dimanche 6 décembre 2009

La Haute Route - Chamonix-Zermatt 1980


La Haute Route
Chamonix-Zermatt
Paques 1980

Cette fois çà y est, la semaine prochaine c’est le départ de la Haute Route. Je dois avouer que toute cette semaine veille du grand départ, je n’ai plus qu’une seule chose dans la tête. Heureusement, avec le travail que j’ai, la semaine passe très rapidement. Je dois aller trois fois à Mulhouse pour m’assurer que le matériel que l’on doit nous fournir est suffisant et de bonne qualité et malgré cela, nous aurons tout de même pas mal d’avatars. Jeanne fait la comptable, elle distribue l’argent suisse : trois cent francs suisses chacun. Moi, qui suis favorisé, j’ai droit à trois cent cinquante. Le samedi matin, nous allons chercher les skis, le matériel et faire provision de fruits secs et autres nourritures concentrées porteuses de calories qui serviront en cours d’étape pour la fringale. L’après-midi se passe dans la préparation du sac, beaucoup de choses, mais le minimum indispensable. Je prépare aussi la camionnette qui devra nous attendre à Zermatt et qui servira au retour à nous ramener à Chamonix. Nous avons tous rendez-vous aux Houches vers midi, où Claude et Roland ont loué un petit chalet pour loger les femmes et les enfants.
1er jour : Chamonix – Argentières
Dimanche matin réveil à 4H, pas besoin de sonnerie. Tout est fin prêt, à 4H15 je pars chercher Max qui lui non plus, n’a pas eu besoin de réveil matin. A 4H30 nous sommes chez Silvio. Le temps de charger son matériel et c’est parti. Autoroute jusqu’à Thun, nous avons le temps de discuter. Silvio, lui, nous suit dans sa voiture, il doit s’ennuyer : 90 km/h max. Nous observons le temps, il nous semble clair, pourvu que cela tienne car si le temps ne s’y prête pas, il est absolument impossible d’entreprendre de tels raids. La camionnette marche bien. A 5H45 nous sommes à Kandersteg où il faut prendre le tunnel ferroviaire, le premier départ est à 6H30. Nous en profitons pour manger et mettre tout le matériel dans la voiture de Silvio, c’est toujours du temps de gagné à Zermatt. Nous ressortons du tunnel à Goppenstein, il fait grand jour, le temps est ensoleillé. Si cela pouvait durer une semaine, ce serait un rêve. Enfin, on verra bien !
A 9H30 nous sommes à Täsch, c’est le bout de la route. D’immenses parkings attendent les voitures de tous les skieurs de la région der Zermatt. Nous laissons là la camionnette et partons avec Silvio vers les Houches. Nous traversons le Valais par Visp, Sion, Martigny. Les sommets à droite et à gauche sont très bien enneigés, magnifiques sous le soleil, on s’y voit déjà. Nous passons la Forclaz, Argentières, Chamonix. A 11H nous arrivons aux Houches. Au chalet il n’y a personne, ce n’est pas grave, premier bistro, tout le monde est là. Il est midi, un bon repas tous ensemble, c’est le dernier avant une semaine. Nous remontons au chalet pour les ultimes préparatifs sous la direction de Michel, mais il faut se dépêcher pour ne pas louper la benne des Grands Montets.
