Ski extrême dans les Vosges
Hiver 1980
1ère randonnée
Des randonnées dans les Vosges, j’en ai fait beaucoup, elles m’ont toutes et toujours enchanté. D’abord parce que j’aime les Vosges et puis aussi parce qu’aucune n’est pareille Même si l’on prend le même parcours, à quelques jours d’intervalle, tout peut être différent, suite aux changements de température, aux chutes de neige, on se retrouve sur des pistes nouvelles, impraticables un jour, faciles le lendemain. Mais ce qu’il faut surtout, c’est savoir regarder et apprécier. Toutefois, j’ai choisi de parler de cette journée parce qu’elle restera toujours comme une très belle aventure.
Nous sommes donc partis de bonne heure. Nous nous retrouvons tous au bas des pistes de Vologne. Toujours la même équipe, Marc est là aussi, il veut essayer la neige vierge et poudreuse qu’il adore et que nous espérons trouver dans les couloirs derrière le Hohneck. De la route des Crêtes où nous a amené le tire-fesses, nous commençons notre marche vers ces magnifiques couloirs qui existent du côté est des Vosges. Il y a beaucoup de neige mais, avec le beau temps et le gel, il n’y a plus que de la glace, dure comme de la pierre avec toutefois 4 à 5 centimètres de neige fraîche dessus, qui nous empêche de voir la glace.
Nous arrivons au sommet du cirque du « Wormspel », il y a un peu de brouillard, ce qui nous empêche de voir le fond des couloirs. Les premières coulées ne nous semblent pas très sûres, nous les observons depuis le sommet de la corniche, qui par endroits dépasse 10 mètres d’épaisseur. Lorsque tout cela se mettre à fondre, il y aura de belles avalanches, que j’aimerais pouvoir observer. Nous passons devant le sommet du Hohneck, là, entre le col de Falimont et le Hohneck, il y a un magnifique couloir qui mène à la ferme du Frankental. Au moins 300 mètres de long, presque en ligne droite et un pourcentage très dur, surtout les 50 premiers mètres. J’appellerai ce couloir « la combe de Roland », puisque aucun nom ne figure ailleurs. Nous observons un moment le sommet, c’est une vraie patinoire, tout en glace.
Enfin Roland se décide, il attaque, il fait trois virages et s’arrête. Avec le dérapage, il est déjà plus de 20 mètres en dessous de nous. Il ne faut surtout pas tomber, car il n’y a aucune possibilité de s’arrêter ou de s’accrocher. Il nous invite maintenant à venir le rejoindre. Silvio décide de ne pas passer par là (trop risqué, une chute et c’est la descente jusqu’en bas). Nous décidons donc de rester tous ensemble, Roland va remonter. A skis ce n’est pas possible, il décide d’enlever ses skis et il taillera des marches dans la glace avec le bout de ses chaussures. Pour le premier ski cela se passe bien, il le plante dans la neige et commence à enlever le deuxième. Cà y est, il se redresse et c’est le drame. N’étant pas assuré, il a voulu bouger et a décroché. Nous le regardons, impuissants, filer et rebondir comme une balle au milieu d’un grand nuage de neige poudreuse. En quelques secondes il est à peine visible là en bas à 200 mètres. J’ai une peur bleue, comment a-t-il digéré cette descente ? Je crie comme un fou. Au bout de quelques dizaines de secondes qui me paraissent bien longues, il lève les bras pour nous rassurer, il se redresse, se secoue, rien de cassé, ouf ! Tout le monde a tremblé mais commence à rigoler, c’est bon signe.
Il faut maintenant que Roland remonte. Il va tout d’abord rechercher un de ses skis qui est 100 mètres plus bas que lui, puis, à l’aide de ce ski qui lui servira de piolet, il commence lentement sa progression vers nous. En attendant, nous essayons de récupérer le deuxième ski de Roland qui est là, tout près, piqué dans la glace à 20 mètres. Il nous faudra près de deux heures pour récupérer le matériel et Roland, bien secoué, qui avouera avoir pensé à la mort dans sa courte descente, surtout lorsque la poudreuse pénètre dans la bouche. Si vous n’avez pas la présence d’esprit de la fermer, c’est foutu, c’est l’asphyxie. Enfin !!!!
Enfin tous réunis en haut, nous discutons un moment puis nous décidons de descendre à la ferme de Frankental par la combe de Falimont, là nous mangerons, car les émotions çà creuse. Le sommet de cette combe est encombré par une bande d’Allemands encordés, qui s’entraînent à faire du cramponnage sur la glace. Ils ne se fatiguent pas trop. Etant arrivés par le haut, ils ne s’éloignent pas trop de la ligne de crête afin de n’avoir pas trop à remonter, ce qui les mettrait en retard pour le repas de midi. Nous passons au travers du troupeau et commençons notre descente. Les cent premiers mètres sont glacés, ensuite nous trouvons de la belle neige poudreuse, c’est magnifique, rien que cela valait le déplacement.
Nous nous arrêtons à la ferme du Frankental et là, à l’abri près de l’étable, nous mangeons. Les émotions n’ont pas entamé l’appétit de Roland, heureusement. Une petite heure après, nous mettons les peaux. Il neige maintenant à gros flocons et nous attaquons pour rejoindre le Hohneck en passant par le Schauffertal. Il nous faudra 1H30 pour arriver en haut en faisant une pause au pied du couloir où Roland a atterri, surtout pour prendre quelques photos. La montée est assez raide et en devers. Marc souffre un peu, il n’a pas de skis de randonnée, il ne peut pas débloquer ses montures, cela tire dans les mollets. Il ne se prive pas de rouspéter, il ne connaît pas la chance qu’il a, moi, à son âge, j’aurais donné beaucoup pour que quelqu’un m’emmène faire ce genre de randonnée. Du sommet du Hohneck, après un petit casse-croûte, nous rejoignons la Route des Crêtes que nous suivons pendant environ 3 kilomètres, où nous rencontrons beaucoup de skieurs de fond. C’est vraiment un parcours magnifique pour les randonneurs : légères montées et descentes se suivent régulièrement. Et si la visibilité est bonne, on a un magnifique panorama. Nous sommes arrivés à l’aplomb du lac de Blanchemer, où il y a un magnifique couloir qui descend droit vers le lac. Le début est assez impressionnant, nous nous lançons dans une série de virages dans la neige fraîche, qui part sous les skis et forme de belles petites coulées, c’est magnifique. Marc ne rouspète plus, il en redemande. Une petite traversée dans la forêt et nous sommes au bord du lac, qui est complètement gelé. Nous regardons notre descente, que nous voudrions bien recommencer, cela sera pour une autre fois, c’est sûr. Du lac, après 10 minutes de descente, nous rejoignons la route. Je remonte un bon kilomètre à pied pour chercher la voiture. Nous buvons un bon coup chez « Jean d’Zouze », Roland tenait vraiment a arroser cela, il boit quelques poires.
Cette journée là, nous ne sommes pas près de l’oublier, c’est un souvenir impérissable. Mais il ne faut tout de même pas trop jouer avec le feu, parce que, si ce couloir que Roland a dévalé n’avait pas été parfaitement rectiligne et que Roland ait été chassé en dehors pour être projeté sur des rochers, allez savoir ce qu’il serait arrivé !!!!
2ème randonnée
Je suis de pure souche vosgienne, la vrai souche, celle qui est sortie de la racine et non celle qui a été amenée pas le vent. Donc ne m’en veuillez pas si mon récit est trop terre à terre. Ce que l’on ressent à l’intérieur de tout être, ne peut pas toujours être exprimé. Celui qui n’a pas la possibilité ou la capacité de fouler les neiges éternelles et la haute montagne, ou l’honneur de skier entre deux murailles de neige ou de glace, ne me comprendra pas. J’ai décidé de raconter ce que je vais faire en compagnie de mes frères et beaux-frères, cette vraie rencontre avec la haute montagne, qui me fascine et que j’admire depuis toujours, mais que je n’ai jamais osé affronter, n’en ayant pas eu le culot ni l’occasion. Je voudrais que cela reste un souvenir pur et impérissable, car je suis sûr et je resterai toujours persuadé, que c’est la première confrontation qui est la plus belle, surtout si la bataille est dure. Nous, qui faisons du ski a un niveau assez honnête et qui sommes tous respectueux de la montagne, tout ne nous méfiant de sa force certaine, nous avons décidé de l’affronter. Oh, bien amicalement, car il est certain qu’elle est beaucoup plus forte que nous, surtout lorsque ses deux principaux alliés se mettent de la partie : la neige et le vent. Mais, si par chance, nos alliés à nous se manifestent, le beau temps et le froid, la confrontation est plus égale et plus belle. Le soleil sera donc de la partie, puisque la montagne, comme toute chose grandiose, est fière et désire se faire admirer. Nous espérons qu’elle redressera la tête et se présenta à nous de la façon la plus pur et la plus belle.
Nous sommes donc cinq amoureux de la montagne, de la neige et du ski pour cette randonnée, « la Haute Route », plus un guide de haute montagne, que nous avons trouvé facilement puisqu’il est de notre village et qu’il part souvent pour de tels raids.
Il y a Silvio, le frère de ma femme, qui a appris à aimer la neige et la montagne dans les Vosges et qui maintenant qu’il vit en Alsace, ne manque pas d’y retourner avec sa petite famille pour dévaler et admirer ces beaux sommets que sont les Hautes Vosges.
Il y a Roland, mon plus jeune frère, qui lui, malgré quelques incompatibilités de caractère avec ses dirigeants de travail, préfère malgré tout rester dans ce beau coin de la Haute Moselotte, qui luis est chère et l’amitié est une chose douce.
Il y a Max, l’autre frère, c’est lui le plus expérimenté de tous pour ce genre de balade puisqu’il a travaillé plusieurs années dans les stations de sport d’hiver alpines et a skié un peu partout. Son expérience et ses connaissances du matériel et de la montagne nous seront très précieuses.
Il y a Claude, le mari de ma sœur, le Bressaud. Lui, il est né dans la neige, au pied de la montagne. Son rêve ce n’est pas tellement la vitesse ni les acrobaties, ce sont les longues promenades à ski de fond dans les sous-bois ou sur les belles crêtes vosgiennes, que ne pourront jamais admirer ceux qui ne veulent pas faire quelques efforts.
Il y a Joël, c’est moi, j’ai vécu près de trente ans dans les Vosges, mais je les ai quittées pour épargner plus d’argent. Je conserve toutefois une nostalgie certaine pour ce beau coin de petite montagne qui, malgré son apparence débonnaire, permet à celui que veut s’en donner la peine, de profiter de la neige et de quelques beaux coins, tout comme en haute montagne.
Il y a aussi Michel, c’est le guide. Il doit sûrement être aussi un fanatique de la montagne, seulement lui a eu la bonne idée de joindre l’utile à l’agréable, puisqu’il en a fait son métier.
Notre première réunion pour mettre au point ce projet, se passe chez Roland. C’est déjà l’occasion d’un petit gueuleton que Pierrette a dû préparer. Après une bonne journée passée sur les pentes de la Bresse, nous arrivons donc et la discussion commence : spécialité counhaise, Côte du Rhône, etc. Enfin, au bout d’un moment, Michel arrive avec sa petite famille. Après les présentations, le café, le gâteau, le champagne, les choses sérieuses commencent. Nous consultons les cartes, il s’agit de savoir quel itinéraire emprunter. Tout le monde est unanime, le plus dur. Michel a le sourire, il en a vu souffrir d’autres. Enfin, on verra ! Il énumère le matériel que chacun devra se procurer pour emporter. Nous faisons confiance à Huguette, c’est elle qui prend des notes, Max sera chargé ! Mais il est déjà presque minuit. Rendez-vous chez moi pour le premier essai avec tout le matériel sur les sommets de nos Vosges.
Cette fois çà y est, la répétition va pouvoir commencer. Nous avons réussi à louer du matériel à peu près correct après pas mal de coups de téléphone et de déplacements dans tout le département : deux paires de skis à Munster, trois paires à Mulhouse, ainsi que les peaux. Mais pas de chaussures de raid, chacun prendra ses chaussures alpines, sauf moi qui ai réussi à trouver une paire de randonnées en soldes, j’ai de la chance d’avoir de grands pieds. La veille au soir, Max et moi passons deux heures à régler les skis, à essayer les peaux. C’est Jocelyne qui a amené les chaussures de Silvio pour les régler, elle nous prévient qu’il n’est pas sûr de venir, il a la grippe, il est assez mal en point.
Claude et Roland arrivent le matin à 8H. Chacun a pris son sac de montagne que nous garnissons copieusement (l’alimentation est très importante en montagne). Max n’a pas oublié le carburant, il a les reins solides. Silvio, lui, est cloué au lit, il a la grippe, dommage, il se rattrapera la prochaine fois.
