pieds, le plus important est de trouver un beau coin, au soleil si possible, à l’abri du vent. Nous ne nous lassons pas de contempler les sommets environnants, quel site et quel calme, c’est vraiment impressionnant !
Le gardien du refuge est arrivé, ils préparent l’ouverture pour Pâques, il y a pas mal de choses à réparer, depuis sept mois que c’est fermé. Nous sommes beaucoup mieux dans notre baraque, cela nous coûte nettement moins cher pour un confort qui, sommes toutes, n’est pas plus mauvais que là-bas. Enfin nous préparons l’étape de demain, qui sera sûrement la dernière puisqu’elle devrait nous mener à Cognes. L’itinéraire n’est pas encore tout à fait défini. Il faudra certainement improviser et cette étape, que maintenant je revois avec un peu de recul, sera pour moi une des plus belles par son côté imprévu et émotif, dans laquelle nous aurons aussi l’occasion d’essayer toutes les sortes de neige qui puissent exister. C’est en préparant le souper que l’on s’aperçoit que le raid tire à sa fin, nous n’avons plus tellement le choix. Nous mangeons ce qui reste, en gardant juste ce qu’il faut pour demain. Il restera deux paquets de pâtes. Max se charge d’emmener la gamelle pour les faire cuire. Les sacs sont déjà préparés. Nous allons encore faire un petit tour dehors, le temps est clair, la température supportable, environ -5°C, malgré les 2740m d’altitude. Pourvu qu’il fasse encore beau demain. Il est 8H du soir, il faut aller se coucher. Nous nous endormons très vite, comme d’habitude.
C’est déjà le réveil, toujours les mêmes les premiers qui annoncent «le grand beau», cela me remonte le moral et m’aide à me lever. Les derniers sachets de café sont utilisés, Roland a réussi à bien rationner, il ferait un bon intendant. Nous endossons les sacs, chaussons les skis et c’est parti. Il fait encore nuit noire, nous avons nos petites lampes frontales. Nous nous dirigeons un peu à l’aveuglette vers le bon chemin, le col du Grand Paradis, qui sera le but de notre premier effort. Après quelques tâtonnements, la colonne est formée, nous montons, tout le monde est en forme. Le jour commence à se lever doucement, c’est d’abord les crêtes qui commencent à pâlir, puis la lumière augmente doucement. Au début, tout paraît très proche, presque d’un accès facile, puis, au fur et à mesure que le jour grandit, les difficultés apparaissent, les obstacles se dessinent à notre vue, c’est là que Silvio rouspète dans la longueur du trajet. On peut maintenant suivre des yeux le chemin qui nous mène au col, qui est droit devant nous, à peu près à une heure de marche. Tout le monde grimpe allègrement, chacun à son rythme. C’est Silvio le plus volubile, soit pour rouspéter, soit pour rigoler, c’est très bon pour le moral. Pas besoin de se retourner pour savoir s’il est là, on l’entend toujours. La neige est dure, gelée, nous ne laissons pas de traces. Claude est en dernière position, il a vraiment mal aux pieds, en plus avec ses peaux qui ne tiennent pas très bien, il a pas mal de soucis. Nous sommes tous en haut. Claude a encore une conversion à faire, il s’emmêle dans ses skis et c’est la chute. Silvio, qui le regarde, a juste le temps de crier : «Claude !», mais il est déjà parti et pour lui commence une glissade, qui me paraît ne devoir jamais s’arrêter. Il ne peut absolument rien faire, il se protège comme il peut. Heureusement nous savons tous qu’il n’y a aucun risque, c’est le chemin que nous venons de parcourir, pas de crevasses, pas de rochers, c’est un immense tapis de neige et de glace gelée. Enfin il s’arrête quelque trois cent mètres plus bas, il ne bouge plus, tout le monde est inquiet. Puis nous sommes très vite rassurés, il lève les bras, tout va bien. Roland a déjà plongé vers lui, il le rejoint, il prend son sac et ils remontent tous les deux, cette fois sans encombres. Ils auront fait deux fois le glacier du Moncorvé avant 7H du matin. Nous sommes maintenant tous bien en haut à 3345 m, un petit casse-croûte en écoutant Claude nous faire part de sa descente et de son émotion, que nous avons un peu partagée. Il ne faudrait pas jouer souvent à ce petit jeu. Il s’en tire avec un pantalon bien râpé. Nous sommes maintenant sur le glacier du Noochesta, que nous allons descendre sur toute sa longueur. C’est une belle promenade, on se laisse glisser tranquillement en admirant le paysage environnant jusqu’au pied d’une belle chaîne qu’il va nous falloir franchir. Le plus dur est de trouver le passage. Quatre gars sont déjà engagés dans un couloir qui doit mener au Col de la Lune, nous ne pouvons nous engager derrière eux, cela serait trop simple et trop dangereux, nous préférons faire notre route nous-mêmes. Il faut chausser les crampons. Max se débarrasse de la gamelle dans laquelle nous voulions faire les pâtes, nous la regardons rouler puis disparaître dans une crevasse. Je ne peux m’empêcher de penser à ce qui se passerait si quelqu’un venait à chuter ici, mais nous ne sommes pas là pour cela, il faut marcher.
J’accroche mes crampons avec soin et l’escalade commence, pas à pas, marche par marche, le nez sur la neige en le relevant de temps à autre pour voir le sommet se rapprocher doucement. Nous passons la rimaye, c’est là que l’avalanche a démarré, il y a une belle cassure. Maintenant c’est du rocher, encore quelques dizaines de mètres et nous sommes au Col de Noschetta, à 3490 m. Malgré un beau soleil, il ne fait pas bien chaud, il y a un vent terrible qui soulève des nuages de poudreuse enveloppant les crêtes d’un immense voile. Nous avons le temps d’admirer, Michel et Max partent en reconnaissance. Heureusement que le temps est clair parce qu’avec les cartes que nous avons, nous ne serions pas encore au bout de notre chemin. Le passage ne sera pas facile, il nous faut descendre à 3200 m puis remonter à la Tête de la Tribolazione à 3642 m. De là, nous essayerons de rejoindre le bivouac «Carlo Paul». Une petite descente à skis dans la poudreuse, puis nous remontons à pieds, c’est assez dur et cette fois, nous sommes en plein soleil. Pour grimper, les mains servent autant que les pieds. Nous sommes comme des fourmis sur un mur, mais en beaucoup moins habiles.
C’est le sommet, il faut rechausser les skis pour la descente. Les cent premiers mètres ne sont pas amusants, la pente est terrible, la neige est on ne peut plus mauvaise, tantôt croûtée, tantôt verglacée ou soufflée. Nous nous retrouvons tous en bas, chacun ayant passé ce morceau dans son style personnel. Nous sommes tous affamés, mais nous voulons atteindre le bivouac pour manger. Il y a ici de la neige poudreuse, dans laquelle on peut s’amuser un peu. Max rouspète, il ne peut plus faire ses virages, il a la fringale, il faut arriver. Nous sommes sur un petit monticule, Michel nous annonce que la baraque doit être là. Je suis étonné, mais Michel est sûr de lui. Une cinquantaine de mètres et nous la découvrons à moitié enfouie sous la neige, c’est cela un guide ! C’est un beau petit abri de 4x2 m en forme de demie voûte de 2 m de hauteur, accroché sur un rocher qui domine un à-pic d’au moins 500 mètres. Après avoir débloqué la porte, nous entrons. C’est très bien arrangé, il y a possibilité de dormir à six sur des bas flancs repliables, il y a aussi une petite table pliante. Nous sommes à 3183 m, nous dominons tout le haut de la vallée de Cognes.
Je me propose pour faire la soupe, Roland me donne un coup de main, nous faisons fondre la neige dans laquelle nous mettons nos derniers potages. Max, qui est pressé, vient voir ce qui se passe. Nous sommes tellement à l’étroit, qu’il renverse la gamelle, il faut recommencer, un bon quart d’heure de plus à attendre. Enfin cela y est, tout est prêt, tout le monde est affamé, tout y passe à part quelques friandises que nous gardons pour la route.