A 15H30 nous y sommes, il n’y a pas de file d’attente. Michel prend les billets pendant que Claude et Roland font leurs adieux. Pierrette a un peu la trouille, Josseline est triste, mais cela passera vite, avec les enfants, elles n’auront pas le temps long. Vers 16H nous sommes au Col des Grands Montets, 3297 m. Michel va saluer des copains, c’est son secteur, il y a travaillé plusieurs années. Nous chaussons les skis. Le soleil nous a laissés tomber, la visibilité est mauvaise et il neige. Max retrouve un photographe de Paris Match qu’il a connu lorsqu’il travaillait aux Arcs, que le monde est petit ! La descente vers le glacier d’Argentières commence. Nous skions 400 mètres sur les pistes puis nous tournons à droite sur le glacier des Rognons. La neige est mauvaise, tantôt profonde, tantôt croûtée. Ce n’est pas du grand ski, nous y plongeons tous un peu, les fixations ne sont pas assez serrées et le poids des sacs nous entraîne en arrière. Roland fait le grand écart, son pantalon s’ouvre largement, pourvu qu’il ne gèle pas trop fort. Nous devons contourner quelques belles crevasses pour trouver le passage à droite de la moraine des Rognons. Il faut se méfier, le brouillard est très épais. Un petit bout de marche à skis puis c’est la descente sur le glacier d’Argentières, qu’il faut traverser en suivant les traces qui sont assez nombreuses. Nous mettons les peaux. J’ai l’impression que les miennes ne collent pas suffisamment. La montée est dure mais assez courte, une demi-heure. Mes peaux se décollent, heureusement j’aperçois le refuge. La pente est plus raide, nous finissons la montée les skis sur l’épaule. Le temps s’éclaircit, cela nous réjouit. Après avoir posé les skis en fagots à l’extérieur, déchaussé et trouvé des sabots à nos pieds, les sacs sont déposés. Il y en a toute une collection, c’est un peu la pagaille. Heureusement il y a une bonne table qui nous attend. Michel passe la commande, dans deux heures environ nous aurons à manger. Il faut garder nos provisions, nous en auront besoin dans les prochains jours. En attendant, nous faisons fondre de la neige pour faire de la soupe et du thé, afin de remplir les gourdes pour le lendemain. Puis nous mangeons : soupe, riz, omelette et dessert et une bonne bouteille de rouge. C’est copieux, nous avons bon appétit. Un bon café arrosé, cela va mieux. Nous allons faire un petit tour dehors, le temps est clair, il doit bien faire -15°C. Le coucher de soleil est splendide. Silvio fait des photos. Michel nous passe en revue les sommets des alentours. Un coup d’œil sur les skis et nous rentrons, il fait plus chaud à l’intérieur. Nous avons un petit dortoir avec lits superposés : trois en haut, trois en bas. Nous disposons de quatre couvertures chacun. Roland nous fait voir son pantalon. Claude l’envoie chez le « couturier », d’où il reviendra assez déconfit puisque le mot « couturier » sur une porte, était le nom d’un dortoir, chaque chambre ayant le nom d’une montagne. Quelle bonne partie de rigolade ! Quant à Michel, il est allé voir des amis aux cuisines avec la gourde de mirabelle. Nous espérons qu’ils ne la goûteront pas de trop, le voyage est encore long. Nous nous couchons. Roland et Silvio jouent à la belote à la lueur d’une pile, puis nous nous endormons en pensant au lendemain qui sera beaucoup plus dur : réveil à 5H.
2ème jour : Argentières – Bourg-St-Pierre
La nuit se passe bien. Silvio ronfle, nous sommes réveillés par le gardien à 5H30. Je sors en vitesse, il fait encore nuit, le temps est magnifiquement clair, mais quel froid ! La neige crisse sous les pieds. Après avoir plié les couvertures, nous montons pour le petit déjeuner. Il faut prendre des forces : confiture, beurre, café. Pour Roland il faut du fromage sinon c’est la défaillance. Claude, lui, c’est plutôt la viande. Michel prend aussi des forces, il ne sait pas encore si nous marcherons ou s’il devra nous tirer ou nous pousser. Nous récupérons et préparons nos sacs, c’est un peu la bousculade, tout le monde est pressé de partir. Il est 6H30, nous