Il pleut, nous partons dans la belle voiture de Claude au pied des pistes du Gaschney, où nous garons la voiture. Il neige, nous avons de la chance, l’entraînement sera un peu plus dur. Max et moi, qui avons déjà testé le matériel, nous sommes assez vite prêts, les peaux sont mises. Roland, lui, ne cherche pas trop à comprendre, il chausse et verra à l’usage. Quant à Claude, il commence par manger et après avoir tout inspecté, tout essayé, comprend qu’il faut y aller. Moi j‘ai déjà fait 300 mètres. Je monte tranquillement, droit dans la pente, à côté du remonte-pente, sous le regard amusé de quelques skieurs tranquillement installés sur le télésiège, qui ne vont pas tarder à me croiser en redescendant et cela plusieurs fois. J’ai un peu mal aux mollets, la pente est assez raide, je commence à m’essouffler. J’arrive en haut, c’est assez court, le petit Hohneck. Tout le monde arrive en haut. Après quelques réglages, Claude s’est aperçu qu’il a les montures les moins pratiques, il ne faudra pas s’embarquer pour Chamonix avec cela. Après une légère descente sans enlever les peaux, nous attaquons la montée du Hohneck proprement dite. La pente n’est pas très raide, nous montons ensemble, tranquillement. Le temps est encore assez clair, mais il commence à neiger, nous arrivons à l’hôtel du sommet un peu avant midi. Nous décidons de faire la descente jusqu’au Lac de Schiesroth où nous mangerons. Le temps d’enlever les peaux, d’enfiler les anoraks et nous cherchons un passage dans la corniche pour plonger vers le lac que nous voyons en bas. Nous trouvons le passage, d’autres y sont déjà passés. La neige est très bonne, la pente est très rude, hélas c’est un peu court. Tout se passe bien, Claude nous fait une démonstration de godille. Après un passage difficile dans la forêt, nous sommes en bas. Le lac est à moitié gelé. Maintenant la tempête de neige fait rage, il y a déjà cinq centimètres de fraîche. Heureusement au bout du lac, il y a un chalet en construction, nous entrons et, avec des tréteaux et des madriers, nous installons une table. Nous nous couvrons le plus possible et faisons honneur aux provisions que nous avons emportées, est un très bon moment. Cependant, il ne faut pas se refroidir, il faut repartir, le chemin est encore long, il va falloir remonter. Nous passons sur la digue et, skis sur le sac, nous montons vers le Spitzkopf en nous proposant de rejoindre le Hohneck par l’arrête sommitale de cette petite chaîne qui, accrochée telle une branche au grand corps de la montagne vosgienne, refuse l’érosion qu’ont subi tous les sommets avoisinants. La montée est raide, heureusement la neige porte assez bien à part quelques endroits où nous plantons jusqu’à mi-cuisse et les branches des arbres qui accrochent les skis. La fatigue commence à se faire sentir et cette arrête en dents de scie qui n’en finit pas, il y a 21 pointes à passer plusieurs fois. Arrivés en haut, il faut retourner et contourner ce sommet qui se révèle impossible à franchir à cause de la glace. La visibilité se réduit à un vingtaine de mètres et la neige continue à s’amonceler. Nous parlons de moins en moins en espérant que la prochaine pointe qui émerge de la brume sera la dernière. Ouf, çà y est, nous sommes passés. Il nous reste trois cent mètres à faire pour voir enfin apparaître, sorti de la tempête, l’hôtel-restaurant du sommet du Hohneck, qui ne nous réchauffera pas beaucoup puisqu’il est fermé. Il y a deux heures et demi que nous sommes partis du lac, nous nous arrêtons un peu à l’abri du vent pour vider la dernière bouteille et rechausser les skis. Un peu de descente, cela fait du bien malgré que cette neige croûtée, tôlée, est assez dangereuse. Claude manque d’y laisser un genou. Nous remontons à pied, les skis sur l’épaule, vers le sommet du petit Hohneck où les remonte-pentes du Gaschney arrivent. Il y a un peu de neige fraîche sur la piste et quelques skieurs, cela ne vaut pas la descente du matin vers le lac dans la neige vierge. Nous arrivons aux voitures. Le temps de tout charger dans le coffre et sur la voiture, nous rentrons à la maison où toute la famille nous attend pour reprendre des forces. Une bonne soupe bien chaude est la bienvenue. Puis le conversation tourne autour de cette journée et des enseignements que nous en tirons pour préparer le « Grand Raid ». Il est dommage que Silvio n’ai pas pu y participer. Après avoir réfléchi et discuté de cet essai qui fut pour nous une magnifique balade, nous décidons de refaire une journée de randonnée dans nos Vosges. Cette fois Silvio sera là mais c’est Claude qui ne peut venir, il doit faire la Nurse. La recherche du matériel ne nous pose pas de problèmes cette fois, nous commençons à être habitués.
3ème randonnée
Nous montons en voiture pour la route des Américains jusqu’à la route des Crêtes où nous devons nous arrêter, il y a encore deux à trois mètres de neige sur la route. Nous nous équipons et partons à pied vers le Hohneck distant de six à sept kilomètres. Après vingt minutes, nous chaussons les skis pour nous laisser glisser doucement en admirant le paysage. La visibilité est excellente, c’est un temps de Calendes de Mars, une demi-heure de soleil, dix minutes de neige. Roland a des ennuis avec ses montures, il a de trop petits souliers, cela n’est pas encore au point. Maintenant il faut déchausser et marcher car la neige commence à se faire rare en particulier sur les bosses et dans les endroits bien exposés au soleil. Nous arrivons au sommet de la Duchesse, le téléski ne fonctionne plus, nous sommes euls sur ce sommet, nous pouvons voir en dessous de nous les skieurs du Chitelet et du Goulet qui profitent encore des dernières semaines de sports d’hiver. Il faut continuer, le Hohneck est encore à un kilomètre. Une légère descente à skis, une montée skis sur l’épaule et nous somment au sommet. Il est midi, les estomacs commencent à se creuse mais nous ne pouvons nous arrêter ici, il y a un vent à déraciner « le roseau », il faut redescendre derrière la crête. Nous faisons quelques photos puis nous arrivons à Falimont. Nous allons plonger dans cette combe magnifique, très pentue au départ et qui permet de s’entraîner sérieusement pour le spécial. La neige est bonne, nous prenons tout notre temps, le coup d’œil en vaut la peine. Nous sommes en bas, le soleil est là. Nous déballons les sacs et commençons un bon petit pique-nique qui se termine assez rapidement car le ciel se couvre et une sérieuse giboulée commence à nous balayer et à nous rafraîchir. Nous remballons tout et décidons de remonter en passant devant la ferme du Frankental. Nous montons par derrière, les skis sur le dos. Nous attaquons droit dans la pente, un joli passage à gauche de Falimont. C’est assez dur, après une demie heure et pas mal d’efforts ; nous sommes sur la crête. Quelques photos, le soleil est revenu. Puis c’est le retour vers les voitures que nous retrouvons une bonne heure après. Nous sommes bien fatigués mais très satisfaits de notre journée. Une petite ombre au tableau toutefois, un triste individu s’est amusé à vider le reste de sa gourde dans le réservoir de Roland. Aller à la montagne pour penser à cela, c’est triste, c’est sûrement un gars de la ville.
Le Grand Paradis - Pâques 1982
Cette fois c’est en Italie que nous avons décidé d’aller promener nos peaux de phoque, sur les glaciers du Grand Paradis. Il parait qu’il y a de belles descentes à faire et que l’endroit n’est pas encore trop fréquenté, ce qui pour moi est une des choses les plus importantes. Marcher dans cette immense solitude en contemplant les sommets environnants écrasés par un soleil de plomb me procure une joie profonde et me laisse rêveur devant la qualité de cette nature là. Ou encore avancer dans le brouillard, dans le froid, à la recherche du but qui semble ne jamais devoir venir est une chose fantastique, surtout lorsque, après maints efforts, se dessine dans la brume, le bivouac qui nous accueillera pour la nuit. Tout cela fait partie de nos joies et contribue à ancrer encore plus profondément en moi le virus de la montagne qui me tient bien. C’est tout cela que j’aimerais faire partager un peu en écrivant ces petits résumés.
C’est toujours la même équipe, cette fois au complet : Claude, Roland, Max, Silvio, Michel et moi. La première phase de l’opération se passe chez Claude, nous nous réunissons un samedi soir, c’est toujours l’occasion de faire un bon «gueuleton». Nous établissons chacun une liste de matériel qu’il faudra se procurer et décidons d’emporter la nourriture pour les cinq jours, les sacs seront lourds. Nous aimerions partir de Val d’Isère, passer la frontière pour rejoindre le Grand Paradis par le Col de la Vache, mais cela pose pas mal de problèmes avec les voitures, le Petit St. Bernard étant fermé. Nous décidons donc de partir tous en camionnette, de rejoindre le Val d’Aoste par le Grand St. Bernard, puis de remonter le Val de Rhèmes jusqu’à Rhèmes Notre Dame, où nous laisserons la camionnette que nous rejoindrons à la fin par un moyen quelconque. Puis nous nous donnons rendez-vous chez moi le samedi soir pour préparer les sacs, dormir un peu afin de partir très tôt vers 3H le dimanche.
Vers 18H tout le monde est là, Michel lui, a déjà son sac tout prêt, c’est là que l’on trouvera l’équipement collectif indispensable : cordes, pelles traîneaux, harnais, broches, mousquetons, pharmacie etc., cela fait un bon sac. Nous, nous nous partageons les victuailles en volume et en poids en essayant d’établir des menus à peu près équitables, plus chacun son petit matériel, à la fin nous avons des sacs dont le poids varie entre 14 et 15 kg. C’est largement suffisant, surtout lorsqu’il faut les porter pendant huit ou neuf heures. Michel étrenne de nouveaux skis et de nouvelles montures, ultra modernes. Claude, lui, a loué des skis et acheté des chaussures toutes neuves qu’il n’a pas encore essayées, il espère qu’elles iront bien. Max, lui, s’est mis au cinéma, il a acheté une caméra, nous espérons rapporter de beaux souvenirs. Nous sommes maintenant bien rodés pour ce genre de préparatifs, c’est assez rapidement fait. Cette année, nous emportons aussi les duvets, il y a des baraques sur le parcours qui n’ont pas l’air bien équipées, il vaut mieux se méfier. Silvio n’est pas très rassuré, il n’a pas fait de sport depuis longtemps, gare à la condition physique. Cette fois nous allons nous coucher assez rapidement, sans faire d’excès de boisson, tout le monde veut être en forme. J’ai du mal à m’endormir comme toujours en pareil cas, je me vois déjà avancer lentement au milieu d’énormes séracs. Cette longue marche finit tout de même par m’assoupir et puis d’un seul coup c’est le réveil.
Cette fois c’est moi qui réveille toute le monde, ce sera la seule au cours du raid. Un petit déjeuner vite avalé et c’est parti. Il fait beau, nous passons prendre Max et Silvio et en route. Pour aller plus vite, nous voulons prendre l’autoroute en Allemagne, hélas, là nous tombons sur un douanier qui, sous prétexte que notre banc n’est pas bien amarré, nous fait retourner. Il faut passer par la Suisse, ce n’est pas bien grave pour nous, cela l’est beaucoup plus pour ce douanier qui, croyant faire son métier, ne fait que faire ressurgir dans l’esprit de tout le monde, des souvenirs qui ne demandent qu’à s’estomper, c’est bien triste … Je préfère ne pas m’attarder là-dessus.
La traversée de la Suisse ne nous pose aucun problème, il y a pas mal de voitures chargées de skis, qui se dirigent vers les innombrables stations de sports d’hiver qui ornent l’Helvétie. Silvio et Roland me tiennent compagnie pendant que je conduis. Roland mange son fromage du matin. Michel et Max essaient de se reposer encore un peu. Claude lui, pas de problèmes, il dort vraiment, je ne sais pas s’il a été vraiment réveillé ce matin. Le jour commence à se lever, nous approchons du pied du Grand St. Bernard. Il faut faire le plein pour attaquer la montée, puis nous faisons une halte au Petit Velan, où nous avons passé une soirée et une nuit lors de Chamonix-Zermatt, nous en gardons un bon souvenir. Nous passons le St. Bernard par le tunnel et nous plongeons sur la belle Vallée d’Aoste. Il faut s’arrêter pour laisser refroidir les freins et manger un morceau. Là, tout le monde est réveillé. Nous sommes en Italie, quelques kilomètres plus loin, nous trouvons la route qui remonte jusqu’à Breuil. C’est une très belle petite vallée avec au fond, une belle rivière à truites où les pêcheurs sont très nombreux. Plus haut, nous traversons de petits villages, dont la plupart des maisons sont en ruines ou abandonnées parce qu’elles sont trop loin de la ville et tout de même encore trop loin des stations. Il y a maintenant pas mal de neige, la route est dégagée depuis peu de temps, elle a été coupée bon nombre de fois cet hiver par d’innombrables coulées d’avalanches, qui ont fait pas mal de dégâts.
Nous arrivons à Breuil, 1725m, c’est le bout de la route pour la camionnette, nous la garons sur le petit parking au centre du village. Nous nous équipons, il est environ 10H du matin. Le voyage s’est bien passé, il fait un temps splendide et nous ne souhaitons qu’une seule chose, c’est que cela continue. Michel réussi encore à trouver une carte du coin, ici il n’en existe pas au 25 000ème, il faut se contenter du 50 000ème. En plus les côtes ne sont pas toujours précises, ce qui est assez gênant en cas de mauvais temps, mais Michel se débrouillera. Ici c’est vraiment un beau petit coin, il y a pas mal de touristes, qui se promènent à skis de fond et qui se sont bronzer. Un tout petit remonte-pente les aide à remonter, c’est vraiment un coin pour skieurs tranquilles.
Nous sommes harnachés, crème solaire, casquettes, lunettes, un petit coup d’œil sur la marche à suivre et qui nous mène jusqu’au refuge de Benevolo, qui est à 2250m. Il faut compter quatre heures pour arriver là-haut, c’est largement suffisant pour le premier jour. Nous montons tranquillement. Quel temps splendide. Nous suivons un moment le torrent de Dora di Rhèmes, nous passons à coté de plusieurs petites bourgades inhabitées pour le moment, qui servent de résidences d’été. Il fait vraiment chaud, gare aux premiers coups de soleil. Arrivés à mi-parcours, nous faisons une petite pause. Quelques photos et nous continuons la montée, à flanc de montagne cette fois. Il y a pas mal de petites coulées qui se déclanchent un peu partout sous l’action du soleil. Mais ce n’est pas dangereux, le plus gros est descendu depuis longtemps. Michel va devant, je le suis à une dizaine de mètres. Le reste de la bande musarde quelques centaines de mètres derrière. Silvio ferme la marche. Au-dessus de nous il y a de belles barres rocheuses qui cachent les sommets et les dangers d’avalanches. Au fond de la vallée, il y a pas mal de fondeurs, qui se prélassent au soleil. Soudain je suis tiré de ma rêverie par un bruit que je connais bien maintenant, c’est une avalanche. Je lève la tête et je la vois derrière moi, à quelques centaines de mètres, sauter la barre rocheuse à peu près vers l’endroit où le reste de la troupe doit se trouver. Je ne peux les voir, nous venons de tourner derrière un monticule. Michel s’est retourné, inquiet, nous faisons demi-tour en vitesse et nous voyons avec soulagement que l’avalanche leur a seulement rasé les talons. Max lui, déclare tranquillement : «si elle était venue sur nous, nous aurions eu le temps de partir», Roland a l’air beaucoup moins sûr, Claude regarde et n’en pense pas moins, quant à Silvio, il se contente de dire «alors Joël, tu as tout loupé !». Nous regardons un moment la coulée, puis nous repartons assez rapidement, il vaut mieux ne pas trop traîner dans ces parages.