Il faut cependant repartir, le temps est toujours beau, mais nous sommes encore bien loin du premier village, d’autant plus que nous ne savons pas exactement où passer. Après avoir fait le ménage, bien refermé la baraque, nous repartons. Nous sommes sur le glacier de la Tribulazione, qu’il nous faut traverser. Michel part en tête afin de se frayer un passage au milieu des séracs qui sont énormes. C’est un énorme enchevêtrement de blocs de glace, dont certains en équilibre, sont prêts à s’écrouler. Nous y allons assez rapidement, juste le temps d’user quelques mètres de pellicule. Nous passons sans encombres mais, plus nous descendons, plus la neige se ramollit. Nous ne sommes plus qu’à 2500 m. Il nous faut rester à cette altitude et marcher à flanc de versant. Il y a en dessous de nous, une énorme barre rocheuse qu’il faut aller contourner, c’est toujours le Grand Paradis, domaine des bouquetins et des chamois, qui sont très nombreux. Ils sont surpris de nous voir dans ce secteur de rochers, ils s’enfuient précipitamment. Ils nous passent sous le nez à toute allure, sautant de rochers en rochers avec une agilité et une adresse incroyables. Ils sont vraiment dans leur élément, ce sont de belles bêtes, surtout le bouquetin mâle qui, depuis les rochers surplombants, nous observe, ses énormes cornes permettant de le repérer. On se sent un peu comme des intrus dans ce domaine qui est le leur. La neige ici est complètement ramollie. Il nous faut mettre les skis pour une centaine de mètres, les enlever pour passer des éboulis et ainsi de suite. Nous avançons doucement vers une bergerie, que nous apercevons en bas et que nous allons essayer de rejoindre. Pour cela il nous faut descendre par un couloir encore bien enneigé, où il doit faire bon dans une belle neige poudreuse. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui, ce n’est plus de la neige, c’est de la «soupe». Par prudence, nous passons l’un après l’autre, toute cette neige lourde peut, à tout moment, partir. Le sous-sol est aussi complètement dégelé. Il y a des gars à la bergerie, qui nous observent, tout se passe bien, nous sommes bien contents de poser les sacs. Les gars qui sont là, sont aussi des randonneurs qui se reposent avant de rejoindre, un peu plus haut, le bivouac Leonessa pour la nuit.
Ici la neige est vraiment pourrie. Michel n’est pas très chaud pour continuer la descente, c’est assez risqué. Nous n’avons cependant pas très envie de rester là, on sent la vallée toute proche. Un peu de remontant et nous redémarrons. C’est vraiment laborieux, lorsque la surface de la neige lâche, on se retrouve planté jusqu’à la taille. Il faut cinq minutes pour s’en sortir, surtout si les montures se décrochent, ce qui est le cas pour celles de Michel qui tiennent mal, ce qui l’oblige à rechercher les skis à tâtons sous la neige. Si l’on peut appeler cela de la neige ! Notre progression dans la «gadoue» continue, il nous faut encore traverser un très beau couloir à avalanches. Il n’y a plus de risques pour l’instant, tout est descendu, c’est un vrai torrent pétrifié, que nous passons à pieds secs. Nous sommes maintenant dans les mélèzes, au pied de la barre rocheuse, vers 2000 m. Tout au bout de la vallée du Valnontey. Tout autour de nous, ce n’est que coulées d’avalanches anciennes et récentes, qui sont venues mourir dans ce trou. Michel respire, il est soulagé, tout s’est bien passé, non sans quelques risques, mais il fallait arriver. Aujourd’hui nous avons vraiment tout eu : glace molle, dure, neige dure, poudreuse, croûtée, tôlée, mouillée et maintenant nous allons faire un peu de fond pour terminer et rejoindre Cognes, qui est encore à une bonne quinzaine de kilomètres. La neige est tellement molle, que l’on ne peut glisser normalement. Au moindre écart, on est planté jusqu’à mi-cuisse, c’est fatiguant. Il y a un torrent à traverser, Michel passe tranquillement, Max aussi. Je m’enfonce, l’eau est là, tout près, juste sous un petit pont de neige que je sens craquer sous mon poids. Je m’en sors bien. Roland y va et ce qui devait arriver arriva, il est planté sur le ruisseau et s’enfonce doucement. Nous on rit, lui s’inquiète, il est coincé, il aura les mollets mouillés, enfin il s’en sort. Silvio et Claude, plus prudents, contournent l’obstacle. Maintenant c’est sur une piste de fondeurs que nous nous engageons. C’est beaucoup moins fatiguant. Nous traversons une petite bourgade d’une dizaine de maisons appelée «Valmiana», complètement désert. Les maisons sont très belles, tout en bois, quel calme dans ce coin, qui ne vit vraiment qu’en été. Nous fonçons, l’arrivée est proche. Claude a retrouvé sa foulée de fondeur, ce terrain lui convient mieux et l’idée de pouvoir enfin changer de chaussures lui donne des ailes. Cela y est, voilà «Valnontey». Il nous faut enlever les skis, marcher sur le macadam me fait tout drôle. Je regarde, déjà presque avec regret, les sommets que nous venons de quitter, vivement le prochain raid !
Il y a, au milieu du village, une jolie fontaine qui nous sert pour laver les skis. Ensuite nous allons boire une bonne bière à l’auberge du coin où nous pourrons téléphoner pour appeler un taxi. Plus personne ne veut faire un pas de plus. Ce taxi nous ramène à la camionnette, qui nous attend bien sagement. Nous avons repéré une belle auberge à quelques kilomètres en aval. Le temps d’entasser tout le matériel dans le J7 et nous nous y rendons. Il y a de la place, c’est clair, propre, la cuisine correcte, tout le monde apprécie. C’est tout de même agréable, un bon repas ! Puis c’est le retour, tout se passe bien.
C’est terminé, encore un coin des Alpes que je connais un peu mieux, j’espère bien en voir encore beaucoup d’autres. Cette «montagne» est vraiment comme une drogue, qui vous attire sans cesse pour vous faire voir les merveilles qu’elle renferme, mais qu’il faut tout de même gagner et mériter pour pouvoir les apprécier. Je suis tout de même très heureux de retrouver ma famille, à qui je vais essayer de faire partager les joies que j’ai vécues.
Le Mont Blanc - 15 août 1980
La prochaine est là, c’est l’ascension du Mt. Blanc, cela a été décidé par l’équipe. Cette fois ce n’est plus du ski mais de l’alpinisme, puisque tout montagnard qui se respecte doit au moins une fois grimper sur le toit de l’Europe. Deux jours de beau temps suffisent largement pour l’aller et le retour.
Nous nous préparons donc, la même bande plus Bernard, le beau-frère de Roland, un solide Vosgien et Marc, mon fils, qui veut s’essayer pour la première fois dans la très haute montagne. Il préfèrerait un joli raid à skis avec de belles descentes en poudreuse, mais cela sera pour une autre fois.
La date est fixée, c’est le vendredi 15 août, comme cela nous pourrons profiter du samedi et du dimanche, il est préférable d’avoir un jour de battement en cas de mauvais temps ou de défaillance.
Nous avons décidé de passer par St. Gervais et de prendre le petit train jusqu’au «Nid d’Aigle», puis la montée par Tête Rousse, l’Aiguille et le refuge du Dôme.
Nos sacs sont préparés : vêtements chauds et imperméables, crampons, cordes, piolets et la nourriture (salami, viandes séchées et fumées, fromage), pour le reste on verra en route. On se donne rendez-vous à St : Gervais vers 6H30.
Silvio, Max, Marc et moi nous prenons la camionnette dans laquelle nous installons des matelas pneumatiques qui serviront bien, surtout à Marc. Le matériel y est entassé aussi et à 3H du matin je vais chercher Max. Marc lui, est déjà couché dans le fond, il ne bougera plus avant l’arrivée. Nous prenons Silvio et c’est parti : Bâle, Berne, Martigny, La Forclaz, Chamonix, St. Gervais. Nous sommes à l’heure, tout s’est bien passé à part quelques gouttes de pluie vers Martigny, qui ne laissent rien présager de bon.
Silvio a froid, il sort son anorak, veut l’enfiler, impossible, il a pris celui de Silvia, sa fille. S’il fait trop froid, il pourra toujours s’en servir comme cache-oreilles.
Personne n’est encore arrivé, nous faisons un petit tour dans la station pour nous dégourdir les jambes. Marc lui, continue sa nuit dans la camionnette. La deuxième partie de la troupe arrive : Roland, Claude, les femmes, les enfants et Michel, que nous retrouvons avec plaisir. Nous cassons une bonne croûte puis nous nous rendons sur le parking de la gare du train à crémaillère, où Bernard doit nous retrouver. Il nous y attend, il a passé la nuit à l’hôtel en face. Le train part dans une heure. Nous nous préparons. Les provisions sont partagées ainsi que le matériel qui est réglé et essayé. Tout devrait bien marcher. Max a encore le temps d’aller chercher du «fortifiant», il en remplit deux gourdes : «Côte du Rhône». On a failli oublier, cela aurait été encore plus grave que l’anorak de Silvio.
Nous sommes fins prêts, le train arrive, nous grimpons, il est déjà presque bondé, enfin nous réussissons à nous installer. La journée sera belle, le soleil se lève. Quant aux femmes et aux enfants, ils redescendent à Chamonix dans un hôtel où ils nous attendront.