sommes prêts, c’est le départ. Petite descente le long du glacier d’Argentières pour arriver au pied du Col du Chardonnet où nous mettons les peaux. Heureusement j’en ai une paire de rechange qui collent beaucoup mieux. Nous sommes fins prêts, c’est le départ. Je pars en tête, Roland derrière, puis Claude. Silvio, lui, arrache la bretelle de son sac au démarrage, quelle forme ! Mais il faut réparer : Max et Michel lui donnent un coup de main, le fil de fer est roi, pourvu que cela tienne. Les premières pentes sont très raides, il faut monter en zig-zag avec conversion chaque vingt mètres. Cela dur une heure, puis le pourcentage diminue. Nous pouvons monter presque en ligne droite. Les peaux accrochent bien. Le temps en beau, la visibilité excellente, le soleil commence à allumer les sommets ouest. Encore une petite heure de montée et nous devrions en profiter. Roland me rejoint. Claude, à son allure de métronome, arrive aussi. Nous distinguons bien plus bas Michel, Silvio et Max, qui montent tranquillement. Maintenant nous sommes au soleil, le sommet est proche. En nous retournant nous distinguons au loin sur l’autre versant, la descente que nous avions faite hier pour arriver sur le glacier d’Argentières. Enfin voilà le haut du col, il fait chaud mais seulement à l’abri du vent. Nous ne nous attardons pas là, nous sommes à 3223 m, nous avons mis 3H30 pour monter. Le temps d’enlever les peaux, de les ranger, d’avaler quelques pâtes de fruits et nous rejoignons le glacier de Saleina par une courte descente très raide au début puisque certains descendent à pied avec la corde. Arrivés aux pied de la Fenêtre de Saleina, il faut remettre les peaux. Cette fois nous montons en plein soleil sur le versant exposé et en devers. Il fait chaud maintenant. C’est le jour de chance de Silvio, une des ses peaux casse, un rivet a lâché, il finit la montée à pieds. Chez Max, c’est ses peaux qui reculent, il faudra faire quelque chose. Arrivé au sommet, Roland redescend pour donner un coup de main à Silvio. Tout le monde est arrivé, le soleil donne bien. Nouvelle petite collation et photos. Nous sommes à 3267 m, la montée a duré une heure. Nous commençons à sentir les premiers coups de soleil sur la nuque. Sur notre gauche, nous avons les Aiguilles du Tour, d’où descendent des groupes de skieurs qui sont arrivés là par avion. Pour eux, la montée a été moins rude. Je préfère ma place, on ne voit pas la montagne de la même façon. Rangement des peaux, nous descendons le plateau du Trient jusqu’au Col d’Orny à 3107 m. et là, puisque le temps le permet, Michel nous propose un plat de roi, la descente de la Combe d’Orny. En haut la neige est excellente, c’est tout de même moins fatiguant qu’en montant. Le décor est grandiose, mais il faut se méfier des crevasses et des risques d’avalanches. Nous avons confiance en Miche, nous fonçons derrière lui. Il y a bien de temps en temps quelques arrêts forcés pour « goûter la neige », tout le monde se régale. Max fait tellement de virages que ses skis, fatigués, n’arrivent pas à suivre. Ils se décollent dans le sens de la longueur, pourvu qu’ils tiennent jusqu’en bas. Que de réparations en perspective ! Nous arrivons dans les acacias, la descente continue entre les arbres. Nous longeons le torrent des Prémondes. La neige est bonne, un peu revenue, juste à point. Nous skions comme des fous. Silvio va tellement vite, qu’il en perd sa casquette. Le temps de réagir, il est déjà 300 m plus bas, il ne veut pas remonter. Nous arrivons en bas, il y a 3 heures que nous descendons, nous sommes à Praz-de-Fort à 1200 m. Nous avons fait plus de 1800 m de dénivellé. Il y a un petit bistro qui nous tend les bras. Ici, en Suisse, il n’est que 2H de l’après-midi. Que la bière est bonne ! Roland et Silvio filent une raclée au baby-foot aux gars du coin, on a encore des ressources. Heureusement les gars ne sont pas rancuniers, car lorsque nous leur disons que nous cherchons un taxi pour rejoindre Bourg-St.Pierre, ils proposent de nous emmener, ce qui nous arrange bien.