Nous sommes maintenant à 2000m, à côté d’une bergerie, qui a vu la toiture soufflée cet hiver par une avalanche. L’endroit nous semble propice pour se reposer et manger. Il fait vraiment bon au soleil. Roland pénètre dans la bergerie et nous appelle, il y a des découvertes à faire. Cette bâtisse a été occupée l’été dernier, tout est encore en place, prêt pour la prochaine saison, même l’odeur des moutons est encore bien là. Il y a aussi une dame-jeanne de 50l. aux ¾ pleine de vin rouge, qui n’est pas mauvais du tout… Il y a aussi de magnifiques chaudrons en cuivre, qui servent à la fabrication du fromage. Cette bergerie est toute neuve, mais construite trop près du couloir à avalanches, elle n’a pas résisté, tandis que sa très vieille sœur, qui est tout près, n’a pas souffert, elle devra certainement reprendre du service. Maintenant il faut repartir, la pause a été assez longue, mais avec le beau temps, nous ne sommes pas pressés. Nous apercevons le refuge au-dessus d’un éperon rocheux, qu’il nous faudra gravir en le contournant. Ce sera un peu plus dur, pour le moment c’est assez plat. Nous remontons toujours le torrent, qui est tantôt sous la glace, tantôt à l’air libre. Nous arrivons à un petit pont. Là nous faisons le plein des gourdes avant d’attaquer le raidillon qui nous mènera en haut. Nous allons pouvoir tester la condition physique. Je mets les cales de montée, qui s’avèrent bien pratiques, lorsque la pente est raide.
Une bonne demi-heure d’efforts et je suis en haut à 2285m. Michel est déjà arrivé. Le refuge est gardé mais il est aussi occupé par une compagnie de militaires de l’OTAN, qui font des raids en montagne. On se croirait au milieu d’une caserne. Pour l’installation, on verra plus tard, pour le moment nous buvons une bière, qui n’est pas très bonne mais que nous apprécions tout de même. Nous restons au soleil à côté du refuge, il fait bon. Les militaires allemands font leur toilette autour de la source, les pieds dans la neige dans la tenue d’Adam, c’est bien dans leurs mœurs. A l’intérieur, d’autres soldats boivent le thé. Ensuite nous aurons de la place, le gardien nous montre nos couchettes, puis nous nous installons pour manger un peu et discuter sur l’itinéraire de demain. Les gradés allemands, qui connaissent le parcours pour l’avoir déjà effectué, nous expliquent un peu. On ne sait pas encore si on rejoindra directement le refuge Vittorio Emmanuel ou si on s’arrêtera au refuge de Chivasso, cela dépendra de la forme et du temps, car il y a quelques nuages qui ne laissent rien présager de bon. Il y a encore deux ou trois randonneurs qui arrivent. La température fraîchit. Nous visitons le coin réservé au refuge d’hiver qui lui, reste toujours ouvert. La neige, qui fond sur le toit, coule à l’intérieur sur les couchettes, ce n’est pas très bien entretenu et le gardien s’en moque un peu, ce n’est pas cela qui lui rapporte, ce qui compte pour lui, ce sont les touristes qui montent en été pour manger. Nous aurions trouvé le refuge fermé s’il n’y avait pas eu les militaires. Maintenant il nous faut préparer notre premier repas. Nous disposons du matériel de la cuisine, c’est assez vite fait. Nous avons très bon appétit. Demain matin nous voulons partir très tôt, mais ici personne ne se réveille avant 7 ou 8H, c’est beaucoup trop tard pour nous. Pour le petit déjeuner, il nous faudra donc nous débrouiller avec les moyens du bord, puisque la porte du restaurant reste fermée. Nous nous couchons, j’ai du mal à m’endormir, les troufions ne sont pas pressés de se coucher, ils apprécient beaucoup les grandes bouteilles de vin italien. Je comprends (sans l’approuver) le gardien, qui préfère des clients comme eux plutôt que comme nous. C’est la vie qui est comme cela, il y aurait trop de choses à changer, il vaut mieux essayer de profiter de ce qui est encore beau.
La nuit se passe très bien tout de même, j’apprécie le confort de mon sac de couchage, c’est beaucoup mieux que les couvertures. C’est déjà le réveil, nous nous préparons tranquillement. Il fait encore nuit noire, tout le monde dort profondément, le vin aidant. Après avoir ramassé tout notre barda, nous sortons par la petite porte pour aller préparer notre casse-croûte. Là nous sommes bien tranquilles pour nos petits préparatifs de départ. C’est Roland qui rationne café, thé, sucre, il vaut mieux, ce n’est que le premier jour. Dehors la nuit est belle, il ne fait pas très froid, entre -5 et -10°C. Nous chaussons les skis, les peaux sont déjà dessus et la colonne s’ébranle. Nous remontons toujours le long du même torrent par la rive droite. Nous ne le voyons plus, il a fait son lit sous des mètres de neige et de glace. Au bout d’un quart d’heure, il faut s’arrêter pour enlever les pulls. Tout le monde est bien chaud. Le jour se lève doucement, il ne fait pas froid du tout. A notre droite nous voyons la San Helena, qui n’est pas très élevée mais son sommet est tout de même dans le brouillard. A notre gauche, au loin sur l’autre versant, nous pouvons aussi apercevoir le Col de Nivoletta, par lequel nous devons passer et de ce col de gros nuages semblent sortir, comme si la vallée qui est derrière en était trop pleine. Qu’allons nous trouver derrière ? Nous n’y sommes pas encore, notre avance continue. Nous sommes absolument seuls dans ce secteur. Tout va bien, nous passons sur le torrent et nous nous dirigeons droit vers le col, vers le mauvais temps. La pente est beaucoup plus raide, les espaces entre nous s’allongent, chacun monte à sa main. Silvio rouspète en se demandant ce qu’il est venu faire ici. Le vent est très violent. Nous nous arrêtons pour reprendre des forces et nous nourrir un peu. Mais il fait vraiment trop mauvais, nous ressortons les bonnets et les pulls et nous repartons aussitôt en plein brouillard, sans aucune visibilité. Michel est parti devant, je suis sa trace qui monte en zigzags. Au bout d’une heure de marche forcée dans ce grand silence blanc, je commence à me demander où peut bien être ce col. On ne voit pas à cinq mètres. Puis j’aperçois quelques rochers et l’arête sommitale qui se détache devant moi. Ouf ! J’y suis, c’est le Col de Nivoletta à 3150m. Ici le temps est complètement bouché. Michel est déjà entrain d’essayer de trouver un passage, cela ne sera pas facile. Tout le monde est maintenant bien arrivé. Silvio est bien content d’être en haut, Claude commence à avoir mal aux pieds. Nous faisons quelques photos. Michel a trouvé un passage, c’est assez dangereux, il faut mettre la corde et, les skis aux pieds, nous passons un après l’autre en nous laissant glisser le long de la corde. Il ne faudrait pas décrocher, nous savons que quelques cent mètres plus bas se trouvent de belles barres rocheuses qu’il nous faudra aller contourner par le Nord. Nous marchons maintenant en plein devers sur le sommet du Gran Vaudala, au-dessus des barres. Il nous faut traverser sans cesse des coulées d’avalanches, ce n’est pas de la marche très agréable ni de tout repos. Le brouillard et le froid ont tout de même du bon, la neige est restée dure, ce qui diminue beaucoup les risques de nouvelles avalanches. Malgré cela, nous préfèrerions tout de même un beau soleil ou au moins une bonne visibilité. Michel va toujours devant pour repérer les passages. Certains endroits sont assez délicats, il nous faut planter les skis auxquels on arrime la corde pour faire main courante, c’est plus sûr. Tout se passe très bien dans la forme et la bonne humeur. Nous contournons maintenant les barres et plongeons sur le Lac Leita, qui, heureusement, est bien enfoui sous la neige et la glace. Et en redescendant vers le Sud, nous devrions trouver le bivouac de Chivasso à 2604m, puisque nous avons décidé de nous arrêter là, en espérant que le temps sera meilleur demain. Enfin, on verra, pour le moment, avec ce brouillard, on ne voit rien du tout. D’après la carte, il devrait être tout près. Si le temps était clair, nous le verrions certainement. Nous sommes sûrement toujours sur le lac, il nous faut chercher sur la gauche. Michel nous annonce qu’il a repéré des bergeries, nous pourrons toujours nous y installer si on ne trouve pas le refuge.
Mais à ce moment là, à la faveur d’une éclaircie, nous l’apercevons, c’est une belle bâtisse aux volets clos. Elle est à peu près à une demi-heure de nous après une petite grimpette. Maintenant nous sommes rassurés, nous ne pressons plus, il y a encore un ravin à traverser au fond duquel, en été, doit couler un ruisseau qui alimente le lac. Nous sommes au pied du raidillon, juste sous le refuge. Il neige et le brouillard qui se déplace nous permet de temps à autre de l’apercevoir. Nous nous reposons un peu pour boire un coup, nous sommes bien là dans la neige. Nous repartons, un petit effort et on y est. Le refuge est fermé, en faisant le tour, nous trouvons le refuge d’hiver qui est très beau. C’est une véranda qui a été construite sous l’avant-toit de la maison. Il y a quatre couchettes, une table, un banc et un fourneau avec du bois. Nous sommes immédiatement au boulot, en deux temps trois mouvements, il y a de la fumée plein la baraque, cela s’arrange après avoir bricolé le fourneau qui sera bientôt bon pour la réforme. Il est vrai que tout le monde s’en sert mais bien rares sont ceux qui font quelque chose pour lui prolonger la vie. Nous pouvons donc préparer notre soupe, c’est ce que tout le monde préfère après une journée dans le froid et le brouillard et que nous sommes au bout de l’étape. Nous espérons être seuls, nous serons très bien. A la faveur d’éclaircies, nous apercevons, en bas, au début de la vallée, l’auberge de Savoie qui était en son temps le pavillon royal de chasse des ducs de Savoie. Heureusement maintenant tout cela est terminé et cette région est protégée. Il y a un couple qui arrive, ils viennent de Val d’Isère, ils ont eu pas mal de problèmes au Col de la Vache à cause du brouillard. Ils ont dépassé quatre autres randonneurs qui normalement devraient arriver dans peu de temps, il faudra donc se serrer un peu. Mais en cherchant bien, nous trouvons une fenêtre ouverte avec six couchettes disponibles. C’est parfait, nous nous installons tous les six dans ce réduit, on ne pourrait trouver mieux. Je vais faire un tour dehors, le temps a l’air de se remettre, il ne neige plus mais il ne fait pas très froid, il faudrait qu’il gèle, cela serait beaucoup mieux pour demain matin. Normalement, devant ce refuge, il y a une route qui en ce moment, est encore bien enfouie sous la neige, ce n’est pas encore demain que l’accès en voiture sera possible. Je cherche à la deviner mais c’est impossible. Il faut rentrer, le froid commence à se faire sentir. A l’intérieur, le fourneau ronfle bien, il y a maintenant une bonne provision d’eau avec la neige que nous avons fait fondre. Soudain un grand bruit, je pense immédiatement à l’avalanche, mais ce n’est que la neige du toit qui, réchauffée sans doute par la chaleur intérieure, a glissé. Les deux qui sont arrivés sont sympathiques, se sont des habitués du raid en montagne. Les quatre autres derniers arrivent maintenant, ils tournent autour du refuge pour trouver l’entrée, ne se rendant pas compte que là où ils passent en ce moment, plusieurs tonnes de neige ont dégringolé il y a à peine une demi-heure. Ce serait maintenant pas de chance, avoir évité des pièges toute la journée et se faire prendre au moment où l’on croit être à l’abri. Ce sont des parisiens, ils sont exténués et un peu perdus. Heureusement que devant eux, la trace était faite par le couple. Ils sont bien contents de trouver du feu et de l’eau pour leur potage. Pour l’instant, nous pouvons voir notre trace sur le versant opposé et la barre rocheuse que nous avons longée par le haut. Il n’aurait pas fallu dévisser, il y aurait eu de la casse. C’était tout de même une belle balade avec tout de même un petit regret, nous n’avons pas encore trouvé de belles descentes, mais cela viendra. Il faut maintenant préparer le souper, nous occupons la table en premier. Au menu il y a le «Bell quick» (1,400 kg, toujours cela de moins dans mon sac) avec du riz et pas mal d’autres choses. Question vivres, nous sommes bien équipés et cela est tellement plus appétissant que les aliments lyophilisés des parisiens, mais c’est beaucoup plus lourd à porter. Tout le monde est content, le temps se rafraîchit, il va faire beau. Une bonne partie de tarot puis au lit. Nous ne tardons pas à nous endormir après avoir soigné nos pieds, surtout Claude avec ses belles chaussures neuves.
A 4H du matin c’est le réveil, j’ai toujours du mal à m’extirper de mon duvet, je supporterais volontiers quelques heures de plus. Le feu est rallumé, tout le monde est debout, nous pouvons manger sur la table qui a servi de lit cette nuit. Je vais aux toilettes dehors, il ne faut pas traîner, le froid m’aide à faire vite. La neige porte bien, le beau temps arrive, quelle belle journée en perspective. Roland distribue les rations de café, il est sévère, il faut durer. Après un peu de vaisselle et de nettoyage, les sacs sont bourrés, les skis chaussés et c’est parti. Nous sommes les premiers à démarrer, il fait encore nuit. Il y a un peu de descente, quelque cinq cent mètres, chacun y va à son rythme pour s’échauffer. Le matin tout est un peu raide, ce petit galop d’essai fait du bien. Nous essayons de rester le plus haut possible sous les rochers de Nivoletta, c’est toujours cela de moins à remonter. Nous allons encore faire du devers. Le jour se lève doucement, il faut remettre les peaux et les couteaux et nous repartons. La neige est très dure, les couteaux nous aident beaucoup. Claude, qui n’en a pas, est assez embêté, surtout avec ses peaux, qui, n’étant pas collées sous les skis, ont tendance à sortir de sous la semelle. Dans les forts devers comme ici, c’est assez dangereux. Il y a, à notre gauche, une forte pente qu’il ne ferait pas bon dévaler, surtout avec les rochers qui la parsèment, l’atterrissage se ferait sur le lac de Nivoletta en dessous de nous, que nous ne pouvons pas voir à cause de la trop grande pente. La montée n’est pas très dure, les sommets environnants sont maintenant au soleil. Nous sommes au pied de la Costa di Menta, qui nous cache encore le soleil. Plus pour longtemps cependant, en contournant cette Costa di Menta, nous arrivons à la Punta Violetta, que nous gravissons en partie. Ici nous allons nous reposer et nous amuser un peu sur ces flancs où nous découvrons une belle neige poudreuse sur de belles pentes bien larges. Le temps de poser les sacs et de nous engager dans cette belle neige vierge qui est vraiment attirante, une petite montée jusqu’au sommet et l’on peut enfin faire du ski. Silvio a sorti l’appareil, Max la caméra. La neige est tellement bonne que Michel, Max et Roland ne semblent pas vouloir s’arrêter, ils continuent à godiller et se trouvent 400m plus bas. Ils remettent les peaux et viennent nous rejoindre. J’espère avoir réussi un beau film.