Le train monte dur à flanc de coteaux dans les sapins jusqu’à la gare intermédiaire, puis l’autre moitié du parcours, beaucoup plus pittoresque, taillé dans la roche avec quelques tunnels et c’est l’arrivé au «Nid d’Aigle». Terminus, tout le monde descend. Je n’aurais jamais cru qu’un si petit train puisse contenir autant de monde. Heureusement qu’il y a pas mal de promeneurs qui s’arrêtent là. Malgré cela nous sommes tout de même une bonne centaine à nous mettre en marche. Il commence à faire chaud, nous ne gardons sur le dos qu’un minimum de vêtements. Tout le monde rit, discute dans toutes les langues : Allemands, suisses, Italiens, Anglais et quelques Français, égarés dans ce coin.
La montée est facile, le sentier est bien tracé, le terrain est sec. Après une bonne heure, nous trouvons les premières plaques de neige qui continue à fondre sous le soleil du mois d’août. Nous sommes tous en bonne forme, Marc mène la troupe. Nous passons à côté de la baraque forestière du plateau, où quelques randonneurs se font bronzer. Nous nous arrêtons pour manger un peu et faire quelques photos, puis, après une nouvelle heure, nous sommes en vue du refuge de «Tête Rousse». Là c’est le déjeuner. Nous sommes à 3167 m d’altitude. Il y a encore une bonne couche de neige. Dans ce refuge l’accueil est très chaleureux. Le gardien très sympathique, a une vieille mirabelle en réserve. Le repas copieux est bien arrosé. J’aimerais passer quelques jours dans ce coin, enfin !
Nous repartons. Nous pouvons voir le but de notre première étape droit au-dessus de nous : le refuge de l’Aiguille du Goûter, à 3817 m. Il n’est pas loin, il y a juste à lever la tête pour le voir et pourtant ….
Après un passage délicat en devers dans la traversée du Grand Couloir, où il y a de nombreux risques d’avalanches et de chutes de pierres, nous attaquons dans les rochers, sur une arête où la neige n’a pas pu tenir. A notre gauche, le Grand Couloir et à notre droite c’est le vide, la pente est nettement plus raide, il faut souvent grimper avec les mains. Marc est en tête, il est déjà bien haut avec d’autres randonneurs. Le temps est toujours très clair. Le refuge se rapproche doucement, les espaces entre nous s’allongent sérieusement. Chacun monte à sa main, nous ne parlons plus beaucoup, la vue est tellement belle. Marc est arrivé, il est content d’être le premier, il nous regarde escalader les derniers mètres en riant, mais rira bien qui rira le dernier.
Maintenant le temps est un peu moins beau, des nuages semblent se rapprocher, quelques petits flocons commencent à voltiger, ce n’est pas bon signe. Les plus hauts sommets sont pris dans la tourmente, le temps a changé très vite, heureusement que nous sommes arrivés. Nous entrons dans le refuge, il est bondé et il y a du monde qui arrive du haut et du bas. Heureusement que Michel a eu la bonne idée de retenir nos places. Nous avons quatre couchettes pour huit, ce n’est pas si mal. Il y en a la moitié qui devront dormir là où ils pourront, sur les tables, dans l’escalier, dans l’entrée, partout. Nous aurons à manger dans deux heures. On va pouvoir s’installer et se reposer un peu. L’altitude se fait tout de même sentir, on récupère moins vite. Dehors il neige sérieusement, le vent est très violent, cela fait peur pour demain.
Vers 19H, après pas mal de discussions et de grognements, nous sommes à table : poulet, petit pois, c’est assez sec, pas terrible et en plus très cher, on ne nous y reprendra plus, la prochaine fois nous nous promettons de tirer le repas des sacs. La neige, qui maintenant tombe en tempête, commence à s’entasser. Nous allons nous coucher pour essayer de dormir, serrés comme des sardines. Nous sommes une trentaine, avec le manque d’oxygène, la chaleur devient bientôt insupportable, personne ne dormira beaucoup. A 5H du matin tout le monde est debout. J’ai l’impression que ma tête va éclater et beaucoup sont dans mon cas. Marc n’a plus la forme d’hier, il n’a même plus envie de se lever pour s’habiller. Tant bien que mal, nous nous équipons et nous allons voir dehors. Le vent a cessé, mais la neige continue à tomber, il y en a un bon paquet, de la fraîche. Nous décidons tout de même d’essayer de partir. L’air fait du bien, le mal de tête me passe. Je crois que nous aurions mieux dormi si nous avions couché dehors. Avant de partir, nous essayons de manger un peu.
Le matériel est récupéré, nous nous équipons devant le refuge, les crampons sont mis et nous faisons trois cordées. Michel prend la tête avec Marc et Silvio, la deuxième c’est Max, Claude et moi et Roland, encordé avec Bernard, fermera la marche. Nous sommes les seuls à tenter le départ vers le sommet, tout le monde redescend, la visibilité est réduite à une trentaine de mètres à cause de la neige qui tombe encore plus fort. Nous montons très lentement. Marc est beaucoup moins fringant qu’hier. La première demi-heure se passe bien, après nous devons nous arrêter toutes les dix minutes pour respirer. Nous sommes dans la neige fraîche jusqu’aux genoux, heureusement que Michel connaît bien son affaire car pour moi tout se ressemble, tout est blanc. Nous franchissons une crevasse sur un pont de neige, les deux premières cordées passent bien, mais au moment où Roland s’y engage, le pont s’effondre. Heureusement la crevasse n’est pas très large et en écartant les bras, il reste accroché, c’est marrant cette petite tête qui dépasse de la neige au milieu de cette immensité blanche. Bernard, qui est encordé avec Roland, n’en mène pas large, il assure fermement sa position. S’il laissait Roland filer au fond de la crevasse, il n’oserait plus reparaître devant Pierrette, mais ils s’en sortent bien. Silvio a eu le temps de faire quelques photos. Nous reprenons notre lente progression, tête baissée, les yeux fixés sur le dos de celui qui précède en faisant bien attention de respecter l’intervalle pour que la corde ne traîne pas trop dans la neige. Il faut se reposer de plus en plus souvent. Marc a des nausées et nous commençons à nous poser des questions : continuer ou retourner ?
Le sommet du Dôme n’est plus très loin, on ne peut le voir, mais on le sent, le vent est très très violent, la neige fait mal à la figure. Nous nous arrêtons une fois encore pour grignoter quelques bricoles. Michel n’est plus très chaud pour continuer, les risques deviennent trop grands. C’est un peu triste, mais nous allons redescendre, on ne peut rien faire contre la montagne si elle n’est pas d’accord, cela tout le monde le savait, mais on espérait que le soleil ne nous abandonnerait pas. Nous redescendons donc, c’est tellement plus facile. Marc se laisse aller, Michel reste en tête, toutes les traces de notre passage sont complètement effacées. Une demi-heure après nous sommes à nouveau en vue du refuge, nous avions mis une heure et demie pour monter. Nous décidons de descendre directement, sans nous arrêter à ce refuge maudit. Nous passons donc devant sans le regarder et nous attaquons la descente dans les rochers, qui, aujourd’hui, sont couverts d’une bonne couche de neige. Il faut garder les crampons, c’est assez dangereux, il y a pas mal d’autres cordées qui redescendent aussi et un seul passage. Nous voyons un passage dans la combe, qui nous paraît possible, mais il faut vite y renoncer, car la couche de fond, beaucoup trop molle, ne tient pas. Nous retournons sur les rochers et décidons de suivre le tracé normal pour la traversée du Grand Couloir. Certains ont un mal de chien à passer, ils n’ont ni cordes ni crampons et je comprends qu’il puisse arriver des accidents en montagne qui pourraient être évités, puisque les cordes sont dans leurs sacs. Maintenant nous descendons dans une large combe bien enneigée, il ne neige plus, il pleut. La descente se fait sur les fesses, sur le dos. On s’amuse bien, Marc a retrouvé le sourire avec l’oxygène. Encore un petit kilomètre de marche et nous sommes au «Nid d’Aigle», là où le train nous a déposés hier matin. Nous allons descendre à pied le long de la voie verrée. Cette fois c’est de la marche forcée, il nous faut une demi-heure pour arriver à la gare intermédiaire. Il y a un restaurant où l’on va enfin pouvoir se reposer un peu et manger une bonne omelette. Mais tout d’abord nous sortons des habits secs des sacs, tout ce que nous avons sur le dos est à tordre. Une heure après, nous repartons, nous dévalons la montagne en suivant la trace du téléphérique pour nous retrouver une heure et demie après aux Houches. Nous n’avons plus froid, nous entrons boire une bonne bière. De 4300 m, nous nous retrouvons maintenant à 1000 m, quelle descente !