La voiture est assez grosse, nous nous serrons un peu, cela va. Une vingtaine de kilomètres et nous y sommes. Nous entrons qu «Petit Velan», il y aura un dortoir de libre dans quelques heures. En attendant, les patrons, complaisants, mettent leur garage à notre disposition pour ranger et réparer le matériel. Là nous serons bien tranquilles. Nous trouvons tout ce qu’il faut au magasin du coin, qui fait boulangerie, épicerie, pharmacie etc. Max et Michel se mettent au boulot. Le ski de Max est recollé à l’araldite puis percé et boulonné. Ce n’est pas très fin, mais c’est du solide. Ensuite Max colle et coud de petits morceaux de peaux sous les siennes pour qu’elles accrochent mieux. Silvio, à l’aide de rivets, répare les siennes. Nous en profitions pour déballer les sacs et mettre sécher, au soleil, tout ce qui est humide et nous nous débarrassons de tout ce qui est superflu. Je jette aussi l’X21 que l’avais acheté pour me donner du tonus mais qui semble plutôt me détraquer. L’après-midi est vite passé. Nous allons boire un bon coup. On nous sert un petit vin blanc du pays, le «Fendant» que Claude et Max apprécient particulièrement. Enfin nous pouvons monter voir notre dortoir. C’est chauffé, c’est propre, il y a même un lavabo. Nous sommes bien, c’est parait. Nous redescendons pour manger. Là, personne ne fait de sentiment, les plats sont vite nettoyés à blanc. Ensuite nous lions conversation avec les anciens du coin. Habitués du bar, ils nous racontent leurs exploits d’antan, lorsque la montagne était plus haute, le vent plus violent et la neige plus froide. Tout cela est bien sympathique, il y a là le taupier du Grand St. Bernard et « Dur Dur », qui nous suivra moralement tout au long de la randonnée, ainsi qu’Angela, la serveuse, que Silvio appellera à son secours dans les moments difficiles à venir. La fatigue commence à se faire sentir, nous allons nous coucher. Pas besoin de berceuse, sauf pour Roland et Silvio, qui font leur habituelle partie de belote.
3ème jour : Bourg-St-Pierre – Valsorey
Nous nous levons à 6 H. Après avoir soigné nos petits bobos, enveloppé nos pieds dans du sparadrap, nous descendons. Le patron nous a préparé le petit déjeuner, très copieux. Je sors mon fromage et Silvio son cake, qui est très apprécié. Nous sortons, le temps est encore beau. Nous récupérons notre matériel dans le garage. Roland s’aperçoit que nous avons oublié le fromage au restaurant, il retourne mais c’est trop tard, le patron a refermé et s’est probablement recouché. Il faut être fou pour se lever si tôt par ce froid ! Un petit quart d’heure à pied, les skis sur l’épaule, puis nous chaussons au-dessus de la route du Grand St. Bernard. Un panneau indique : Valsorey 4 H, mais cela c’est en été, pour nous il faudra compter le double. Roland et moi sommes les premiers prêts, nous démarrons. Quelques lacets, juste au-dessus de village, puis c’est une longue montée en devers le long du torrent de Valsorey. Assez loin derrière, le reste de la bande à Michel arrive. Ils aperçoivent des chamois, essaient de nous les montrer, mais nous sommes trop loin. Nous continuons notre petit bonhomme de chemin. Il y a deux heures que nous marchons, le temps se gâte, le brouillard tombe, la visibilité est très mauvaise. Nous attendons les autres, c’est l’heure du casse-croûte. Nous sommes au confluent des glaciers du Tseudet et de Valsorey, c’est rapide. Il fait froid, le vent est violet. Nous repartons, cette fois Michel prend la tête. Plus aucune trace, la tempête redouble, la neige s’amoncelle rapidement. Il consulte son altimètre, encore 450 m à gravir. Nous continuons à monter, tantôt les skis aux pieds, tantôt sur le sac. Nous croisons de petits groupes qui redescendent, n’ayant pas réussi à passer le col du Meitin (pour nous c’est demain matin). Max a la fringale, il est avec Roland, Silvio et Claude, ils font des photos et s’amusent, malgré la fatigue qui se fait sentir. Je monte derrière Michel, je commence à avoir mal aux tripes, quelque chose n’a pas passé. J’espère chaque fois que la prochaine conversion sera