Le couple d’hier nous a rattrapé, ils se reposent aussi, quant aux parisiens, ils continuent leur petit bonhomme de chemin. Nous nous retrouvons les derniers. Il fait maintenant très bon, on peut ranger les pulls dans les sacs et repartir. Après le premier casse-croûte, la montée est toujours aussi facile, il n’y a pas de grands dénivelés, ce sont de longues pentes souvent en devers. Après avoir passé le col du Ferauda, nous sommes en vue du Col de la Punta Fourra, qu’il nous faut passer pour redescendre dans l’autre vallée, où se trouve le refuge Vittorio Emmanuel, but de notre deuxième étape. Je suis avec Claude, les autres s’amusent en route. Nous nous arrêtons juste sous le col pour manger, je me sentais un peu faiblard. Il est déjà midi, un dernier effort et nous sommes au col. Tout le monde est là entrain de se faire dorer au soleil. Nous sommes à 3124m. A côté de nous se dresse la Punta Fourra avec, de notre côté une très belle pente enneigée à forte déclivité, où nous allons enfin pouvoir faire du grand ski. Mais avant il faut y monter, là-haut ! Michel est déjà parti, Max et Roland suivent, je viens derrière avec la caméra, Silvio fera des photos depuis en bas, quant à Claude, il a trop mal aux pieds, l’itinéraire obligatoire lui suffit largement. Les autres randonneurs sont là aussi, ils se contentent de regarder. Cette fois la pente est raide, d’autant plus que le soleil tape dur. Je me suis installé à mi-pente afin de pouvoir filmer correctement. Michel et Max continuent à grimper, je ne les vois plus. Roland décide de commencer sa descente. J’essaie de bien le cadrer. La neige est très bonne, poudreuse, légère, idéale. Il enchaîne ses virages, il passe devant moi puis s’arrête enchanté. C’est maintenant au tour de Max, je commence à le filmer mais, manque de chance, le film est terminé, on n’avait pas pensé à cela. Silvio, à qui je crie de me monter un film, ne bouge pas et se contente de rire, il y a de quoi. Michel et Max continuent leur descente, ils sont heureux. C’est une joie que l’on ne peut trouver sur aucune piste balisée, çà c’est du sport. Je remballe mon matériel espérant au moins avoir réussi à bien prendre Roland. La neige est vraiment bonne, je suis surpris par sa légèreté. Dommage que cela ne peut durer pendant des heures. Pour recommencer, il faudrait remonter, mais c’est trop dur et trop long, il y a encore du chemin à faire. Nous prenons tout de même le temps d’admirer et de commenter notre descente. Ce sont ceux qui sont restés en bas qui ont le mieux vu, ils ne se privent pas de discuter, gentiment bien sûr. D’ici, nous voyons le refuge qui est encore très loin sur le versant en face. Ce que nous pouvons voir, c’est qu’il n’y a pour ainsi dire plus que de la descente ou du plat pour y arriver, sur ce terrain nous sommes plus malins et surtout plus rapides. Après avoir fait quelques acrobaties sur une petite corniche, nous repartons. Nous plongeons vers le Val Savaranches. Il nous faut faire un grand tour tout en devers pour atteindre l’autre versant. Le temps est splendide, le soleil cogne et la neige commence à fondre. Il y a des coulées qui ne vont pas tarder à descendre, il vaut mieux ne pas rester trop longtemps sur ces grandes pentes ensoleillées. Après la traversée du glacier du Grand Etret, nous sommes sur le versant côté refuge, qui est encore bien loin. La moraine est franchie à 2769m. Nous sommes maintenant sur le glacier du Mondiair. Tout le monde est en forme, chacun fait sa trace. Nous nous retrouvons avec tout le monde que nous avons rattrapé. Le couple marche bien mais les parisiens sont un peu justes. Me retrouvant en tête avec Silvio, je décide de partir en avant pour occuper des places au refuge, que je ne vois plus pour l’instant. Il faut refranchir la moraine, ce n’est pas bien long, j’y suis, 2935m. Devant moi, en bas, à 2700m, il y a le refuge, une énorme construction en demi-cercle toute bordée de petites fenêtres aux volets fermés. A côté il y a une autre baraque, qui doit être l’ancien refuge qui sert d’abri pour l’hiver. Derrière moi, sur le glacier, le reste de l’équipe s’amuse en route, profitant du soleil et de la moindre pente pour skier. Le temps de boire un bon coup, ranger les peaux, ajuster les montures, je descends vers le refuge avec l’intention de préparer la plus belle place pour l’équipe. C’est une légère descente tranquille mais la neige n’est plus très bonne, à part quelques endroits à l’ombre. Après avoir traversé le bas du glacier de Moncorvé et remonté sur la moraine, je vois le refuge tout près. Il est fermé, seule la baraque est ouverte et tout autour des randonneurs qui se font bronzer. Il y a au moins 30 personnes, cela me coupe un peu les jambes. Je me laisse tout de même glisser jusque là. Je pose tout mon attirail dans un coin où il y aurait quelques couchettes de libres. Il y en a, mais personne ne semble avoir envie de se serrer un peu, je n’insiste pas. Silvio arrive maintenant, il se demande aussi où on va bien pouvoir s’installer. Nous faisons le tour de Vittorio Emmanuel, tout est hermétiquement clos, même la chapelle. D’après certains gars, le gardien doit monter demain pour ouvrir en vue des fêtes de Pâques. En ce moment ce n’est pas rentable, pas assez de vacanciers, toujours le même refrain. Il y a tout de même quelque chose qui nous intrigue, au bout de la baraque, une porte et une fenêtre sont fermées, qu’y a-t-il derrière ? Cette question ne peut pas rester sans réponse, Silvio cherche un bâton de ski, un piolet et réussit à décrocher le volet. Derrière, la fenêtre est ouverte et nous trouvons beaucoup mieux que ce que nous espérions. C’est un refuge très bien équipé, qui est réservé aux gardes de Grand Paradis lorsqu’ils sont de passage. Nous y serons très bien, comme chez nous. Le reste de la troupe arrive, nous offrons l’hospitalité aux parisiens et au couple, qui eux non plus ne trouvent pas de place.
Pour l’instant, nous nous installons devant la baraque pour nous reposer et profiter du soleil. Qu’il est agréable d’enlever les chaussures après une telle journée, ce n’est pas Claude qui me dira le contraire, lui qui a les pieds complètement meurtrits. Il y a juste, vingt mètres plus bas, un petit ruisseau qui sort de la neige, je vais chercher de l’eau et faire un peu de toilette. C’est très vite fait, on ne se salit pas dans la neige… Mais c’est toujours les estomacs qui nous rappellent à la réalité, qu’on le veuille ou non. Ce soir c’est les pâtes, nous avons tout sous la main, même le gaz et les casseroles, c’est très bien équipé. Il y a même six bouteilles de vin oubliées là par hasard et qui risquent de devenir aigre si personne ne s’en occupe : il faut donc se dévouer, Michel est bien d’accord là-dessus. Nous mangeons donc de très bon appétit puis, comme il reste encore du vin, nous le faisons chauffer et nous avons droit à plusieurs tournées aux frais de la direction du Grand Paradis. Max et Silvio se chargent de faire le service en racontant des histoires. Au bout d’une heure, tout le monde est bien gai, personne n’a froid, la casserole est vide. Michel donne des cours de topographie aux parisiens qui ont beaucoup de mal à le suivre. C’est une bonne soirée comme il en faut de temps à autre. Maintenant il faut penser à dormir, demain nous voulons aller au sommet du Grand Paradis. Il faut partir très tôt pour avoir de la bonne neige pour la descente, surtout si le soleil cogne comme aujourd’hui. Nous nous arrangeons pour tenir tous dans cette petite pièce, puis tout le monde s’endort rapidement.
Comme d’habitude, au tout petit matin, c’est toujours Max ou Michel les premiers debout. Je crois que pour moi, une des opérations les plus dures de la journée, c’est de sortir du sac. Nous sommes les premiers, il fait encore nuit. Un bon petit déjeuner et c’est parti. D’autres groupes ont déjà démarré. Il faut monter droit derrière la baraque, c’est assez raide. Il n’y a rien de tel qu’une petite grimpette pour s’échauffer, en plus il ne fait pas froid, nous sommes tout de suite en sueur. Pour le moment, le temps est encore clair, à part vers le sommet où quelques nuages annonciateurs de mauvais temps commencent à se dessiner. Nous sommes maintenant dans une petite vallée entre deux belles montagnes enneigées, sur le glacier du Grand Paradis. C’est une longue montée, pas très raide pour le moment, dans laquelle nous rattrapons pas mal de monde qui se repose et en profite pour prendre le petit déjeuner qu’ils n’ont pas pu avaler au départ. Je marche devant avec Roland, maintenant c’est beaucoup plus dur, il faut monter en lacets. Je sens que nous commençons à prendre de l’altitude, vers 3500 m la respiration est plus difficile. Il y a un fort vent qui s’est levé. Michel, Max, Claude et Silvio s’arrêtent plus bas au pied d’un mur que nous avons déjà franchi en partie, pour manger. Je redescends avec Roland pour les rejoindre. Nos sacs sont restés au refuge, puisque nous y retournons ce soir, nous n’avons que l’indispensable. Nous avalons quelques bricoles, dos au vent, puis nous repartons. Il ne fait pas chaud lorsque l’on s’arrête, il faut mettre les bonnets, les capuchons. Il y en a qui commencent à ralentir et à retourner, la fatigue et la peur du mauvais temps. Nous, avec notre guide, nous sommes tranquilles, tant qu’il monte, on monte. Plus nous approchons du sommet, plus le vent est violent. Il y a maintenant le brouillard qui se met de la partie et masque tout. Nous débouchons maintenant sur une arête à environ cent mètres du sommet et là le vent est d’une telle violence, qu’il nous fait courber l’échine. Tout le monde est arrêté là et s’apprête à redescendre. Nous, nous entonnons nos refrains les plus piquants à tue-tête, au milieu des hurlements du vent. C’est une orchestration assez singulière, dommage que nous n’ayons pas de magnétophone. Cela nous empêche de sentir ce vent et nous donne du courage pour continuer. La pente est raide, on n’y voit plus rien, la neige est tôlée, croûtée, glacée, on ne sait plus où on est. Pourtant le sommet doit être tout près. Deux gars qui nous ont précédés, redescendent. Silvio veut retourner, Max l’accompagne, ils rejoignent Claude un peu plus bas. Nous continuons encore un moment puis, devant la furie des éléments, le brouillard de plus en plus épais, nous décidons de retourner aussi. Nous sommes vraiment tout près du sommet, à plus de 4000 m, mais on n’y voit vraiment rien, cela n’est même plus intéressant pour redescendre.
Nous nous retrouvons tous un peu plus bas pour la descente. Nous suivons Michel qui cherche toujours les meilleurs coins, là où il y a moyen de s’amuser. Tout le monde y trouve son compte, il y a de belles pentes raides qui ne reçoivent jamais le soleil, là la neige reste très longtemps poudreuse. Le brouillard a disparu et nous sommes maintenant à l’abri du vent. Michel a des problèmes avec ses montures et pourtant c’est du matériel neuf, autrichien en plus, on ne sait vraiment plus à qui se fier. Nous prenons notre temps pour descendre, les pentes sont très belles, il doit y faire bon dans un mètre de neige fraîche. Le beau temps est revenu, nous nous régalons. La caméra tourne souvent en espérant avoir quelques beaux souvenir. Maintenant que nous sommes plus bas, il fait très beau. Nous arrivons déjà en vue du refuge. Encore une très belle descente, que nous attaquons de front sous l’œil de la caméra de Max, qui est déjà en bas. Nous retrouvons la baraque et nos sacs, cet après-midi il y a de la place, nous nous installons donc, en situation régulière cette fois. Michel nous fabrique une table en un tour de main, la menuiserie il aime çà. Max, lui, c’est les skis sa passion. Il répare ceux de Michel, il démonte tout avec le matériel de fortune dont nous disposons. J’ai un peu peur, mais il réussira tout de même une bonne réparation, heureusement. Nous mangeons copieusement, puis chacun vaque à ses occupations. Après le soin des pieds, le plus important est de trouver un beau coin, au soleil si possible, à l’abri du vent. Nous ne nous lassons pas de contempler les sommets environnants, quel site et quel calme, c’est vraiment impressionnant !
Le gardien du refuge est arrivé, ils préparent l’ouverture pour Pâques, il y a pas mal de choses à réparer, depuis sept mois que c’est fermé. Nous sommes beaucoup mieux dans notre baraque, cela nous coûte nettement moins cher pour un confort qui, sommes toutes, n’est pas plus mauvais que là-bas. Enfin nous préparons l’étape de demain, qui sera sûrement la dernière puisqu’elle devrait nous mener à Cognes. L’itinéraire n’est pas encore tout à fait défini. Il faudra certainement improviser et cette étape, que maintenant je revois avec un peu de recul, sera pour moi une des plus belles par son côté imprévu et émotif, dans laquelle nous aurons aussi l’occasion d’essayer toutes les sortes de neige qui puissent exister. C’est en préparant le souper que l’on s’aperçoit que le raid tire à sa fin, nous n’avons plus tellement le choix. Nous mangeons ce qui reste, en gardant juste ce qu’il faut pour demain. Il restera deux paquets de pâtes. Max se charge d’emmener la gamelle pour les faire cuire. Les sacs sont déjà préparés. Nous allons encore faire un petit tour dehors, le temps est clair, la température supportable, environ -5°C, malgré les 2740m d’altitude. Pourvu qu’il fasse encore beau demain. Il est 8H du soir, il faut aller se coucher. Nous nous endormons très vite, comme d’habitude.