Il y a tout de même une sérieuse ombre au tableau, nous ne sommes pas arrivés au bout de notre randonnée, tout le monde est un peu déçu, d’autant plus que maintenant le temps semble s’éclaircir. Le sommet du Mt. Blanc se sera pour une autre fois !
Nous regagnons Chamonix à pied, encore 5 kilomètres. Silvio, Claude, Bernard et Marc font du stop, ils sont morts. De Chamonix, où nous retrouvons Josseline et Pierrette, nous partons pour St. Gervais afin de ramener la camionnette. Nous faisons nos dernières provisions et c’est le retour par la Forclaz. Je conduis un moment puis Silvio me remplace. Je m’endors dans le fond de la voiture pour ne me réveiller qu’à Bâle. Nous avons tout de même fait une belle randonnée, mais il faudra recommencer le plus tôt possible, pour ne pas rester sur cet échec.
Les 4000 de Zinal - Pâques 1981
Après notre tentative sur le Mt. Blanc et le mauvais souvenir que nous gardons du refuge du Dôme du Goûter, nous décidons que notre prochain raid se fera en Suisse, dans le Valais, qui, je crois, doit être le paradis du ski de randonnée. En prenant un itinéraire peu fréquenté, avec des refuges équipés mais non gardés, nous espérons être tranquilles, libres de faire ce que nous voulons, de nous organiser comme nous le souhaitons, ne parler qu’entre nous, pas de voitures, pas de télé, pas de radio, pas de journaux, tout cela pendant une grande semaine, le rêve quoi ! Il n’y a pour moi qu’une petite ombre, mon bonheur serait complet si ma femme pouvait m’accompagner, je crois que je ne redescendrais jamais de là-haut. Lorsque je pense à ces gardiens de refuges qui vivent simplement là-haut, je les envie et j’aimerais moi aussi, cinq ou six mois dans l’année, rester là-haut et vivre avec la montagne. Peut-être que l’ennui me gagnerait, mais je ne le crois pas, il y a tellement de belles choses à voir au milieu de ces montagnes, qui changent tous les jours d’aspect et qui semblent vivre avec nous, qu’il suffit de savoir les regarder pour pouvoir les montrer à ceux qui semblent les regarder trop vite.
Nous partirons donc cinq jours. Michel prépare l’itinéraire, se procure les cartes, moi je prépare la camionnette. Cette année nous aurons peut-être moins de problèmes de matériel, nous avons tous acheté du matériel neuf : skis, peaux, chaussures, couteaux, cales de montée, crampons. Nous nous réunissons chez moi la veille au soir avec tout ce que nous avons acheté pour préparer les sacs et se partager le matériel et la nourriture, qui doit être prévue pour cinq jours entiers. Michel établit des menus : 5 petits déjeuners, 5 déjeuners et 5 dîners par personne, plus des provisions de route pour les «arrêts repos» en route, qui seront nombreux, le baudrier et pas mal d’autres accessoires. Le poids des sacs varie entre15 et 18 kg. Michel trouve que nous avons trop de victuailles. Nous, nous avons peur d’en manquer. Enfin, il y a tout de même quelques paquets de pâtes, figues et dattes qui resteront ici, mais la gourde de mirabelle n’est pas oubliée.
Nous décidons de partir à 4H demain, afin de pouvoir arriver à Kandersteg au tunnel à 6H30 pour le premier passage. L’étape de demain n’est pas difficile, il y a trois heures de montée à skis prévues pour arriver au refuge de la Turtmannhütte de 1901 à 2519 m. Nous ne sommes donc pas pressés d’aller nous coucher et nous décidons d’aller voir Valentino, avec qui nous avons fait du ski de fond dans les Vosges. Silvio, lui, a eu la sage idée d’aller se coucher. Nous rentrons donc assez tard après avoir bien bu. Chez moi il y a encore une bouteille de champagne à vider, c’est mon anniversaire de mariage. Enfin nous nous couchons, il ne nous reste guère plus d’une heure à dormir. Le réveil sonne, c’est dur de se lever. Le temps d’avaler un bol de lait et nous démarrons. Heureusement tout était déjà dans la camionnette, il n’y a plus qu’à tourner la clef.
Nous passons chercher Max puis Silvio et c’est parti. Tout le monde s’installe du mieux qu’il peut pour essayer de dormir, sauf Silvio, qui lui est bien réveillé et moi qui conduis, car si je ne conduis pas je suis malade en voiture. Roland a un poids sur l’estomac, il n’ira pas loin avec, heureusement, il le laisse à Bâle. Le temps m’inquiète un peu, il pleut. Arrivés à Berne, je partage mon inquiétude avec Silvio, la pluie redouble. Si ce temps continue, c’est foutu. Nous avons tout de même l’espoir que le mauvais temps restera en Suisse centrale. Avec le mauvais temps et notre départ laborieux, nous arrivons trop tard pour prendre le premier train, ce n’est pas grave, nous avons le temps. Dans une demi-heure il y en a un autre. Nous en profitons pour casser la croûte, puis le train arrive. Nous grimpons. C’est tout de même pratique, cela permet à la camionnette de se reposer. Au bout de vingt minutes, nous sortons de l’autre côté du tunnel. Le temps est déjà nettement plus beau. Nous allons jusqu’à Turtman par la nationale et là par la petite route en lacets bordée de jolis chalets. Nous grimpons jusqu’à Oberems, qui est à 1324 m de là. Il nous reste à peu près 15 kilomètres avant le départ de notre étape du premier jour, qui devrait être courte : trois heures environ. Mais à la sortie du village, une belle surprise nous attend : la route est barrée par une barrière, bien bloquée par un cadenas. Nous essayons de trouver un moyen pour passer, c’est impossible. Michel va se renseigner, il y a eu des avalanches, la route est coupée un peu plus loin. Il faut donc se faire une raison, la première étape aura 15 kilomètres de plus. Je sens que cela va être dur. Heureusement que nous sommes partis de bonne heure. Il n’est pas encore 9H, nous avons du temps devant nous. Nous essayons de manger le plus possible, c’est toujours cela de moins à mettre dans les sacs, qui sont suffisamment lourds comme cela, surtout avec les skis en plus. La camionnette est fermée, elle nous attendra là.
Nous nous mettons en route. Le ciel s’est éclairci, la première journée sera belle, nous sommes rassurés. Au bout de 500 m, nous rencontrons les premières causes de la fermeture de la route, le redoux des jours derniers a provoqué des avalanches, des pierres et de la terre, qui se sont amoncelés sur la route. Si la barrière avait été ouverte, nous n’aurions tout de même pas fait un grand bout. Il commence à faire chaud, il faut laisser tomber les pulls. La route monte à flanc de montagne dans une belle forêt de sapins. Au fond coule le torrent de la «Turtmanna», que nous devrons longer presque toute la journée. Les bretelles du sac commencent à me tirer sur les épaules. Nous marchons maintenant dans la neige mouillée, il y a pas mal de coulées d’avalanches qui ont traversé la route. Les parapets des ponts ont été arrachés. Il y a du pain sur la planche pour les ouvriers de l’équipement et c’est sûrement comme cela tous les ans dans ces hautes vallées de montagne. Nous sommes maintenant à Grüben (1822 m), tout petit village de chalets qui ne sont plus habités maintenant, seulement en été par des touristes. La neige recouvre la route et il fait chaud. La marche est difficile. Nous déposons les sacs pour boire et mettons les peaux, nous allons continuer à skis. Moi je n’ai pas faim, le champagne et la fatigue de cette nuit commencent à me travailler, je sens la crise de foie qui se pointe et cette chaleur qu’il fait, n’arrange pas les choses.
Au bout d’une demi-heure, je n’en peux plus. Nous décidons de rejoindre un petit chalet inhabité afin de nous reposer un peu. Il est déjà midi, tout le monde s’installe au soleil pour dormir un peu. Le temps est magnifique. Le repas de midi est tiré des sacs. Silvio va me chercher de l’eau au ruisseau et là il voit des grenouilles qui se chauffent au soleil sur la neige. Il en attrape une et nous la montre. Le sang de Roland ne fait qu’un tour, il fonce. En une minute ils en ont cinq ou six. Max commence à les dépouiller pendant qu’ils retournent en chercher. Michel prépare un foyer. Il y en a une vingtaine à faire cuire, elles sont excellentes, j’ai tout juste le courage d’en goûter une. Il faut que je me repose pendant que les compagnons s’en donnent à cœur joie. Enfin il faut penser à repartir, nous nous sommes arrêtés près de trois heures. Je n’ai pas beaucoup de courage mais je crois toute de même que la crise de foie est passée et la halte en valait la peine.