la dernière, mais non, cela continue. L’altimètre indique 2900 m, encore 150 m, cela devient bon. Nous rattrapons un groupe d’Allemands qui sont encore plus en difficultés que moi. Enfin j’aperçois le drapeau suisse qui flotte sur la cabane de Valsorey. Nous y sommes, 3030 m. Il y a déjà 40 cm de neige fraîche et cela continue. Je n’aspire qu’à une chose, me coucher. J’ai une crise de foie carabinée, je suis à peu près certain que c’est l’X21 qui m’a détraqué, «ah, le dopping ! » Je me couche donc, je descendrai plus tard pour essayer de manger. Pendant ce temps, le reste de la bande est entrain de récupérer une douzaine de boissons, de la soupe, un saucisson de 1,5 kg, une miche de pain, le tout avalé en dix minutes, je n’en retrouverai que des miettes. Michel trouve des cachets qui me font du bien, je peux donc me joindre aux autres. Le gardien est un joyeux drille, il se joint à nous, il a là l’occasion de se distraire un peu. Silvio puise dans son répertoire et en sort les meilleures blagues suisses. Puis c’est l’heure du souper. J’essaie de manger un peu, il le faut, çà va un peu mieux. Pour aller au WC, il faut faire 50 m avec de la neige jusqu’à mi-cuisses, ce n’est pas très amusant. Silvio, lui, se contentera de tourner au coin de la cabane. Il y a un groupe qui arrive, ils ont été pris dans une plaque à vent, certains sont un peu choqués et ne sont pas fâchés d’arriver. Nous allons nous coucher en espérant que le temps s’améliorera.
4ème jour : Valsorey – Chanrion
A 5 H le gardien nous réveille. Michel est déjà prêt, il pense à ce qui l’attend pour faire la trace. Nous jetons un coup d’œil dehors, il fait beau, il y a 50 cm de neige fraîche. Le froid est très vif, autour de -20°C. Un quart d’heure de casse-croûte et nous sortons chausser. Il faut déblayer la neige pour retrouver les skis et bien les nettoyer pour coller les peaux. Les Allemands qui doivent faire la même route ne se pressent pas, ils nous laissent partir en tête. Michel va faire la trace, il est d’ailleurs déjà parti. Le temps de nous équiper, il a déjà disparu derrière la première bosse. Nous démarrons, je me sens un peu faiblard. Je pars avec Silvio, surtout pas trop vite car cela va être long et dur. Roland démarre trop vite, il casse une peau, il fau réparer. Max lui donne un coup de main. Nous rejoignons Michel qui ouvre la route dans la grande neige d’une allure sûre et régulière. Nous devons rester assez loin l’un de l’autre, il y a des risques de plaques à vent. Je recommence à sentir mon foie qui me travaille. Il y a une heure que nous montons. En dessous de nous, nous voyons encore la cabane, le temps s’est éclairci. Max et Roland ont démarré, les Allemands se préparent aussi à partir. Le sommet est juste au-dessus de nous, tout près et pourtant il y a encore bien deux kilomètres à faire, tout en lacets très courts. Max, Roland et Claude nous rattrapent. Je suis vraiment malade, je m’arrête tous les dix mètres, j’ai envie de redescendre. Tous m’encouragent et en plus il fait très, très froid. A cette allure, personne ne se réchauffe. Roland rouspète, il est gelé. Je me souviendrai de ce col du Meitin qui mène sur le plateau du couloir, à côté du Grand Colombin. Il y a deux heures que nous sommes partis, je n’en peux plus, je laisse mon sac, Max le prend. Les derniers cent mètres doivent être franchis à pieds, c’est trop raide. Michel a mis une corde, je déchausse, je laisse mes skis sur place, ils arriveront en haut avant moi. Nous sommes tous arrivés sur ce fameux plateau. Je suis tout de même très heureux d’être en haut. A droite, sur une pointe rocheuse, il y a la «cabane des Italiens» à 3800 m, d’où sortent trois gars qui ont dû y passer la nuit à cause de la tempête d’hier soir. Nous faisons quelques photos du Grand Colombin. Max et Roland posent le «grand combin». Nous repartons. Après une belle petite descente dans une neige de rêve, c’est le col du Sonadon à 3500 m. Il y a encore une des peaux de Roland qui casse. Le matériel souffre, nous sommes à rude école. Je me sens mieux, je peux avaler quelque chose.