C’est déjà le réveil, toujours les mêmes les premiers qui annoncent «le grand beau», cela me remonte le moral et m’aide à me lever. Les derniers sachets de café sont utilisés, Roland a réussi à bien rationner, il ferait un bon intendant. Nous endossons les sacs, chaussons les skis et c’est parti. Il fait encore nuit noire, nous avons nos petites lampes frontales. Nous nous dirigeons un peu à l’aveuglette vers le bon chemin, le col du Grand Paradis, qui sera le but de notre premier effort. Après quelques tâtonnements, la colonne est formée, nous montons, tout le monde est en forme. Le jour commence à se lever doucement, c’est d’abord les crêtes qui commencent à pâlir, puis la lumière augmente doucement. Au début, tout paraît très proche, presque d’un accès facile, puis, au fur et à mesure que le jour grandit, les difficultés apparaissent, les obstacles se dessinent à notre vue, c’est là que Silvio rouspète dans la longueur du trajet. On peut maintenant suivre des yeux le chemin qui nous mène au col, qui est droit devant nous, à peu près à une heure de marche. Tout le monde grimpe allègrement, chacun à son rythme. C’est Silvio le plus volubile, soit pour rouspéter, soit pour rigoler, c’est très bon pour le moral. Pas besoin de se retourner pour savoir s’il est là, on l’entend toujours. La neige est dure, gelée, nous ne laissons pas de traces. Claude est en dernière position, il a vraiment mal aux pieds, en plus avec ses peaux qui ne tiennent pas très bien, il a pas mal de soucis. Nous sommes tous en haut. Claude a encore une conversion à faire, il s’emmêle dans ses skis et c’est la chute. Silvio, qui le regarde, a juste le temps de crier : «Claude !», mais il est déjà parti et pour lui commence une glissade, qui me paraît ne devoir jamais s’arrêter. Il ne peut absolument rien faire, il se protège comme il peut. Heureusement nous savons tous qu’il n’y a aucun risque, c’est le chemin que nous venons de parcourir, pas de crevasses, pas de rochers, c’est un immense tapis de neige et de glace gelée. Enfin il s’arrête quelque trois cent mètres plus bas, il ne bouge plus, tout le monde est inquiet. Puis nous sommes très vite rassurés, il lève les bras, tout va bien. Roland a déjà plongé vers lui, il le rejoint, il prend son sac et ils remontent tous les deux, cette fois sans encombres. Ils auront fait deux fois le glacier du Moncorvé avant 7H du matin. Nous sommes maintenant tous bien en haut à 3345 m, un petit casse-croûte en écoutant Claude nous faire part de sa descente et de son émotion, que nous avons un peu partagée. Il ne faudrait pas jouer souvent à ce petit jeu. Il s’en tire avec un pantalon bien râpé. Nous sommes maintenant sur le glacier du Noochesta, que nous allons descendre sur toute sa longueur. C’est une belle promenade, on se laisse glisser tranquillement en admirant le paysage environnant jusqu’au pied d’une belle chaîne qu’il va nous falloir franchir. Le plus dur est de trouver le passage. Quatre gars sont déjà engagés dans un couloir qui doit mener au Col de la Lune, nous ne pouvons nous engager derrière eux, cela serait trop simple et trop dangereux, nous préférons faire notre route nous-mêmes. Il faut chausser les crampons. Max se débarrasse de la gamelle dans laquelle nous voulions faire les pâtes, nous la regardons rouler puis disparaître dans une crevasse. Je ne peux m’empêcher de penser à ce qui se passerait si quelqu’un venait à chuter ici, mais nous ne sommes pas là pour cela, il faut marcher.
J’accroche mes crampons avec soin et l’escalade commence, pas à pas, marche par marche, le nez sur la neige en le relevant de temps à autre pour voir le sommet se rapprocher doucement. Nous passons la rimaye, c’est là que l’avalanche a démarré, il y a une belle cassure. Maintenant c’est du rocher, encore quelques dizaines de mètres et nous sommes au Col de Noschetta, à 3490 m. Malgré un beau soleil, il ne fait pas bien chaud, il y a un vent terrible qui soulève des nuages de poudreuse enveloppant les crêtes d’un immense voile. Nous avons le temps d’admirer, Michel et Max partent en reconnaissance. Heureusement que le temps est clair parce qu’avec les cartes que nous avons, nous ne serions pas encore au bout de notre chemin. Le passage ne sera pas facile, il nous faut descendre à 3200 m puis remonter à la Tête de la Tribolazione à 3642 m. De là, nous essayerons de rejoindre le bivouac «Carlo Paul». Une petite descente à skis dans la poudreuse, puis nous remontons à pieds, c’est assez dur et cette fois, nous sommes en plein soleil. Pour grimper, les mains servent autant que les pieds. Nous sommes comme des fourmis sur un mur, mais en beaucoup moins habiles.
C’est le sommet, il faut rechausser les skis pour la descente. Les cent premiers mètres ne sont pas amusants, la pente est terrible, la neige est on ne peut plus mauvaise, tantôt croûtée, tantôt verglacée ou soufflée. Nous nous retrouvons tous en bas, chacun ayant passé ce morceau dans son style personnel. Nous sommes tous affamés, mais nous voulons atteindre le bivouac pour manger. Il y a ici de la neige poudreuse, dans laquelle on peut s’amuser un peu. Max rouspète, il ne peut plus faire ses virages, il a la fringale, il faut arriver. Nous sommes sur un petit monticule, Michel nous annonce que la baraque doit être là. Je suis étonné, mais Michel est sûr de lui. Une cinquantaine de mètres et nous la découvrons à moitié enfouie sous la neige, c’est cela un guide ! C’est un beau petit abri de 4x2 m en forme de demie voûte de 2 m de hauteur, accroché sur un rocher qui domine un à-pic d’au moins 500 mètres. Après avoir débloqué la porte, nous entrons. C’est très bien arrangé, il y a possibilité de dormir à six sur des bas flancs repliables, il y a aussi une petite table pliante. Nous sommes à 3183 m, nous dominons tout le haut de la vallée de Cognes.
Je me propose pour faire la soupe, Roland me donne un coup de main, nous faisons fondre la neige dans laquelle nous mettons nos derniers potages. Max, qui est pressé, vient voir ce qui se passe. Nous sommes tellement à l’étroit, qu’il renverse la gamelle, il faut recommencer, un bon quart d’heure de plus à attendre. Enfin cela y est, tout est prêt, tout le monde est affamé, tout y passe à part quelques friandises que nous gardons pour la route.
Il faut cependant repartir, le temps est toujours beau, mais nous sommes encore bien loin du premier village, d’autant plus que nous ne savons pas exactement où passer. Après avoir fait le ménage, bien refermé la baraque, nous repartons. Nous sommes sur le glacier de la Tribulazione, qu’il nous faut traverser. Michel part en tête afin de se frayer un passage au milieu des séracs qui sont énormes. C’est un énorme enchevêtrement de blocs de glace, dont certains en équilibre, sont prêts à s’écrouler. Nous y allons assez rapidement, juste le temps d’user quelques mètres de pellicule. Nous passons sans encombres mais, plus nous descendons, plus la neige se ramollit. Nous ne sommes plus qu’à 2500 m. Il nous faut rester à cette altitude et marcher à flanc de versant. Il y a en dessous de nous, une énorme barre rocheuse qu’il faut aller contourner, c’est toujours le Grand Paradis, domaine des bouquetins et des chamois, qui sont très nombreux. Ils sont surpris de nous voir dans ce secteur de rochers, ils s’enfuient précipitamment. Ils nous passent sous le nez à toute allure, sautant de rochers en rochers avec une agilité et une adresse incroyables. Ils sont vraiment dans leur élément, ce sont de belles bêtes, surtout le bouquetin mâle qui, depuis les rochers surplombants, nous observe, ses énormes cornes permettant de le repérer. On se sent un peu comme des intrus dans ce domaine qui est le leur. La neige ici est complètement ramollie. Il nous faut mettre les skis pour une centaine de mètres, les enlever pour passer des éboulis et ainsi de suite. Nous avançons doucement vers une bergerie, que nous apercevons en bas et que nous allons essayer de rejoindre. Pour cela il nous faut descendre par un couloir encore bien enneigé, où il doit faire bon dans une belle neige poudreuse. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui, ce n’est plus de la neige, c’est de la «soupe». Par prudence, nous passons l’un après l’autre, toute cette neige lourde peut, à tout moment, partir. Le sous-sol est aussi complètement dégelé. Il y a des gars à la bergerie, qui nous observent, tout se passe bien, nous sommes bien contents de poser les sacs. Les gars qui sont là, sont aussi des randonneurs qui se reposent avant de rejoindre, un peu plus haut, le bivouac Leonessa pour la nuit.
Ici la neige est vraiment pourrie. Michel n’est pas très chaud pour continuer la descente, c’est assez risqué. Nous n’avons cependant pas très envie de rester là, on sent la vallée toute proche. Un peu de remontant et nous redémarrons. C’est vraiment laborieux, lorsque la surface de la neige lâche, on se retrouve planté jusqu’à la taille. Il faut cinq minutes pour s’en sortir, surtout si les montures se décrochent, ce qui est le cas pour celles de Michel qui tiennent mal, ce qui l’oblige à rechercher les skis à tâtons sous la neige. Si l’on peut appeler cela de la neige ! Notre progression dans la «gadoue» continue, il nous faut encore traverser un très beau couloir à avalanches. Il n’y a plus de risques pour l’instant, tout est descendu, c’est un vrai torrent pétrifié, que nous passons à pieds secs. Nous sommes maintenant dans les mélèzes, au pied de la barre rocheuse, vers 2000 m. Tout au bout de la vallée du Valnontey. Tout autour de nous, ce n’est que coulées d’avalanches anciennes et récentes, qui sont venues mourir dans ce trou. Michel respire, il est soulagé, tout s’est bien passé, non sans quelques risques, mais il fallait arriver. Aujourd’hui nous avons vraiment tout eu : glace molle, dure, neige dure, poudreuse, croûtée, tôlée, mouillée et maintenant nous allons faire un peu de fond pour terminer et rejoindre Cognes, qui est encore à une bonne quinzaine de kilomètres. La neige est tellement molle, que l’on ne peut glisser normalement. Au moindre écart, on est planté jusqu’à mi-cuisse, c’est fatiguant. Il y a un torrent à traverser, Michel passe tranquillement, Max aussi. Je m’enfonce, l’eau est là, tout près, juste sous un petit pont de neige que je sens craquer sous mon poids. Je m’en sors bien. Roland y va et ce qui devait arriver arriva, il est planté sur le ruisseau et s’enfonce doucement. Nous on rit, lui s’inquiète, il est coincé, il aura les mollets mouillés, enfin il s’en sort. Silvio et Claude, plus prudents, contournent l’obstacle. Maintenant c’est sur une piste de fondeurs que nous nous engageons. C’est beaucoup moins fatiguant. Nous traversons une petite bourgade d’une dizaine de maisons appelée «Valmiana», complètement désert. Les maisons sont très belles, tout en bois, quel calme dans ce coin, qui ne vit vraiment qu’en été. Nous fonçons, l’arrivée est proche. Claude a retrouvé sa foulée de fondeur, ce terrain lui convient mieux et l’idée de pouvoir enfin changer de chaussures lui donne des ailes. Cela y est, voilà «Valnontey». Il nous faut enlever les skis, marcher sur le macadam me fait tout drôle. Je regarde, déjà presque avec regret, les sommets que nous venons de quitter, vivement le prochain raid !
Il y a, au milieu du village, une jolie fontaine qui nous sert pour laver les skis. Ensuite nous allons boire une bonne bière à l’auberge du coin où nous pourrons téléphoner pour appeler un taxi. Plus personne ne veut faire un pas de plus. Ce taxi nous ramène à la camionnette, qui nous attend bien sagement. Nous avons repéré une belle auberge à quelques kilomètres en aval. Le temps d’entasser tout le matériel dans le J7 et nous nous y rendons. Il y a de la place, c’est clair, propre, la cuisine correcte, tout le monde apprécie. C’est tout de même agréable, un bon repas ! Puis c’est le retour, tout se passe bien.
C’est terminé, encore un coin des Alpes que je connais un peu mieux, j’espère bien en voir encore beaucoup d’autres. Cette «montagne» est vraiment comme une drogue, qui vous attire sans cesse pour vous faire voir les merveilles qu’elle renferme, mais qu’il faut tout de même gagner et mériter pour pouvoir les apprécier. Je suis tout de même très heureux de retrouver ma famille, à qui je vais essayer de faire partager les joies que j’ai vécues.
Le Mont Blanc - 15 août 1980
La prochaine est là, c’est l’ascension du Mt. Blanc, cela a été décidé par l’équipe. Cette fois ce n’est plus du ski mais de l’alpinisme, puisque tout montagnard qui se respecte doit au moins une fois grimper sur le toit de l’Europe. Deux jours de beau temps suffisent largement pour l’aller et le retour.
Nous nous préparons donc, la même bande plus Bernard, le beau-frère de Roland, un solide Vosgien et Marc, mon fils, qui veut s’essayer pour la première fois dans la très haute montagne. Il préfèrerait un joli raid à skis avec de belles descentes en poudreuse, mais cela sera pour une autre fois.
La date est fixée, c’est le vendredi 15 août, comme cela nous pourrons profiter du samedi et du dimanche, il est préférable d’avoir un jour de battement en cas de mauvais temps ou de défaillance.
Nous avons décidé de passer par St. Gervais et de prendre le petit train jusqu’au «Nid d’Aigle», puis la montée par Tête Rousse, l’Aiguille et le refuge du Dôme.
Nos sacs sont préparés : vêtements chauds et imperméables, crampons, cordes, piolets et la nourriture (salami, viandes séchées et fumées, fromage), pour le reste on verra en route. On se donne rendez-vous à St : Gervais vers 6H30.
Silvio, Max, Marc et moi nous prenons la camionnette dans laquelle nous installons des matelas pneumatiques qui serviront bien, surtout à Marc. Le matériel y est entassé aussi et à 3H du matin je vais chercher Max. Marc lui, est déjà couché dans le fond, il ne bougera plus avant l’arrivée. Nous prenons Silvio et c’est parti : Bâle, Berne, Martigny, La Forclaz, Chamonix, St. Gervais. Nous sommes à l’heure, tout s’est bien passé à part quelques gouttes de pluie vers Martigny, qui ne laissent rien présager de bon.
Silvio a froid, il sort son anorak, veut l’enfiler, impossible, il a pris celui de Silvia, sa fille. S’il fait trop froid, il pourra toujours s’en servir comme cache-oreilles.