Nous nous remettons en route. Le soleil est magnifique, cela redonne le moral. Nous continuons à longer le torrent. Nous voyons toujours des grenouilles qui, à notre approche, essaient maladroitement de prendre leur élan dans la neige molle pour se sauver. Roland est entrain de se demander s’il ne reviendra pas avec Pierrette pour en attraper, mais c’est tout de même un peu loin … Tout au long de notre route, nous remarquons aussi un nombre impressionnant de petites chapelles et de crucifix, les habitants de ces régions doivent sûrement trouver dans la pratique de leur religion de quoi meubler leurs longues solitudes hivernales, lorsque pendant plusieurs mois, l’accès au bas des vallées est coupé, soit par les avalanches ou les congères, qui doivent être énormes en certains endroits de ces vallées encaissées.
Nous sommes à Vord Sännturn, 1901 m. Un petit pont de bois à traverser et nous attaquons vraiment la montagne. C’est là que normalement nous avions prévu d’arriver avec la camionnette. Nous montons en lacets, lentement. Je vais un peu mieux. Il faut traverser d’énormes coulées d’avalanches, nous gardons nos distances, mieux vaut être prudents avec ce soleil qui, à cette heure de l’après-midi, a tout ramolli. A notre gauche, en dessous de nous, il y a toujours le torrent qui a réussi à se frayer un nouveau passage à travers les arbres, les pierres et la neige déposés dans son lit par les avalanches qui sont venues mourir là. Encore un bon raidillon et nous arrivons au lac artificiel, 2174 m. Nous voyons le refuge au dessus de nous, les pentes ont l’air bien raides pour arriver jusque là-haut. De Vord Sännturn jusqu’ici, nous avons marché une heure un quart. Encore autant et nous serons en haut. Une petite pause casse-croûte et nous repartons. Le lac est contourné par la rive droite. Nous ne savons pas exactement où se situe la berge, il y a d’énormes plaques de glace brisées enchevêtrées à cause du niveau du lac qui diminue et augmente fréquemment et du gel qui n’a jamais fini sa prise. Au bout du lac, nous prenons pied sur la moraine du glacier tu Turtmanngletscher, que nous remontons un moment. Nous passons sous le refuge qui est juste au dessus de nous, nous ne le voyons plus. La neige est très molle, malgré les skis il nous arrive de nous enfoncer jusqu’à mi-cuisse. Nous voyons au loin une autre équipe qui, comme nous, se dirige vers la cabane. Ils ont l’air d’avoir des problèmes dans le couloir du Barrloch. Maintenant la pente est très raide, il faut monter en lacets. Le moral est revenu, je sais que le refuge est là tout près, encore une bosse et je vois la cheminée. J’y arrive. Il n’y a personne, mais la baraque est parfaitement équipée, nous serons très bien. Michel a déjà allumé le feu, il commence à faire fondre de la neige, moi je m’installe près du fourneau pour récupérer un peu. Max, Roland et Silvio s’installent à la meilleure table, tout près de la cuisine. Nous choisissons aussi les couchettes au-dessus du chauffage afin de profiter au maximum du feu que Michel entretient. Nous préparons une bonne soupe, lorsque nous sommes fatigués, c’est ce qu’il y a de meilleur en attendant un repas plus consistant.
Le groupe que nous avions aperçu est entrain d’arriver, ce sont aussi des Français, des Mosellans, ils ont l’air très fatigués, ils sont encordés, ils viennent de la cabane du Tracuit. Nous y allons demain, cela à l’air dur, enfin on verra bien…
Je vais faire un tour dehors, le froid commence à piquer, nous sommes tout de même à 2519 m d’altitude. Le ciel est clair, encore du beau temps pour demain. En bas j’aperçois le lac gelé et tout au fond, là-bas, le début de la vallée. Nous avons tout de même fait un sacré bout de chemin. J’ai souffert aujourd’hui, mais pour pouvoir contempler ces montagnes, ces vallées, cela en vaut vraiment la peine. Maintenant c’est l’heure du repas, nous faisons cuire les pâtes, quant à la boisson, il y a tout ce qu’il faut dans les placards, tous les ustensiles nécessaires, le tout très propre et bien rangé, le Club alpin suisse c’est tout de même une belle organisation. Après le café et une petite partie de tarot, nous montons nous coucher. Un dortoir pour nous tous seuls, des couvertures autant que nous en voulons, nous sommes comme des rois. La nuit sera très calme mis à part quelques ronflements.
A 5H, le lendemain, nous sommes réveillés. Michel se promène déjà, «c’est le grand beau», nous annonce-t-il, rien que cela nous aide à nous lever. Mes pieds commencent à être douloureux, j’ai quelques belles ampoules, il faut emballer tout cela dans du sparadrap pour bloquer tout. Silvio commence à avoir des problèmes avec ses chaussures et ce n’est que le début. Nous plions les couvertures, en bas l’eau est déjà chaude, chacun choisit le petit déjeuner qu’il préfère : thé, café, lait, saucisson, fromage, puis il faut faire notre vaisselle, balayer notre coin et laisser l’argent (boissons, loyer) dans l’urne prévue à cet effet. Nous préparons nos sacs et nous sortons. Il ne fait pas chaud mais dans quelques heures le soleil sera là. Nous remettons les skis et les peaux et nous marchons sous une barrière rocheuse. La neige, dans la Zone Gassi, porte bien, c’est plus agréable que l’après-midi en plein soleil. Nous arrivons au pied du couloir, là où les gars d’hier avaient du mal à descendre, c’est le Barrloch. Il faut enlever les skis, les remettre sur le sac. Nous mettons les crampons, c’est plus sûr, il vaut mieux ne pas glisser. Le ravin à notre droite est assez impressionnant, on n’en voit pas le fond. Silvio a déjà mal aux pieds, ses chaussures commencent à se démonter. Nous grimpons bien, c’est un régal. Michel va faire un petit tour dans les rochers, nous faisons quelques photos. Le couloir n’est pas très long, environ 250 m. Encore une petite montée et nous débouchons au soleil, sur le glacier du Brunneggletscher vers 2900 m. Nous nous arrêtons, c’est l’heure du premier casse-croûte et de la toilette. Roland a son rasoir et son peigne. Michel nous recommande la crème solaire et surtout les lunettes. La journée sera très chaude, le ciel est d’un bleu magnifique. Je m’aperçois que j’ai laissé mes lunettes sur la table à côté du refuge, je n’ai pas du tout envie de retourner. Heureusement Michel en a une paire de rechange. Roland construit son «cairn» pour marquer son passage. Nous rechaussons les skis et nous repartons. Il fait très chaud maintenant, la réverbération est très forte sur la neige du glacier avec tous ces pics enneigés qui nous entourent. Nous voyons au loin, devant nous, le sommet du Brunnegghorn, qui est pour aujourd’hui le point culminant de l’étape. Nous décidons de laisser les sacs ici puisqu’il nous faudra repasser par là à la descente, ce sera le camp de base. Nous prenons juste les crampons, Silvio prend son appareil photo et la marche reprend pendant une demi-heure. C’est presque plat, il fait bon marcher, tout est magnifique. Puis le pourcentage s’accentue un peu, il nous faut contourner de très belles crevasses que je passe avec Silvio par la gauche. Max, Roland et Michel par la droite. Nous nous retrouvons vers 3400 m, vraiment au pied du Brunnegghorn. Je commence à sentir la fatigue, les restes de ma crise d’hier. Silvio, lui, n’a pas tellement envie non plus de grimper là-haut. Nous décidons donc tous les deux de redescendre aux sacs pour nous reposer et les attendre, car l’étape n’est pas encore finie. Max prend l’appareil photo et ils attaquent la montée, encore à skis jusqu’à 3671 m, ensuite ils laisseront les skis et finiront la montée à crampons.