Maintenant c’est la descente du glacier du Mt. Durand. Il y a de la neige fraîche. Michel trouve les coins où la neige est la meilleure. Nous nous régalons. De temps en temps un grand éclat de rire derrière nous, c’est Silvio qui disparaît dans la poudreuse, ce n’est pas lui qui va perdre le sourire. Nous sommes à la côte 2400 m. Petite pause casse-croûte, il faut maintenant remonter à la cabane Chanrion à 2462 m. Il y en a pour une heure. J’espère que cela ira. Le temps est beau, nous apercevons des bouquetins que Silvio essaie de prendre en photo, mais c’est loin. Nous arrivons à Chanrion après trois quarts d’heure, cela a bien marché. Le refuge est vaste, il n’y a pas tellement de monde. Nous buvons un bon coup et nous mangeons la soupe qui est toujours très appréciée en attendant le souper. Michel va se reposer, il a eu une journée difficile. Nous, nous jouons au tarot jusqu’à 18H30, l’heure où nous mangeons : soupe, beefsteak, purée, pâtes, dessert, le tout avec quelques bons verres de vin rouge (très riche en calories). Ma crise de foie n’est déjà plus qu’un souvenir, douloureux certes, mais passé, ouf ! Après les quelques rangements habituels, séchage, réparations, soins aux pieds, un nouveau petit tour de cartes, nous allons nous coucher. Silvio en raconte encore « une », puis nous nous endormons. La journée a été très très rude.
5ème jour : Chanrion – Les Bouquetins
Nous nous réveillons à 5H30. Préparatifs et petit-déjeuner habituels. Roland répare ses peaux avec du fil de fer tiré du sax à Max, heureusement que tout cela était prévu, c’est encore cela le plus solide. Nous redescendons à la côte 2400 m, il y en a pour cinq minutes. Là nous mettons les peaux et nous commençons la montée du glacier d’Otemma, le plus long glacier d’Europe. D’abord une combe très étroite, entourée de glaces, au fond de laquelle le torrent essaie de résister à la prise des glaces, puis, après un petit barrage artificiel, la vallée s’élargit. Nous grimpons sur le glacier proprement dit. La pente est assez douce, c’est un faux plat montant. Nous nous sentons très petits au fond de cette large vallée à fond plat. Le temps est ensoleillé, nous pouvons admirer les glaciers de l’Aouille et de Blanchen sur notre droite, qui sont comme des affluents d’Otemma. Toutefois, dès que nous nous arrêtons, un petit vent froid et sec se charge de nous rappeler que nous sommes dans les Alpes, au milieu des neiges éternelles. Après trois heures de marche, nous quittons le glacier pour la montée du col du Petit Mt. Collin. En route nous mangeons le chocolat que Claude gardait caché au fond de son sac. Du sommet du col, sur une longue ligne de crêtes, au bord des crevasses, nous rejoignons le sommet du col de l’Evêque à 3392 m. Après une petite descente, nous sommes au col Collon à 3087 m. Une pause pour se restaurer et admirer les sommets italiens, magnifiquement ensoleillés, puis nous redescendons le haut du glacier d’Arolla jusqu’au pied du glacier des Bouquetins à 2850 m. La neige est soufflée, croûtée, il faut se méfier des crevasses. Nous apercevons la cabane des Bouquetins à 2980 m. Un quart d’heure de montée et nous y sommes.