Personne n’est encore arrivé, nous faisons un petit tour dans la station pour nous dégourdir les jambes. Marc lui, continue sa nuit dans la camionnette. La deuxième partie de la troupe arrive : Roland, Claude, les femmes, les enfants et Michel, que nous retrouvons avec plaisir. Nous cassons une bonne croûte puis nous nous rendons sur le parking de la gare du train à crémaillère, où Bernard doit nous retrouver. Il nous y attend, il a passé la nuit à l’hôtel en face. Le train part dans une heure. Nous nous préparons. Les provisions sont partagées ainsi que le matériel qui est réglé et essayé. Tout devrait bien marcher. Max a encore le temps d’aller chercher du «fortifiant», il en remplit deux gourdes : «Côte du Rhône». On a failli oublier, cela aurait été encore plus grave que l’anorak de Silvio.
Nous sommes fins prêts, le train arrive, nous grimpons, il est déjà presque bondé, enfin nous réussissons à nous installer. La journée sera belle, le soleil se lève. Quant aux femmes et aux enfants, ils redescendent à Chamonix dans un hôtel où ils nous attendront.
Le train monte dur à flanc de coteaux dans les sapins jusqu’à la gare intermédiaire, puis l’autre moitié du parcours, beaucoup plus pittoresque, taillé dans la roche avec quelques tunnels et c’est l’arrivé au «Nid d’Aigle». Terminus, tout le monde descend. Je n’aurais jamais cru qu’un si petit train puisse contenir autant de monde. Heureusement qu’il y a pas mal de promeneurs qui s’arrêtent là. Malgré cela nous sommes tout de même une bonne centaine à nous mettre en marche. Il commence à faire chaud, nous ne gardons sur le dos qu’un minimum de vêtements. Tout le monde rit, discute dans toutes les langues : Allemands, suisses, Italiens, Anglais et quelques Français, égarés dans ce coin.
La montée est facile, le sentier est bien tracé, le terrain est sec. Après une bonne heure, nous trouvons les premières plaques de neige qui continue à fondre sous le soleil du mois d’août. Nous sommes tous en bonne forme, Marc mène la troupe. Nous passons à côté de la baraque forestière du plateau, où quelques randonneurs se font bronzer. Nous nous arrêtons pour manger un peu et faire quelques photos, puis, après une nouvelle heure, nous sommes en vue du refuge de «Tête Rousse». Là c’est le déjeuner. Nous sommes à 3167 m d’altitude. Il y a encore une bonne couche de neige. Dans ce refuge l’accueil est très chaleureux. Le gardien très sympathique, a une vieille mirabelle en réserve. Le repas copieux est bien arrosé. J’aimerais passer quelques jours dans ce coin, enfin !
Nous repartons. Nous pouvons voir le but de notre première étape droit au-dessus de nous : le refuge de l’Aiguille du Goûter, à 3817 m. Il n’est pas loin, il y a juste à lever la tête pour le voir et pourtant ….
Après un passage délicat en devers dans la traversée du Grand Couloir, où il y a de nombreux risques d’avalanches et de chutes de pierres, nous attaquons dans les rochers, sur une arête où la neige n’a pas pu tenir. A notre gauche, le Grand Couloir et à notre droite c’est le vide, la pente est nettement plus raide, il faut souvent grimper avec les mains. Marc est en tête, il est déjà bien haut avec d’autres randonneurs. Le temps est toujours très clair. Le refuge se rapproche doucement, les espaces entre nous s’allongent sérieusement. Chacun monte à sa main, nous ne parlons plus beaucoup, la vue est tellement belle. Marc est arrivé, il est content d’être le premier, il nous regarde escalader les derniers mètres en riant, mais rira bien qui rira le dernier.
Maintenant le temps est un peu moins beau, des nuages semblent se rapprocher, quelques petits flocons commencent à voltiger, ce n’est pas bon signe. Les plus hauts sommets sont pris dans la tourmente, le temps a changé très vite, heureusement que nous sommes arrivés. Nous entrons dans le refuge, il est bondé et il y a du monde qui arrive du haut et du bas. Heureusement que Michel a eu la bonne idée de retenir nos places. Nous avons quatre couchettes pour huit, ce n’est pas si mal. Il y en a la moitié qui devront dormir là où ils pourront, sur les tables, dans l’escalier, dans l’entrée, partout. Nous aurons à manger dans deux heures. On va pouvoir s’installer et se reposer un peu. L’altitude se fait tout de même sentir, on récupère moins vite. Dehors il neige sérieusement, le vent est très violent, cela fait peur pour demain.
Vers 19H, après pas mal de discussions et de grognements, nous sommes à table : poulet, petit pois, c’est assez sec, pas terrible et en plus très cher, on ne nous y reprendra plus, la prochaine fois nous nous promettons de tirer le repas des sacs. La neige, qui maintenant tombe en tempête, commence à s’entasser. Nous allons nous coucher pour essayer de dormir, serrés comme des sardines. Nous sommes une trentaine, avec le manque d’oxygène, la chaleur devient bientôt insupportable, personne ne dormira beaucoup. A 5H du matin tout le monde est debout. J’ai l’impression que ma tête va éclater et beaucoup sont dans mon cas. Marc n’a plus la forme d’hier, il n’a même plus envie de se lever pour s’habiller. Tant bien que mal, nous nous équipons et nous allons voir dehors. Le vent a cessé, mais la neige continue à tomber, il y en a un bon paquet, de la fraîche. Nous décidons tout de même d’essayer de partir. L’air fait du bien, le mal de tête me passe. Je crois que nous aurions mieux dormi si nous avions couché dehors. Avant de partir, nous essayons de manger un peu.
Le matériel est récupéré, nous nous équipons devant le refuge, les crampons sont mis et nous faisons trois cordées. Michel prend la tête avec Marc et Silvio, la deuxième c’est Max, Claude et moi et Roland, encordé avec Bernard, fermera la marche. Nous sommes les seuls à tenter le départ vers le sommet, tout le monde redescend, la visibilité est réduite à une trentaine de mètres à cause de la neige qui tombe encore plus fort. Nous montons très lentement. Marc est beaucoup moins fringant qu’hier. La première demi-heure se passe bien, après nous devons nous arrêter toutes les dix minutes pour respirer. Nous sommes dans la neige fraîche jusqu’aux genoux, heureusement que Michel connaît bien son affaire car pour moi tout se ressemble, tout est blanc. Nous franchissons une crevasse sur un pont de neige, les deux premières cordées passent bien, mais au moment où Roland s’y engage, le pont s’effondre. Heureusement la crevasse n’est pas très large et en écartant les bras, il reste accroché, c’est marrant cette petite tête qui dépasse de la neige au milieu de cette immensité blanche. Bernard, qui est encordé avec Roland, n’en mène pas large, il assure fermement sa position. S’il laissait Roland filer au fond de la crevasse, il n’oserait plus reparaître devant Pierrette, mais ils s’en sortent bien. Silvio a eu le temps de faire quelques photos. Nous reprenons notre lente progression, tête baissée, les yeux fixés sur le dos de celui qui précède en faisant bien attention de respecter l’intervalle pour que la corde ne traîne pas trop dans la neige. Il faut se reposer de plus en plus souvent. Marc a des nausées et nous commençons à nous poser des questions : continuer ou retourner ?
Le sommet du Dôme n’est plus très loin, on ne peut le voir, mais on le sent, le vent est très très violent, la neige fait mal à la figure. Nous nous arrêtons une fois encore pour grignoter quelques bricoles. Michel n’est plus très chaud pour continuer, les risques deviennent trop grands. C’est un peu triste, mais nous allons redescendre, on ne peut rien faire contre la montagne si elle n’est pas d’accord, cela tout le monde le savait, mais on espérait que le soleil ne nous abandonnerait pas. Nous redescendons donc, c’est tellement plus facile. Marc se laisse aller, Michel reste en tête, toutes les traces de notre passage sont complètement effacées. Une demi-heure après nous sommes à nouveau en vue du refuge, nous avions mis une heure et demie pour monter. Nous décidons de descendre directement, sans nous arrêter à ce refuge maudit. Nous passons donc devant sans le regarder et nous attaquons la descente dans les rochers, qui, aujourd’hui, sont couverts d’une bonne couche de neige. Il faut garder les crampons, c’est assez dangereux, il y a pas mal d’autres cordées qui redescendent aussi et un seul passage. Nous voyons un passage dans la combe, qui nous paraît possible, mais il faut vite y renoncer, car la couche de fond, beaucoup trop molle, ne tient pas. Nous retournons sur les rochers et décidons de suivre le tracé normal pour la traversée du Grand Couloir. Certains ont un mal de chien à passer, ils n’ont ni cordes ni crampons et je comprends qu’il puisse arriver des accidents en montagne qui pourraient être évités, puisque les cordes sont dans leurs sacs. Maintenant nous descendons dans une large combe bien enneigée, il ne neige plus, il pleut. La descente se fait sur les fesses, sur le dos. On s’amuse bien, Marc a retrouvé le sourire avec l’oxygène. Encore un petit kilomètre de marche et nous sommes au «Nid d’Aigle», là où le train nous a déposés hier matin. Nous allons descendre à pied le long de la voie verrée. Cette fois c’est de la marche forcée, il nous faut une demi-heure pour arriver à la gare intermédiaire. Il y a un restaurant où l’on va enfin pouvoir se reposer un peu et manger une bonne omelette. Mais tout d’abord nous sortons des habits secs des sacs, tout ce que nous avons sur le dos est à tordre. Une heure après, nous repartons, nous dévalons la montagne en suivant la trace du téléphérique pour nous retrouver une heure et demie après aux Houches. Nous n’avons plus froid, nous entrons boire une bonne bière. De 4300 m, nous nous retrouvons maintenant à 1000 m, quelle descente !
Il y a tout de même une sérieuse ombre au tableau, nous ne sommes pas arrivés au bout de notre randonnée, tout le monde est un peu déçu, d’autant plus que maintenant le temps semble s’éclaircir. Le sommet du Mt. Blanc se sera pour une autre fois !
Nous regagnons Chamonix à pied, encore 5 kilomètres. Silvio, Claude, Bernard et Marc font du stop, ils sont morts. De Chamonix, où nous retrouvons Josseline et Pierrette, nous partons pour St. Gervais afin de ramener la camionnette. Nous faisons nos dernières provisions et c’est le retour par la Forclaz. Je conduis un moment puis Silvio me remplace. Je m’endors dans le fond de la voiture pour ne me réveiller qu’à Bâle. Nous avons tout de même fait une belle randonnée, mais il faudra recommencer le plus tôt possible, pour ne pas rester sur cet échec.
Les 4000 de Zinal - Pâques 1981
Après notre tentative sur le Mt. Blanc et le mauvais souvenir que nous gardons du refuge du Dôme du Goûter, nous décidons que notre prochain raid se fera en Suisse, dans le Valais, qui, je crois, doit être le paradis du ski de randonnée. En prenant un itinéraire peu fréquenté, avec des refuges équipés mais non gardés, nous espérons être tranquilles, libres de faire ce que nous voulons, de nous organiser comme nous le souhaitons, ne parler qu’entre nous, pas de voitures, pas de télé, pas de radio, pas de journaux, tout cela pendant une grande semaine, le rêve quoi ! Il n’y a pour moi qu’une petite ombre, mon bonheur serait complet si ma femme pouvait m’accompagner, je crois que je ne redescendrais jamais de là-haut. Lorsque je pense à ces gardiens de refuges qui vivent simplement là-haut, je les envie et j’aimerais moi aussi, cinq ou six mois dans l’année, rester là-haut et vivre avec la montagne. Peut-être que l’ennui me gagnerait, mais je ne le crois pas, il y a tellement de belles choses à voir au milieu de ces montagnes, qui changent tous les jours d’aspect et qui semblent vivre avec nous, qu’il suffit de savoir les regarder pour pouvoir les montrer à ceux qui semblent les regarder trop vite.
Nous partirons donc cinq jours. Michel prépare l’itinéraire, se procure les cartes, moi je prépare la camionnette. Cette année nous aurons peut-être moins de problèmes de matériel, nous avons tous acheté du matériel neuf : skis, peaux, chaussures, couteaux, cales de montée, crampons. Nous nous réunissons chez moi la veille au soir avec tout ce que nous avons acheté pour préparer les sacs et se partager le matériel et la nourriture, qui doit être prévue pour cinq jours entiers. Michel établit des menus : 5 petits déjeuners, 5 déjeuners et 5 dîners par personne, plus des provisions de route pour les «arrêts repos» en route, qui seront nombreux, le baudrier et pas mal d’autres accessoires. Le poids des sacs varie entre15 et 18 kg. Michel trouve que nous avons trop de victuailles. Nous, nous avons peur d’en manquer. Enfin, il y a tout de même quelques paquets de pâtes, figues et dattes qui resteront ici, mais la gourde de mirabelle n’est pas oubliée.
Nous décidons de partir à 4H demain, afin de pouvoir arriver à Kandersteg au tunnel à 6H30 pour le premier passage. L’étape de demain n’est pas difficile, il y a trois heures de montée à skis prévues pour arriver au refuge de la Turtmannhütte de 1901 à 2519 m. Nous ne sommes donc pas pressés d’aller nous coucher et nous décidons d’aller voir Valentino, avec qui nous avons fait du ski de fond dans les Vosges. Silvio, lui, a eu la sage idée d’aller se coucher. Nous rentrons donc assez tard après avoir bien bu. Chez moi il y a encore une bouteille de champagne à vider, c’est mon anniversaire de mariage. Enfin nous nous couchons, il ne nous reste guère plus d’une heure à dormir. Le réveil sonne, c’est dur de se lever. Le temps d’avaler un bol de lait et nous démarrons. Heureusement tout était déjà dans la camionnette, il n’y a plus qu’à tourner la clef.