Nous, nous redescendons tranquillement, la neige est dure, quel plaisir de se laisser descendre doucement en faisant de grands virages, mais que c’est court lorsqu’on descend : dix minutes de descente pour deux heures de montée. Nous arrivons aux sacs, nous nous couchons sur les skis, mais la chaleur est telle que nous ne pouvons pas rester sans bouger, nous rangeons donc nos sacs, notre matériel. J’en profite pour remettre du sparadrap sur les ampoules que j’ai aux pieds, puis nous nous faisons bronzer. Quel silence ! Je m’assoupis en contemplant ces pics, ces arêtes, ces coulées d’avalanches qui convergent toutes vers ce glacier où nous sommes. Je suis réveillé en sursaut par un cri d’oiseau, c’est un choucas qui vient voir s’il n’y a pas quelque chose à ramasser autour de ce petit camp et qui ne craint pas de s’approcher tant que nous ne bougeons pas. Mais il fait vraiment trop chaud, nous nous frottons avec de la neige pour nous rafraîchir, nous n’avons plus rien sur le dos. Quand je pense qu’à cet endroit ou en d’autres tout proches, des personnes ont failli ou sont mortes de froid, que d’autres se sont perdues dans le brouillard sur ce glacier et qu’aujourd’hui la visibilité est telle qu’il est impossible d’enlever les lunettes sans se mettre à pleurer. C’est là que l’on voit que la montagne est vraiment le pays des contrastes, nous aurons encore l’occasion de nous en apercevoir. En regardant vers le Brunnegghorn, je vois des petits points qui arrivent au sommet, ils sont à 3833 m, il doit certainement faire moins chaud là-haut. Au bout d’un petit quart d’heure, je les vois apparaître sur la crête, skis aux pieds, ils commencent la descente, ils ont l’occasion de faire de beaux virages, les premiers de notre randonnée, mais pas les derniers. Peu de temps après il arrivent près de nous où une belle émotion les attend, ils pensent voir le «Yeti» en personne qui se précipite vers eux tout bronzé, tout poilu. Mais le premier moment de surprise passé, ils reconnaissent Silvio que avait trop chaud et s’était mis à l’aise. Quelle belle rigolade ! Après avoir bien ri et s’être restaurés, nous repartons à skis. Nous traversons le glacier en légère descente et après un replat sous le Stierberg, nous reprenons pied sur le glacier du Turtmanngletscher, que nous avons déjà abordé hier dans sa partie basse. Nous le traversons, nous passons sous des séracs magnifiques, d’énormes blocs de glace qui, immobiles pour l’instant, peuvent à tout instant se mettre à bouger. C’est un endroit où il vaut mieux ne pas s’arrêter. Il fait toujours aussi chaud. Je marche en tête, Michel me suit et les trois autres s’amusent derrière, ils pensent encore au Yeti. Soudain, en poussant sur mon bâton, il s’enfonce jusqu’à la garde, c’est une crevasse. Je passe avec précaution puis je m’arrête. Michel, qui arrive derrière, l’ouvre avec son bâton. Elle n’est pas large, une cinquantaine de centimètres, mais elle est très profonde. La glace est belle, bleue en profondeur et elle se continue à gauche et à droite par un léger renflement qui court sur la neige et qui aurait dû permettre à un œil plus exercé que le mien de la déceler, mais çà viendra. Il fait tellement beau, tout est si calme que l’on a du mal à s’imaginer qu’il y a toujours des risques. Nous continuons notre marche, Michel part en avant. La pente est maintenant beaucoup plus raide, il nous reste 300 m à grimper et nous serons au refuge. Le soleil est un peu moins chaud au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude. Nous atteignons enfin le col du Tracuit à 3228 m. On aperçoit la cabane à environ un kilomètre, c’est presque plat. Michel y est déjà presque, un dernier effort et nous y sommes, 3256 m. C’est vraiment une très belle baraque, il n’y a personne pour le moment. Michel est déjà au boulot, il fait fondre la neige pour la soupe. Nous montons nos sacs sur les couchettes. Nous serons bien, de la place, des couvertures à profusion. Il y a d’autres gars de passage qui arrivent aussi, deux Allemands et deux Suisses et puis un peu après des jeunes de Zinal qui veulent, comme nous, faire le Bishorn demain. Ils sont exténués, la montée a été rude, surtout dans la neige fondante. Après la soupe, nous sortons devant le refuge pour profiter du soleil qui chauffe encore les rochers devant la cabane. Nous sommes vraiment bien. Nous rentrons pour manger. Je fais la soupe, c’est facile, tout le monde a très faim, donc bon ou pas bon, tout passe bien. Roland prépare le café, il rationne, il en faut encore pour quatre jours. Ensuite il faut faire la vaisselle. Silvio, lui, prépare son appareil photo, il veut faire de belles photos avec le coucher de soleil. Puis une partie de tarot et tout le monde au lit. Pas besoin de berceuse, tout le monde s’endort rapidement en souhaitant pour demain une aussi belle journée qu’aujourd’hui.
Ce matin nous nous réveillons un peu plus tard, il ne faut que cinq ou six heures pour faire le Bishorn. Le ciel est toujours aussi bleu, on a vraiment de la chance. Nous ne prenons que le matériel indispensable : cordes, piolets, crampons et skis et un peu de nourriture. Michel, lui, a toujours le même sac puisqu’il n’a dedans que des cordes, la pelle, marteaux, crampons, piolets, pharmacie etc… Vers 7H30 nous démarrons. Nous sommes toujours sur le Turtmanngletscher, que nous remontons pendant environ trois heures, tantôt au soleil tantôt à l’ombre. Silvio a vraiment mal aux pieds, il change de chaussures avec Max, cela l’aide beaucoup, il a le coup de pied bien abîmé. Nous voyons maintenant le sommet. Nous sommes environ à 3500 m. Après une pause, nous attaquons vraiment la pente. Une heure après, nous sommes à 4100 m au col. Là nous laissons les skis pour chausser les crampons afin de gravir les derniers mètres sur l’arête et nous nous hissons à tour de rôle sur cette petite plateforme enneigée qui constitue le sommet du Bishorn. Nous sommes à 4153 m et là quel point de vue ! C’est splendide. Nous sommes en plein cœur des montagnes. De tous côtés il n’y a que glaciers, rochers, pics, le tout baigné par un grand soleil. Entre autres sommets, nous avons, pas très loin de nous, le Mt. Rose et son immense glacier qui doit être bien agréable à descendre à skis. En se retournant, on peut voir le sommet du Cervin qui domine de sa pyramide toutes les autres montagnes, alors là pas question de ski. Et plus loin, vers le nord, nous pouvons apercevoir le Mt. Blanc. C’est vraiment un rêve d’être là-haut. Silvio fait quelques photos mais elles ne seront pas très belles à cause de la surexposition. En bas nous voyons les jeunes arrivés hier soir qui grimpent. Ils suivent nos traces, ils en ont encore bien pour deux heures, mais quelle récompense au sommet, çà vaut vraiment le coup. Quel calme ! Mais il faut tout de même penser à redescendre, la fête n’est pas finie. Nous rejoignons les skis que nous chaussons et nous nous élançons derrière Michel. La neige est excellente, juste un peu fondue en surface, c’est le bon moment. Michel cherche les meilleurs endroits et il les trouve, cela nous permet de faire du très bon ski, tantôt à gauche, tantôt à droite du glacier, quelquefois au milieu, dans des combes qui nous permettent de nous laisser filer à toute allure d’un bord à l’autre. Bien sûr, de temps en temps il faut contourner quelques crevasses, mais nous sommes déjà en vue du refuge que nous atteignons rapidement. Très contents de notre journée, après un peu de repos et la soupe, nous sortons pour profiter de cette belle journée. Nous nous faisons dorer sur les dalles de rochers devant le refuge. Le soleil donne, il fait bon. Nous regardons d’autres randonneurs qui montent de la vallée de Zinal, la montée doit être pénible en plein soleil dans la neige fondue. On peut les voir se reposer souvent et lorsqu’ils arrivent à la cabane, beaucoup plus tard, ils sont exténués et bien contents de trouver de l’eau chaude et un bon feu que nous entretenons. Le bois ne manque pas, c’est l’armée suisse qui ravitaille certains refuges lors de manœuvres. Nous préparons le repas du soir, les provisions commencent à diminuer, il faut qu’elles tiennent encore deux jours. Les sacs sont un peu moins lourds. Après le repas, nous sortons voir le coucher de soleil qui est magnifique, mais dès qu’il est couché, le thermomètre descend rapidement pour atteindre assez rapidement -10 à -15°C. Nous nous couchons, il faut se reposer, l’étape de demain sera plus dure que celle d’aujourd’hui, nous aurons 980 m de montée et 1350 m de descente, l’occasion de faire du ski.
Le lendemain, réveil toujours aussi tôt, toujours le même temps, c’est à croire que dans ce coin de montagne, il faut toujours beau. Nous ne nous en plaignons pas, bien au contraire. Nous préparons les sacs, il faut tout ramasser, ce soir nous serons loin d’ici, nous aurons changé de vallée. Le petit déjeuner, toujours copieux, est avalé et nous sortons pour chausser les skis. Aujourd’hui nous commençons par de la descente, une légère déclivité nous amène au col du Tracuit à 3228 m. Nous déchaussons pour passer la corniche rocheuse, cela se passe bien, nous remettons les skis. La pente est très raide, la neige est glacée ce matin. J’attaque le premier. Au troisième virage je dérape de trop et me retrouve sur le dos pour une vingtaine de mètres. Heureusement je peux garder les skis en bas et me relever. Je continue ma descente, j’ai mal aux jambes, les muscles sont encore froids. Max et Roland arrivent, Silvio descend beaucoup plus prudemment avec Michel, qui maintenant prend la tête pour rechercher les plus beaux passages. C’est un vrai plaisir de se laisser filer dans de petites gorges entre les mamelons pour remonter au sommet et recommencer. Mais bientôt nous sommes au Roc de la Vache à 2581 m. Une légère remontée à pied et nous voyons presque tout le chemin qu’il nous reste à parcourir, que c’est loin !