C’est très petit, il y a déjà du monde, notamment une quinzaine de sans-gêne qui sont venus d’Arolla pour s’amuser à trente dans un endroit prévu pour quinze. Il faudra se serrer un peu. Le gardien et la gardienne sont sympathiques, comme tous les gens de cette région que nous avons rencontrés. Nous commandons à boire, il n’y a plus rien dans la cabane, il faut aller dans la réserve. C’est une grotte dans la glace, que la neige a comblée. Max et Roland se mettent au boulot, une heure après il y a à boire pour tout le monde. Le gardien est content, il nous met quelques bouteilles de côté. La gardienne a du boulot, elle fait fondre de la neige afin d’avoir toujours de l’au chaude pour le café, le thé ou la soupe. Tout le monde boit énormément. Il faut maintenant songer au repas du soir, nous n’avons plus grand-chose : une livre de pâtes, un tube de tomate et des pâtes de fruits. Chaque groupe mange à tour de rôle à cause de la place. Nous, nous mangeons en même temps que trois autres gars à qui il reste aussi une livre de pâtes. Le gardien met tout dans la même casserole et nous prépare une sauce avec le tube de tomate et je ne sais quoi, enfin ce n’est pas mauvais. Heureusement il y a à boire. Le premier litre est vidé pendant que j’ouvre le deuxième qui, lui, durera un tout petit peu plus longtemps (5 mn). Quant aux pâtes, nos voisins de table n’auront pas l’occasion de prendre deux fois. Le repas est vite terminé dans une très bonne ambiance. Nous laissons la table pour les suivants. Une bonne partie de tarot où Silvio, en pleine forme, a tenté et réussi un «petit chelem». Il a encore du souffle ! Le gardien annonce qu’il va faire du vin chaud, nous sommes preneurs. Du blanc, du rouge et des herbes de Provence, c’est excellent. Nous en buvons deux litres, même Roland s’y met. Maintenant c’est l’heure de dormir. Les places sur les banquettes commencent à se faire étroites. Le gardien annonce qu’il faudra des volontaires pour dormir par terre, personne ne bouge. Mais comme nous avons l’intention de partir très tôt, nous nous décidons. Nous rassemblons notre matériel près de la porte, ramassons quelques couvertures et nous nous installons tant bien que mal en rouspétant un peu. J’ai la tête près du fourneau et les pieds presque dehors. Si quelqu’un veut sortir cette nuit, il devra nous enjamber. Roland prévient tout le monde : personne ne bougera cette nuit là.
6ème jour : Les Bouquetins – Zermatt – Chamonix
Nous sommes réveillés à 4H30, il fait nuit. Le temps est clair, il fera beau. Nous sommes tous d’assez mauvaise humeur, personne n’ose se lever, ils préfèrent attendre que nous soyons partis. Pour le petit déjeuner, nous n’avons plus grand chose, juste du thé, du lait concentré et de la mirabelle, même plus de pain, juste des pâtes de fruits. Nous sortons, chaussons les skis un peu à tâtons et c’est parti. Nous nous suivons de près, il fait encore nuit, il ne faut pas s’égarer. La neige craque sous les skis, le froid est piquant. Nous nous sentons écrasés dans ce cirque qu’est le haut glacier d’Arolla, chaque bruit que nous faisons est amplifié. Maintenant les sommets se dessinent nettement dans le jour qui se lève, c’est splendide. Nous voyons le sommet du col du Mt. Brûlé, que nous allons devoir franchir. La montée est rude mais courte. Le temps de mettre les peaux et nous attaquons. Toute le monde est en forme, en trois quarts d’heure nous sommes au sommet, à 3213 m. Le soleil est déjà là, une journée magnifique s’annonce. Une courte descente de cinq minutes sur le haut glacier de Tsa de Tsau ????, nous sommes au pied du dernier col de la journée et de la randonnée, le col de Valpelline. Accrocher les peaux pour la dernière fois, quelques friandises et la marche reprend. La neige est dure, soufflée, croûtée. La montée est assez longue mais pas très dure. Une heure et quart après, nous sommes au sommet à 3568 m. J’ai des ampoules aux talons : ce matin, sachant que c’était le dernier jour, je n’ai pas remis mes pansements, tant pis pour moi ! Cette fois, les peaux sont enlevées et rangées dans le fond du sac, les montures sont bloquées, il faut mettre les lunettes et nous sommes fin prêts pour la grande descente sur Zermatt, qui durera plus de trois heures. Nous commençons par la descente du Tiefmattengletscher, dans une neige qui nous permet à tous de sortir le grand jeu. Comme d’habitude, Michel recherche les plus beaux passages. Faire du ski sur ces glaciers, dans cette belle neige poudreuse, c’est vraiment un rêve qui se réalise. Tout est merveilleux. Au dessus de nous, nous avons le Cervin, cette montagne et sa face nord, qui fait rêver tous les alpinistes. A côté de nous, nous avons de magnifiques crevasses, qu’il faut contourner avec soin. Nous sommes heureux et ne pensons à rien d’autre. Pourvu que toutes ces pentes restent toujours vierges de remontées mécaniques ! Nous allons de plus en plus vite en nous amusant follement.