Nous passons chercher Max puis Silvio et c’est parti. Tout le monde s’installe du mieux qu’il peut pour essayer de dormir, sauf Silvio, qui lui est bien réveillé et moi qui conduis, car si je ne conduis pas je suis malade en voiture. Roland a un poids sur l’estomac, il n’ira pas loin avec, heureusement, il le laisse à Bâle. Le temps m’inquiète un peu, il pleut. Arrivés à Berne, je partage mon inquiétude avec Silvio, la pluie redouble. Si ce temps continue, c’est foutu. Nous avons tout de même l’espoir que le mauvais temps restera en Suisse centrale. Avec le mauvais temps et notre départ laborieux, nous arrivons trop tard pour prendre le premier train, ce n’est pas grave, nous avons le temps. Dans une demi-heure il y en a un autre. Nous en profitons pour casser la croûte, puis le train arrive. Nous grimpons. C’est tout de même pratique, cela permet à la camionnette de se reposer. Au bout de vingt minutes, nous sortons de l’autre côté du tunnel. Le temps est déjà nettement plus beau. Nous allons jusqu’à Turtman par la nationale et là par la petite route en lacets bordée de jolis chalets. Nous grimpons jusqu’à Oberems, qui est à 1324 m de là. Il nous reste à peu près 15 kilomètres avant le départ de notre étape du premier jour, qui devrait être courte : trois heures environ. Mais à la sortie du village, une belle surprise nous attend : la route est barrée par une barrière, bien bloquée par un cadenas. Nous essayons de trouver un moyen pour passer, c’est impossible. Michel va se renseigner, il y a eu des avalanches, la route est coupée un peu plus loin. Il faut donc se faire une raison, la première étape aura 15 kilomètres de plus. Je sens que cela va être dur. Heureusement que nous sommes partis de bonne heure. Il n’est pas encore 9H, nous avons du temps devant nous. Nous essayons de manger le plus possible, c’est toujours cela de moins à mettre dans les sacs, qui sont suffisamment lourds comme cela, surtout avec les skis en plus. La camionnette est fermée, elle nous attendra là.
Nous nous mettons en route. Le ciel s’est éclairci, la première journée sera belle, nous sommes rassurés. Au bout de 500 m, nous rencontrons les premières causes de la fermeture de la route, le redoux des jours derniers a provoqué des avalanches, des pierres et de la terre, qui se sont amoncelés sur la route. Si la barrière avait été ouverte, nous n’aurions tout de même pas fait un grand bout. Il commence à faire chaud, il faut laisser tomber les pulls. La route monte à flanc de montagne dans une belle forêt de sapins. Au fond coule le torrent de la «Turtmanna», que nous devrons longer presque toute la journée. Les bretelles du sac commencent à me tirer sur les épaules. Nous marchons maintenant dans la neige mouillée, il y a pas mal de coulées d’avalanches qui ont traversé la route. Les parapets des ponts ont été arrachés. Il y a du pain sur la planche pour les ouvriers de l’équipement et c’est sûrement comme cela tous les ans dans ces hautes vallées de montagne. Nous sommes maintenant à Grüben (1822 m), tout petit village de chalets qui ne sont plus habités maintenant, seulement en été par des touristes. La neige recouvre la route et il fait chaud. La marche est difficile. Nous déposons les sacs pour boire et mettons les peaux, nous allons continuer à skis. Moi je n’ai pas faim, le champagne et la fatigue de cette nuit commencent à me travailler, je sens la crise de foie qui se pointe et cette chaleur qu’il fait, n’arrange pas les choses.
Au bout d’une demi-heure, je n’en peux plus. Nous décidons de rejoindre un petit chalet inhabité afin de nous reposer un peu. Il est déjà midi, tout le monde s’installe au soleil pour dormir un peu. Le temps est magnifique. Le repas de midi est tiré des sacs. Silvio va me chercher de l’eau au ruisseau et là il voit des grenouilles qui se chauffent au soleil sur la neige. Il en attrape une et nous la montre. Le sang de Roland ne fait qu’un tour, il fonce. En une minute ils en ont cinq ou six. Max commence à les dépouiller pendant qu’ils retournent en chercher. Michel prépare un foyer. Il y en a une vingtaine à faire cuire, elles sont excellentes, j’ai tout juste le courage d’en goûter une. Il faut que je me repose pendant que les compagnons s’en donnent à cœur joie. Enfin il faut penser à repartir, nous nous sommes arrêtés près de trois heures. Je n’ai pas beaucoup de courage mais je crois toute de même que la crise de foie est passée et la halte en valait la peine.
Nous nous remettons en route. Le soleil est magnifique, cela redonne le moral. Nous continuons à longer le torrent. Nous voyons toujours des grenouilles qui, à notre approche, essaient maladroitement de prendre leur élan dans la neige molle pour se sauver. Roland est entrain de se demander s’il ne reviendra pas avec Pierrette pour en attraper, mais c’est tout de même un peu loin … Tout au long de notre route, nous remarquons aussi un nombre impressionnant de petites chapelles et de crucifix, les habitants de ces régions doivent sûrement trouver dans la pratique de leur religion de quoi meubler leurs longues solitudes hivernales, lorsque pendant plusieurs mois, l’accès au bas des vallées est coupé, soit par les avalanches ou les congères, qui doivent être énormes en certains endroits de ces vallées encaissées.
Nous sommes à Vord Sännturn, 1901 m. Un petit pont de bois à traverser et nous attaquons vraiment la montagne. C’est là que normalement nous avions prévu d’arriver avec la camionnette. Nous montons en lacets, lentement. Je vais un peu mieux. Il faut traverser d’énormes coulées d’avalanches, nous gardons nos distances, mieux vaut être prudents avec ce soleil qui, à cette heure de l’après-midi, a tout ramolli. A notre gauche, en dessous de nous, il y a toujours le torrent qui a réussi à se frayer un nouveau passage à travers les arbres, les pierres et la neige déposés dans son lit par les avalanches qui sont venues mourir là. Encore un bon raidillon et nous arrivons au lac artificiel, 2174 m. Nous voyons le refuge au dessus de nous, les pentes ont l’air bien raides pour arriver jusque là-haut. De Vord Sännturn jusqu’ici, nous avons marché une heure un quart. Encore autant et nous serons en haut. Une petite pause casse-croûte et nous repartons. Le lac est contourné par la rive droite. Nous ne savons pas exactement où se situe la berge, il y a d’énormes plaques de glace brisées enchevêtrées à cause du niveau du lac qui diminue et augmente fréquemment et du gel qui n’a jamais fini sa prise. Au bout du lac, nous prenons pied sur la moraine du glacier tu Turtmanngletscher, que nous remontons un moment. Nous passons sous le refuge qui est juste au dessus de nous, nous ne le voyons plus. La neige est très molle, malgré les skis il nous arrive de nous enfoncer jusqu’à mi-cuisse. Nous voyons au loin une autre équipe qui, comme nous, se dirige vers la cabane. Ils ont l’air d’avoir des problèmes dans le couloir du Barrloch. Maintenant la pente est très raide, il faut monter en lacets. Le moral est revenu, je sais que le refuge est là tout près, encore une bosse et je vois la cheminée. J’y arrive. Il n’y a personne, mais la baraque est parfaitement équipée, nous serons très bien. Michel a déjà allumé le feu, il commence à faire fondre de la neige, moi je m’installe près du fourneau pour récupérer un peu. Max, Roland et Silvio s’installent à la meilleure table, tout près de la cuisine. Nous choisissons aussi les couchettes au-dessus du chauffage afin de profiter au maximum du feu que Michel entretient. Nous préparons une bonne soupe, lorsque nous sommes fatigués, c’est ce qu’il y a de meilleur en attendant un repas plus consistant.
Le groupe que nous avions aperçu est entrain d’arriver, ce sont aussi des Français, des Mosellans, ils ont l’air très fatigués, ils sont encordés, ils viennent de la cabane du Tracuit. Nous y allons demain, cela à l’air dur, enfin on verra bien…
Je vais faire un tour dehors, le froid commence à piquer, nous sommes tout de même à 2519 m d’altitude. Le ciel est clair, encore du beau temps pour demain. En bas j’aperçois le lac gelé et tout au fond, là-bas, le début de la vallée. Nous avons tout de même fait un sacré bout de chemin. J’ai souffert aujourd’hui, mais pour pouvoir contempler ces montagnes, ces vallées, cela en vaut vraiment la peine. Maintenant c’est l’heure du repas, nous faisons cuire les pâtes, quant à la boisson, il y a tout ce qu’il faut dans les placards, tous les ustensiles nécessaires, le tout très propre et bien rangé, le Club alpin suisse c’est tout de même une belle organisation. Après le café et une petite partie de tarot, nous montons nous coucher. Un dortoir pour nous tous seuls, des couvertures autant que nous en voulons, nous sommes comme des rois. La nuit sera très calme mis à part quelques ronflements.
A 5H, le lendemain, nous sommes réveillés. Michel se promène déjà, «c’est le grand beau», nous annonce-t-il, rien que cela nous aide à nous lever. Mes pieds commencent à être douloureux, j’ai quelques belles ampoules, il faut emballer tout cela dans du sparadrap pour bloquer tout. Silvio commence à avoir des problèmes avec ses chaussures et ce n’est que le début. Nous plions les couvertures, en bas l’eau est déjà chaude, chacun choisit le petit déjeuner qu’il préfère : thé, café, lait, saucisson, fromage, puis il faut faire notre vaisselle, balayer notre coin et laisser l’argent (boissons, loyer) dans l’urne prévue à cet effet. Nous préparons nos sacs et nous sortons. Il ne fait pas chaud mais dans quelques heures le soleil sera là. Nous remettons les skis et les peaux et nous marchons sous une barrière rocheuse. La neige, dans la Zone Gassi, porte bien, c’est plus agréable que l’après-midi en plein soleil. Nous arrivons au pied du couloir, là où les gars d’hier avaient du mal à descendre, c’est le Barrloch. Il faut enlever les skis, les remettre sur le sac. Nous mettons les crampons, c’est plus sûr, il vaut mieux ne pas glisser. Le ravin à notre droite est assez impressionnant, on n’en voit pas le fond. Silvio a déjà mal aux pieds, ses chaussures commencent à se démonter. Nous grimpons bien, c’est un régal. Michel va faire un petit tour dans les rochers, nous faisons quelques photos. Le couloir n’est pas très long, environ 250 m. Encore une petite montée et nous débouchons au soleil, sur le glacier du Brunneggletscher vers 2900 m. Nous nous arrêtons, c’est l’heure du premier casse-croûte et de la toilette. Roland a son rasoir et son peigne. Michel nous recommande la crème solaire et surtout les lunettes. La journée sera très chaude, le ciel est d’un bleu magnifique. Je m’aperçois que j’ai laissé mes lunettes sur la table à côté du refuge, je n’ai pas du tout envie de retourner. Heureusement Michel en a une paire de rechange. Roland construit son «cairn» pour marquer son passage. Nous rechaussons les skis et nous repartons. Il fait très chaud maintenant, la réverbération est très forte sur la neige du glacier avec tous ces pics enneigés qui nous entourent. Nous voyons au loin, devant nous, le sommet du Brunnegghorn, qui est pour aujourd’hui le point culminant de l’étape. Nous décidons de laisser les sacs ici puisqu’il nous faudra repasser par là à la descente, ce sera le camp de base. Nous prenons juste les crampons, Silvio prend son appareil photo et la marche reprend pendant une demi-heure. C’est presque plat, il fait bon marcher, tout est magnifique. Puis le pourcentage s’accentue un peu, il nous faut contourner de très belles crevasses que je passe avec Silvio par la gauche. Max, Roland et Michel par la droite. Nous nous retrouvons vers 3400 m, vraiment au pied du Brunnegghorn. Je commence à sentir la fatigue, les restes de ma crise d’hier. Silvio, lui, n’a pas tellement envie non plus de grimper là-haut. Nous décidons donc tous les deux de redescendre aux sacs pour nous reposer et les attendre, car l’étape n’est pas encore finie. Max prend l’appareil photo et ils attaquent la montée, encore à skis jusqu’à 3671 m, ensuite ils laisseront les skis et finiront la montée à crampons.
Nous, nous redescendons tranquillement, la neige est dure, quel plaisir de se laisser descendre doucement en faisant de grands virages, mais que c’est court lorsqu’on descend : dix minutes de descente pour deux heures de montée. Nous arrivons aux sacs, nous nous couchons sur les skis, mais la chaleur est telle que nous ne pouvons pas rester sans bouger, nous rangeons donc nos sacs, notre matériel. J’en profite pour remettre du sparadrap sur les ampoules que j’ai aux pieds, puis nous nous faisons bronzer. Quel silence ! Je m’assoupis en contemplant ces pics, ces arêtes, ces coulées d’avalanches qui convergent toutes vers ce glacier où nous sommes. Je suis réveillé en sursaut par un cri d’oiseau, c’est un choucas qui vient voir s’il n’y a pas quelque chose à ramasser autour de ce petit camp et qui ne craint pas de s’approcher tant que nous ne bougeons pas. Mais il fait vraiment trop chaud, nous nous frottons avec de la neige pour nous rafraîchir, nous n’avons plus rien sur le dos. Quand je pense qu’à cet endroit ou en d’autres tout proches, des personnes ont failli ou sont mortes de froid, que d’autres se sont perdues dans le brouillard sur ce glacier et qu’aujourd’hui la visibilité est telle qu’il est impossible d’enlever les lunettes sans se mettre à pleurer. C’est là que l’on voit que la montagne est vraiment le pays des contrastes, nous aurons encore l’occasion de nous en apercevoir. En regardant vers le Brunnegghorn, je vois des petits points qui arrivent au sommet, ils sont à 3833 m, il doit certainement faire moins chaud là-haut. Au bout d’un petit quart d’heure, je les vois apparaître sur la crête, skis aux pieds, ils commencent la descente, ils ont l’occasion de faire de beaux virages, les premiers de notre randonnée, mais pas les derniers. Peu de temps après il arrivent près de nous où une belle émotion les attend, ils pensent voir le «Yeti» en personne qui se précipite vers eux tout bronzé, tout poilu. Mais le premier moment de surprise passé, ils reconnaissent Silvio que avait trop chaud et s’était mis à l’aise. Quelle belle rigolade ! Après avoir bien ri et s’être restaurés, nous repartons à skis. Nous traversons le glacier en légère descente et après un replat sous le Stierberg, nous reprenons pied sur le glacier du Turtmanngletscher, que nous avons déjà abordé hier dans sa partie basse. Nous le traversons, nous passons sous des séracs magnifiques, d’énormes blocs de glace qui, immobiles pour l’instant, peuvent à tout instant se mettre à bouger. C’est un endroit où il vaut mieux ne pas s’arrêter. Il fait toujours aussi chaud. Je marche en tête, Michel me suit et les trois autres s’amusent derrière, ils pensent encore au Yeti. Soudain, en poussant sur mon bâton, il s’enfonce jusqu’à la garde, c’est une crevasse. Je passe avec précaution puis je m’arrête. Michel, qui arrive derrière, l’ouvre avec son bâton. Elle n’est pas large, une cinquantaine de centimètres, mais elle est très profonde. La glace est belle, bleue en profondeur et elle se continue à gauche et à droite par un léger renflement qui court sur la neige et qui aurait dû permettre à un œil plus exercé que le mien de la déceler, mais çà viendra. Il fait tellement beau, tout est si calme que l’on a du mal à s’imaginer qu’il y a toujours des risques. Nous continuons notre marche, Michel part en avant. La pente est maintenant beaucoup plus raide, il nous reste 300 m à grimper et nous serons au refuge. Le soleil est un peu moins chaud au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude. Nous atteignons enfin le col du Tracuit à 3228 m. On aperçoit la cabane à environ un kilomètre, c’est presque plat. Michel y est déjà presque, un dernier effort et nous y sommes, 3256 m. C’est vraiment une très belle baraque, il n’y a personne pour le moment. Michel est déjà au boulot, il fait fondre la neige pour la soupe. Nous montons nos sacs sur les couchettes. Nous serons bien, de la place, des couvertures à profusion. Il y a d’autres gars de passage qui arrivent aussi, deux Allemands et deux Suisses et puis un peu après des jeunes de Zinal qui veulent, comme nous, faire le Bishorn demain. Ils sont exténués, la montée a été rude, surtout dans la neige fondante. Après la soupe, nous sortons devant le refuge pour profiter du soleil qui chauffe encore les rochers devant la cabane. Nous sommes vraiment bien. Nous rentrons pour manger. Je fais la soupe, c’est facile, tout le monde a très faim, donc bon ou pas bon, tout passe bien. Roland prépare le café, il rationne, il en faut encore pour quatre jours. Ensuite il faut faire la vaisselle. Silvio, lui, prépare son appareil photo, il veut faire de belles photos avec le coucher de soleil. Puis une partie de tarot et tout le monde au lit. Pas besoin de berceuse, tout le monde s’endort rapidement en souhaitant pour demain une aussi belle journée qu’aujourd’hui.