Un petit en-cas et nous continuons à descendre, skis aux pieds. Nous rencontrons un groupe venant de Zinal, qui monte vers le Tracuit. Ils ont l’air déjà bien fatigués, la journée sera dure. Maintenant la neige commence à se faire plus rare, nous atteignons la limite supérieure des arbres. Il faut chercher les passages encore enneigés et là, la vie est plus présente, de nombreuses traces d’animaux en témoignent. Il nous faut traverser d’énormes coulées d’avalanches. Quel sport de marcher dans ce chaos. Nous sommes maintenant à l’Ar Pinetta à 1907 m, au bord du torrent de la Navisence qui sort de sous le glacier de Zinal, que nous allons devoir remonter de bout en bout. Au début, il nous est impossible de monter skis aux pieds, tellement le secteur a été ravagé par les avalanches causées par la chaleur des jours derniers. Nous marchons donc dans ce paysage de fin du monde fait de blocs de glace, de boue, de pierres et de bois entremêlés. Une heure après, nous émergeons enfin sur le glacier proprement dit. Nous nous sentons un creux à l’estomac. Les derniers saucissons secs vont être de la fête, les sacs commencent à être moins lourds.
Nous repartons donc, skis aux pieds cette fois. Le soleil est déjà bien haut, nous ne nous en plaignons pas, mais il faut tout de même s’en protéger. Nous apercevons des chamois que nous ne semblons pas déranger le moins du monde. Une bonne heure et nous atteignons les premiers séracs, qui sont assez crevassés, ce qui nous oblige à quelques contournements. C’est un peu plus raide, nous sommes à 2560 m. Maintenant nous débouchons sur une très longue ligne droite légèrement montante. Sous le soleil qui cogne dur, personne ne dit rien. Notre progression mécanique reprend, ce n’est pas dur mais quelle soif nous avons et plus rien dans les gourdes. Nous essayons d’y mettre de la neige mais elle ne fond pas assez vite. Une bonne heure après, nous sommes au bout de ce long plateau de glace. Le refuge n’est plus bien loin, nous pouvons soit monter droit juste sous le refuge ou contourner par le glacier en passant dans les séracs, chemin beaucoup plus long mais plus intéressant. Nous décidons de prendre la deuxième voie. Il y a un groupe d’Allemands qui redescendent, ils sont montés ce matin. En passant, ils nous expliquent que le fourneau de la cabane est en panne, qu’il n’y a donc pas de chauffage ni possibilité de faire de l’eau. Cela ne nous dérange pas beaucoup, il y en a toujours bien un de notre équipe qui trouvera un moyen. La marche reprend dans les séracs, nous avons choisi le meilleur passage, c’est vraiment spectaculaire, tantôt sur les blocs de glace, tantôt sur des ponts de neige qui enjambent les crevasses et que nous devons passer avec prudence. Silvio, qui avait vraiment mal aux pieds, a changé de matériel avec Roland, heureusement qu’ils ont les mêmes pointures sans cela Silvio aurait encore plus souffert. Nous avons terminé la traversée de cette carrière de séracs. La neige est maintenant ramollie, il fait de plus en plus chaud, heureusement nous avons la possibilité, avant le dernier raidillon, de remplir les gourdes aux minces filets d’eau qui suintent d’une paroi rocheuse grâce au soleil. Il nous faut à peu près un quart d’heure pour avoir un demi litre d’eau, mais qu’elle est bonne !
Un dernier effort et nous arrivons à la cabane à 2886 m. Elle est aussi jolie que les autres. Il n’y a là qu’un vieux montagnard qui est là depuis quelques jours et qui profite du beau temps pour faire des photos. C’est un ancien du C.A.S. puisqu’il en fait partie depuis avant la dernière guerre. Il semble se méfier de nous, mais la confiance viendra vite. Il nous explique que depuis deux jours, il n’a plus de chauffage, juste son petit réchaud pour chauffer sa soupe. Nous nous attaquons au fourneau. En un tour de main les tuyaux sont démontés, nettoyés, remontés et en regardant bien, on s’aperçoit que la fumée ne peut s’engager dans les tuyaux, une plaque de fer en obstrue l’ouverture, le tirage avait tout simplement été fermé malencontreusement. Ah, les Allemands ! s’il n’y a pas la notice technique, l’improvisation, connaissent pas … Nous allumons et le feu se met à ronfler. Nous aurions pu nous en passer mais c’est tout de même mieux comme cela. Après ce petit travail, nous sortons. Ce refuge est vraiment très bien situé, nous sommes entourés de magnifiques sommets. Tout près de nous, nous avons le Mamouth, 3188 m. Ses flancs tracés de nombreuses voies permettent à l’Ecole d’Alpinisme Suisse de venir s’entraîner sur son dos. Plus loin c’est le Zinalrothorn qui culmine à 4221 m et que nous avons l’intention d’escalader demain. Puis le Tritthorn, 3660 m, l’Obergabelhorn, 4062 m, le Mt Durand, 3700 m, le Col Durand qui permet de rejoindre la vallée de Zermatt, après c’est la pointe de Zinal, 3791 m, la Dent Blanche, 4356 m, le Grand Cornier, 3961 m, le Pigne de la Lé, 3396 m et au fond de la vallée, le glacier de Zinal que nous venons de remonter. Cette cabane est vraiment merveilleusement placée. Silvio va encore faire de belles photos. Notre nouveau compagnon suisse nous explique, nous montre tout cela, c’est vraiment un vieux baroudeur des montagnes. Arriver à son âge et pouvoir encore se promener dans les montagnes, c’est une très belle chose.
Nous retournons à l’intérieur. Il fait un peu plus chaud et il y a de l’eau très chaude. Nous nous préparons un bon potage en attendant quelque chose de plus consistant. Ce refuge est très bien aussi, je vais casser un peu de bois, il y en a une bonne provision. Comme nous sommes seuls, nous pouvons nous installer dans la cuisine, tout près du fourneau. Nous sommes mieux que dans un trois étoiles et surtout beaucoup plus tranquilles. Dehors le soleil se couche, c’est un spectacle unique que cette boule brillante qui disparaît doucement derrière les pics pour aller éclairer d’autres lieux en laissant derrière, sur les crêtes, une belle lumière rosée qui fait la joie de Silvio et de notre vieux montagnard qui font de belles photos. Mais immédiatement la température descend d’une dizaine de degrés. Nous rentrons en vitesse pour nous regrouper autour du fourneau. Nous avons tous faim. Tandis que chacun fait son petit ménage, range son sac, prépare son lit, je prépare le repas. Nos provisions commencent à diminuer, il nous faut encore en garder pour demain. Max et Michel, qui ont l’habitude de fouiller partout, trouvent sur une étagère une caisse de provisions de secours, cela peut toujours servir lorsque le mauvais temps bloque toute sortie. Il y a aussi des livres qui retracent toute la vie dans le refuge depuis ses débuts. Des tas d’aventures se sont passées dans ces montagnes, pas toujours très drôles, c’est sûr ! Que de vies sauvées par ces refuges. Le repas est prêt, chacun y fait honneur. Je ne crois pas que cette randonnée nous fera maigrir. Mais il faut s’arrêter de manger, il nous faut encore des provisions pour demain. Roland rationne le café, un sachet pour trois, puis, avec Silvio, ils débarrassent et font la vaisselle tandis que Michel et Max rangent, soignent le feu et maintiennent sur le fourneau quatre grandes casseroles dans lesquelles la neige fond. Un petit tour dehors où il ne fait plus bon s’attarder, surtout pour aller au petit coin. Nous ne devons pas être loin de -10°C maintenant. Notre compagnon est parti se coucher après une dernière discussion photographique avec Silvio, lui a l’intention de redescendre demain sur Zinal, il y a déjà cinq jours qu’il est là, c’est vraiment un vieux solitaire. Je vais faire un tour dehors devant la baraque. On distingue très bien les montagnes, la nuit est très claire avec toute cette neige et ce silence qui m’impressionne, seulement troublé de temps en temps par le craquement de quelques séracs pas encore complètement rebloqués par le gel après la chaleur de la journée. Je me remets à penser à la vie solitaire des gardiens de refuges et je les envie, sauf les jours où il y a affluence de randonneurs. Je rentre, la table est prête pour le tarot habituel, chacun sa bougie et c’est parti. Nous jouons une heure de temps puis la fatigue commence à se faire sentir. Demain matin, réveil très tôt. Il faut, pour redescendre de l’épaule du Zinalrothorn, que la neige soit encore gelée. Je n’aurai pas froid cette nuit, je m’enroule dans cinq ou six couvertures. Silvio, lui, ronfle déjà…