Michel est en pleine recherche de vitesse et d’un seul coup c’est la chute. Michel, déséquilibré, plonge dans la poudreuse. Roland, qui suivait de près, tombe à côté de lui. Max et moi réussissons à passer et à nous arrêter cent mètres plus bas. Michel se relève, il n’a rien mais son ski, plié à angle droit à hauteur de la monture, n’a pas bonne mine, il ne tient plus que par les carres. Après avoir bien ri, nous commençons à réfléchir, il faut trouver une solution. Il y a encore pas mal de kilomètres de descente à effectuer. Là, c’est le domaine de Max : tournevis, pinces et fils de fer sont sortis de son sax. Une demi-heure après, Michel peut à nouveau rechausser. Le ski gauche est normal, mais le ski droite ne fait plus que 80 cm. La fixation a été avancée, l’arrière restera sur la piste, signe de notre passage. Pendant que Max et Michel réparent, nous nous faisons dorer au soleil en grignotant nos dernières provisions. Nous repartons. Maintenant nous sommes sur le glacier du Zermattgletscher. Michel repart de plus belle, il «boite» un peu, mais cela ne semble pas le gêner beaucoup. La neige est plus dure, la descente moins rapide, toute en devers. Au pied de la face nord du Cervin, qui nous domine de toute sa masse, nous faisons comme cela plusieurs kilomètres. Silvio en pique encore une «belle» qui lui arrache l’autre bretelle du sac. C’est vite réparé, nous avons du métier maintenant. Nous trouvons les premiers acacias en haut des pistes de Zermatt. Nous nous reposons un moment au soleil, le temps de faire quelques photos du Cervin, puis c’est la descente dans la forêt sur les pistes rabotées et dure. Nous ne nous amusons pas en route, il n’y a plus grand-chose à admirer, fini la godille.
Arrivés à Zermatt, où la neige est encore abondante, nous déchaussons sur le petit pont en haut du village et nous gagnons la gare à pieds. Il y a un train pour Täsch dans une demi-heure. Claude va bientôt défaillir, il a faim. Installés dans le wagon, nous plaisantons. Claude lorgne le gâteau qu’une brave dame tient sur ses genoux, celle-ci s’en aperçoit et nous le propose. Roland accepte et le partage avec Silvio. Claude en a l’eau à la bouche. Nous arrivons à Täsch, la camionnette est là, sur le parking. Toute la bande est un peu triste. Nous regardons par là haut, la neige est si belle, le soleil si lumineux. Le matériel est embarqué et en route soi-disant pour boire un coup. Nous repartons du restaurant une heure trente plus tard, nous avons fait honneur à la cuisine valaisanne. Claude va beaucoup mieux, il s’installe dans la camionnette pour faire la sieste. Nous repartons : Sion, Martigny, le col de la Forclaz et ses vignes magnifiquement ensoleillées. Aux Grands Montets nous passons entre deux énormes murailles de neige, restes d’une avalanche qui est allée mourir à la porte des chalets, ils ont eu chaud ! Silvio passe récupérer sa voiture sur le parking des Grands Montets. Nous arrivons au chalet. Roland et Claude retrouvent leurs petites familles, les enfants sont contents, les femmes peut-être moins ? Moi j’ai encore 350 km à faire en camionnette avec Max. Silvio va reconduire Michel chez lui. Auparavant nous fêtons notre réussite au champagne. A 2 H du matin je suis à la maison. Une bonne douche et au lit. C’est tout de même agréable, après les six nuits que nous venons de passer. J’ai encore dans la tête les rudes montées et descentes vertigineuses que je me promets de retrouver dès que possible.
Le samedi d’après, nous nous retrouvons tous chez Silvio pour admirer et commenter les photos. C’est l’occasion pour Jocelyne de nous préparer quelques petits plats. Cependant une seule chose nous trotte dans la tête :
à quand la prochaine ?