A peine quelques instants après, il me semble, je suis réveillé par Michel et Max qui se promènent. Il faut se lever. Il fait encore noir dehors, je n’en ai vraiment pas envie, je suis tellement bien dans mes couvertures ! Mais il faut y aller, je me lève en rouspétant. Je ne suis pas en très grande forme ce matin et de mauvaise humeur en plus. Nous préparons les sacs, ils ne seront pas lourds, juste quelques friandises, un casse croûte et des gourdes d’eau, plus l’équipement nécessaire : crampons, piolets, cordes. Le petit déjeuner est avalé, il n’y a presque plus de café, puis nous sortons. Le temps est très clair, il fait très froid. Nous chaussons les skis et la montée vers l’Epaule du Zinalrothorn commence immédiatement. Derrière le refuge, la pente est assez raide, cela fait du bien et nous réchauffe un peu. Nous marchons bien, il nous faut peu de temps pour atteindre le glacier du Mountet à 3250 m, où nous faisons la première pause. Silvio a toujours aussi mal aux pieds, ses chaussures sont complètement mortes, il ne peut plus les supporter. Heureusement qu’il peut changer avec Max ou Roland, sans cela je crois qu’il n’aurait pas réussi à continuer à marcher. Nous sommes maintenant sur le glacier, la pente est moins raide, nous le remontons en contournant quelques crevasses jusqu’à 3750 m. Là nous allons laisser les sacs et les skis au bord de la rimaye. Un bon petit casse-croûte, il y a tout de même cinq heures que nous sommes partis, nous avons bien marché. Nous chaussons les crampons et nous nous encordons. La pente qui se présente devant nous, est très belle mais très raide. Michel franchi la rimaye et nous attaquons derrière lui. Aidés de nos piolets, nous fabriquons un grand escalier. Il fait très froid et nous ne pouvons pas nous réchauffer, la progression est lente mais sûre. Roland rouspète, il grelotte, il maudit toutes les montagnes en se demandant ce qu’il est venu faire ici, c’est son heure d’abattement. Moi, cela va mieux, à part le froid qui nous mord les pieds et les mains. Au bout d’une demi-heure nous débouchons sur la crête que nous allons suivre jusqu’à l’Epaule. Nous marchons prudemment sur cette crête qu’il vaut mieux ne pas quitter, nous avons de chaque côté de nous d’immenses toboggans glacés et la glissade ou la chute nous entraîneraient dans les profondeurs du glacier, dont nous apercevons les crevasses ouvertes en dessous de nous. Michel pose un python dans les passages délicats et nous arrivons sans encombres au sommet. Nous sommes à 4017 m. Une pause pas très longue, il fait toujours aussi froid, bien que le soleil soit là, nous n’arrivons pas à nous réchauffer. Au loin nous pouvons voir le chemin que nous avons parcouru avant-hier pour monter au Bishorn. A l’opposé nous avons le Cervin. L’an dernier à pareille époque, nous terminions la Haute Route au pied de ce Cervin. A vol d’oiseau, c’est tout près.
Maintenant il faut redescendre. Même arête, mêmes dangers et mêmes précautions. Roland est toujours aussi grognon. Arrivés aux sacs, nous nous reposons en mangeant quelques bricoles. Max veut sauter la rimaye à skis pour faire des photos. Roland rouspète, il n’est pas d’accord, mais Max saute tout de même et Roland le suit. Silvio fait des photos qui seront très belles. Puis nous reprenons les sacs, chaussons les skis et la longue descente vers le refuge va commencer, le régal de la journée. La neige est un peu revenue en surface, c’est le bon moment, dans une heure le soleil donnera sur ce versant et la neige sera beaucoup trop molle pour bien skier. C’est vraiment un plaisir extraordinaire que nous procurent ces descentes où il faut savoir choisir le meilleur endroit et pour cela Michel s’y connaît. Nous avons droit à toutes sortes de neiges, tantôt dure, tantôt poudreuse dans les endroits sans soleil. Il y a aussi toutes sortes de pentes, tantôt raides où Silvio améliore sa technique, des virages serrés, tantôt de longues descentes où j’aime me laisser aller tranquillement dans cette immense solitude d’un bord du glacier à l’autre. Mais même très longues, ces descentes nous semblent toujours trop courtes et nous arrivons déjà en vue du refuge, que nous atteignons fatigués mais très contents de notre journée. Maintenant il ne fait plus froid, le soleil donne vraiment. Le refuge est complètement vide, notre ami Suisse est redescendu, il nous a laissé quelques provisions qu’il avait en plus. Il nous a vraiment adoptés. Nous pouvons voir sa trace qui serpente sous le refuge.
Nous nous préparons une bonne soupe puis nous allons sur le rocher devant le refuge, qui nous permet de profiter au maximum du paysage et du soleil. Le soleil est très chaud, il y a juste quelques petits nuages qui se montrent au sommet de l’Obergabelhorn, mais nous ne nous en préoccupons pas, nous sommes là, bien à l’abri, en sécurité et je ne tarde pas à m’endormir, Silvio aussi. Mais à peine une heure après, le froid me fait ouvrir les yeux et je sens quelques flocons de neige. Eh oui ! Le ciel est maintenant complètement couvert, la tempête de neige arrive sur nous à toute allure. Heureusement que nous sommes arrivés, car dans peu de temps plus de visibilité ni de traces. C’est cela en haute montagne, le mauvais temps arrive très vite. Nous nous réfugions à l’intérieur où l’on s’amuse à feuilleter le livre de cabane où chaque équipe a marqué son passage depuis bon nombre d’années. C’est assez intéressant. Puis nous jouons aux cartes et nous rangeons les sacs. Nous sortons ce qu’il nous reste à manger, avec cela il va falloir se débrouiller pour le repas du soir. C’est notre dernier repas en refuge, demain matin c’est la descente sur Zinal, c’est le dernier jour. Dehors il neige maintenant beaucoup plus fort, il y a déjà 5 cm de neige fraîche. Nous sommes très heureux pour demain matin, s’il neige toute la nuit, on pourra s’amuser un peu. Mais pour le moment nous nous mettons à table pour liquider nos dernières provisions, le tout bien accommodé, nous permet de faire un bon repas. Puis nous allons nous coucher. Dehors la neige continue à s’amonceler.
Le lendemain matin nous ne nous réveillons pas trop tôt, nous avons le temps. A 6 H nous sommes tout de même prêts et le temps s’est conformé à nos souhaits, il a neigé une bonne partie de la nuit puis il s’est éclairci. Une belle couche de poudreuse de 20 cm nous attend. Dans ce raid, nous avons vraiment eu le temps idéal, il est très rare de tomber sur une semaine si belle en haute montagne. Nous démarrons sous le refuge, c’est vraiment la neige idéale. Nous sommes tous en pleine forme, c’est tellement facile de skier dans cette neige. Nous nous arrêtons souvent pour pouvoir en profiter plus longtemps, mais malgré cela la descente passe trop vite. Nous rencontrons d’autres gars qui montent, il y aura du monde là-haut, c’est la veille des fêtes de Pâques, ils seront sûrement moins tranquilles que nous. Nous reprenons notre descente. Il faut enlever les skis pour traverser les coulées d’avalanches du bas. Les skis sont fixés sur les sacs. Nous apercevons Zinal au fond. Une bonne heure de marche et nous y sommes. Silvio n’a plus mal aux pieds, il a trouvé une vieille paire de baskets au refuge, qui lui servent bien.
Nous entrons dans le premier café pour boire un bon demi. Nous n’avons plus l’habitude de nous faire servir et en plus il faut ressortir le porte-monnaie. Puis nous allons nous renseigner pour l’horaire des cars qui descendent sur Moutier. Il nous faut attendre une heure, alors nous nous installons sur le trottoir devant la poste. Silvio et Roland vont acheter le casse-croûte. Nous apprécions tout de même le pain frais et un bon fromage. Puis nous prenons le car qui nous emmène jusqu’à Moutier en descendant une très belle vallée et de là je vais avec Silvio en taxi pour rechercher la camionnette. Nous embarquons pour le retour, l’aventure est finie, c’était vraiment magnifique. Nous n’avons pas eu de problèmes, à part Silvio qui a souffert à cause de ses chaussures. Un bon souvenir de plus. Nous avons vraiment profité au maximum de notre randonnée.
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