Ce matin nous nous réveillons un peu plus tard, il ne faut que cinq ou six heures pour faire le Bishorn. Le ciel est toujours aussi bleu, on a vraiment de la chance. Nous ne prenons que le matériel indispensable : cordes, piolets, crampons et skis et un peu de nourriture. Michel, lui, a toujours le même sac puisqu’il n’a dedans que des cordes, la pelle, marteaux, crampons, piolets, pharmacie etc… Vers 7H30 nous démarrons. Nous sommes toujours sur le Turtmanngletscher, que nous remontons pendant environ trois heures, tantôt au soleil tantôt à l’ombre. Silvio a vraiment mal aux pieds, il change de chaussures avec Max, cela l’aide beaucoup, il a le coup de pied bien abîmé. Nous voyons maintenant le sommet. Nous sommes environ à 3500 m. Après une pause, nous attaquons vraiment la pente. Une heure après, nous sommes à 4100 m au col. Là nous laissons les skis pour chausser les crampons afin de gravir les derniers mètres sur l’arête et nous nous hissons à tour de rôle sur cette petite plateforme enneigée qui constitue le sommet du Bishorn. Nous sommes à 4153 m et là quel point de vue ! C’est splendide. Nous sommes en plein cœur des montagnes. De tous côtés il n’y a que glaciers, rochers, pics, le tout baigné par un grand soleil. Entre autres sommets, nous avons, pas très loin de nous, le Mt. Rose et son immense glacier qui doit être bien agréable à descendre à skis. En se retournant, on peut voir le sommet du Cervin qui domine de sa pyramide toutes les autres montagnes, alors là pas question de ski. Et plus loin, vers le nord, nous pouvons apercevoir le Mt. Blanc. C’est vraiment un rêve d’être là-haut. Silvio fait quelques photos mais elles ne seront pas très belles à cause de la surexposition. En bas nous voyons les jeunes arrivés hier soir qui grimpent. Ils suivent nos traces, ils en ont encore bien pour deux heures, mais quelle récompense au sommet, çà vaut vraiment le coup. Quel calme ! Mais il faut tout de même penser à redescendre, la fête n’est pas finie. Nous rejoignons les skis que nous chaussons et nous nous élançons derrière Michel. La neige est excellente, juste un peu fondue en surface, c’est le bon moment. Michel cherche les meilleurs endroits et il les trouve, cela nous permet de faire du très bon ski, tantôt à gauche, tantôt à droite du glacier, quelquefois au milieu, dans des combes qui nous permettent de nous laisser filer à toute allure d’un bord à l’autre. Bien sûr, de temps en temps il faut contourner quelques crevasses, mais nous sommes déjà en vue du refuge que nous atteignons rapidement. Très contents de notre journée, après un peu de repos et la soupe, nous sortons pour profiter de cette belle journée. Nous nous faisons dorer sur les dalles de rochers devant le refuge. Le soleil donne, il fait bon. Nous regardons d’autres randonneurs qui montent de la vallée de Zinal, la montée doit être pénible en plein soleil dans la neige fondue. On peut les voir se reposer souvent et lorsqu’ils arrivent à la cabane, beaucoup plus tard, ils sont exténués et bien contents de trouver de l’eau chaude et un bon feu que nous entretenons. Le bois ne manque pas, c’est l’armée suisse qui ravitaille certains refuges lors de manœuvres. Nous préparons le repas du soir, les provisions commencent à diminuer, il faut qu’elles tiennent encore deux jours. Les sacs sont un peu moins lourds. Après le repas, nous sortons voir le coucher de soleil qui est magnifique, mais dès qu’il est couché, le thermomètre descend rapidement pour atteindre assez rapidement -10 à -15°C. Nous nous couchons, il faut se reposer, l’étape de demain sera plus dure que celle d’aujourd’hui, nous aurons 980 m de montée et 1350 m de descente, l’occasion de faire du ski.
Le lendemain, réveil toujours aussi tôt, toujours le même temps, c’est à croire que dans ce coin de montagne, il faut toujours beau. Nous ne nous en plaignons pas, bien au contraire. Nous préparons les sacs, il faut tout ramasser, ce soir nous serons loin d’ici, nous aurons changé de vallée. Le petit déjeuner, toujours copieux, est avalé et nous sortons pour chausser les skis. Aujourd’hui nous commençons par de la descente, une légère déclivité nous amène au col du Tracuit à 3228 m. Nous déchaussons pour passer la corniche rocheuse, cela se passe bien, nous remettons les skis. La pente est très raide, la neige est glacée ce matin. J’attaque le premier. Au troisième virage je dérape de trop et me retrouve sur le dos pour une vingtaine de mètres. Heureusement je peux garder les skis en bas et me relever. Je continue ma descente, j’ai mal aux jambes, les muscles sont encore froids. Max et Roland arrivent, Silvio descend beaucoup plus prudemment avec Michel, qui maintenant prend la tête pour rechercher les plus beaux passages. C’est un vrai plaisir de se laisser filer dans de petites gorges entre les mamelons pour remonter au sommet et recommencer. Mais bientôt nous sommes au Roc de la Vache à 2581 m. Une légère remontée à pied et nous voyons presque tout le chemin qu’il nous reste à parcourir, que c’est loin !
Un petit en-cas et nous continuons à descendre, skis aux pieds. Nous rencontrons un groupe venant de Zinal, qui monte vers le Tracuit. Ils ont l’air déjà bien fatigués, la journée sera dure. Maintenant la neige commence à se faire plus rare, nous atteignons la limite supérieure des arbres. Il faut chercher les passages encore enneigés et là, la vie est plus présente, de nombreuses traces d’animaux en témoignent. Il nous faut traverser d’énormes coulées d’avalanches. Quel sport de marcher dans ce chaos. Nous sommes maintenant à l’Ar Pinetta à 1907 m, au bord du torrent de la Navisence qui sort de sous le glacier de Zinal, que nous allons devoir remonter de bout en bout. Au début, il nous est impossible de monter skis aux pieds, tellement le secteur a été ravagé par les avalanches causées par la chaleur des jours derniers. Nous marchons donc dans ce paysage de fin du monde fait de blocs de glace, de boue, de pierres et de bois entremêlés. Une heure après, nous émergeons enfin sur le glacier proprement dit. Nous nous sentons un creux à l’estomac. Les derniers saucissons secs vont être de la fête, les sacs commencent à être moins lourds.
Nous repartons donc, skis aux pieds cette fois. Le soleil est déjà bien haut, nous ne nous en plaignons pas, mais il faut tout de même s’en protéger. Nous apercevons des chamois que nous ne semblons pas déranger le moins du monde. Une bonne heure et nous atteignons les premiers séracs, qui sont assez crevassés, ce qui nous oblige à quelques contournements. C’est un peu plus raide, nous sommes à 2560 m. Maintenant nous débouchons sur une très longue ligne droite légèrement montante. Sous le soleil qui cogne dur, personne ne dit rien. Notre progression mécanique reprend, ce n’est pas dur mais quelle soif nous avons et plus rien dans les gourdes. Nous essayons d’y mettre de la neige mais elle ne fond pas assez vite. Une bonne heure après, nous sommes au bout de ce long plateau de glace. Le refuge n’est plus bien loin, nous pouvons soit monter droit juste sous le refuge ou contourner par le glacier en passant dans les séracs, chemin beaucoup plus long mais plus intéressant. Nous décidons de prendre la deuxième voie. Il y a un groupe d’Allemands qui redescendent, ils sont montés ce matin. En passant, ils nous expliquent que le fourneau de la cabane est en panne, qu’il n’y a donc pas de chauffage ni possibilité de faire de l’eau. Cela ne nous dérange pas beaucoup, il y en a toujours bien un de notre équipe qui trouvera un moyen. La marche reprend dans les séracs, nous avons choisi le meilleur passage, c’est vraiment spectaculaire, tantôt sur les blocs de glace, tantôt sur des ponts de neige qui enjambent les crevasses et que nous devons passer avec prudence. Silvio, qui avait vraiment mal aux pieds, a changé de matériel avec Roland, heureusement qu’ils ont les mêmes pointures sans cela Silvio aurait encore plus souffert. Nous avons terminé la traversée de cette carrière de séracs. La neige est maintenant ramollie, il fait de plus en plus chaud, heureusement nous avons la possibilité, avant le dernier raidillon, de remplir les gourdes aux minces filets d’eau qui suintent d’une paroi rocheuse grâce au soleil. Il nous faut à peu près un quart d’heure pour avoir un demi litre d’eau, mais qu’elle est bonne !
Un dernier effort et nous arrivons à la cabane à 2886 m. Elle est aussi jolie que les autres. Il n’y a là qu’un vieux montagnard qui est là depuis quelques jours et qui profite du beau temps pour faire des photos. C’est un ancien du C.A.S. puisqu’il en fait partie depuis avant la dernière guerre. Il semble se méfier de nous, mais la confiance viendra vite. Il nous explique que depuis deux jours, il n’a plus de chauffage, juste son petit réchaud pour chauffer sa soupe. Nous nous attaquons au fourneau. En un tour de main les tuyaux sont démontés, nettoyés, remontés et en regardant bien, on s’aperçoit que la fumée ne peut s’engager dans les tuyaux, une plaque de fer en obstrue l’ouverture, le tirage avait tout simplement été fermé malencontreusement. Ah, les Allemands ! s’il n’y a pas la notice technique, l’improvisation, connaissent pas … Nous allumons et le feu se met à ronfler. Nous aurions pu nous en passer mais c’est tout de même mieux comme cela. Après ce petit travail, nous sortons. Ce refuge est vraiment très bien situé, nous sommes entourés de magnifiques sommets. Tout près de nous, nous avons le Mamouth, 3188 m. Ses flancs tracés de nombreuses voies permettent à l’Ecole d’Alpinisme Suisse de venir s’entraîner sur son dos. Plus loin c’est le Zinalrothorn qui culmine à 4221 m et que nous avons l’intention d’escalader demain. Puis le Tritthorn, 3660 m, l’Obergabelhorn, 4062 m, le Mt Durand, 3700 m, le Col Durand qui permet de rejoindre la vallée de Zermatt, après c’est la pointe de Zinal, 3791 m, la Dent Blanche, 4356 m, le Grand Cornier, 3961 m, le Pigne de la Lé, 3396 m et au fond de la vallée, le glacier de Zinal que nous venons de remonter. Cette cabane est vraiment merveilleusement placée. Silvio va encore faire de belles photos. Notre nouveau compagnon suisse nous explique, nous montre tout cela, c’est vraiment un vieux baroudeur des montagnes. Arriver à son âge et pouvoir encore se promener dans les montagnes, c’est une très belle chose.
Nous retournons à l’intérieur. Il fait un peu plus chaud et il y a de l’eau très chaude. Nous nous préparons un bon potage en attendant quelque chose de plus consistant. Ce refuge est très bien aussi, je vais casser un peu de bois, il y en a une bonne provision. Comme nous sommes seuls, nous pouvons nous installer dans la cuisine, tout près du fourneau. Nous sommes mieux que dans un trois étoiles et surtout beaucoup plus tranquilles. Dehors le soleil se couche, c’est un spectacle unique que cette boule brillante qui disparaît doucement derrière les pics pour aller éclairer d’autres lieux en laissant derrière, sur les crêtes, une belle lumière rosée qui fait la joie de Silvio et de notre vieux montagnard qui font de belles photos. Mais immédiatement la température descend d’une dizaine de degrés. Nous rentrons en vitesse pour nous regrouper autour du fourneau. Nous avons tous faim. Tandis que chacun fait son petit ménage, range son sac, prépare son lit, je prépare le repas. Nos provisions commencent à diminuer, il nous faut encore en garder pour demain. Max et Michel, qui ont l’habitude de fouiller partout, trouvent sur une étagère une caisse de provisions de secours, cela peut toujours servir lorsque le mauvais temps bloque toute sortie. Il y a aussi des livres qui retracent toute la vie dans le refuge depuis ses débuts. Des tas d’aventures se sont passées dans ces montagnes, pas toujours très drôles, c’est sûr ! Que de vies sauvées par ces refuges. Le repas est prêt, chacun y fait honneur. Je ne crois pas que cette randonnée nous fera maigrir. Mais il faut s’arrêter de manger, il nous faut encore des provisions pour demain. Roland rationne le café, un sachet pour trois, puis, avec Silvio, ils débarrassent et font la vaisselle tandis que Michel et Max rangent, soignent le feu et maintiennent sur le fourneau quatre grandes casseroles dans lesquelles la neige fond. Un petit tour dehors où il ne fait plus bon s’attarder, surtout pour aller au petit coin. Nous ne devons pas être loin de -10°C maintenant. Notre compagnon est parti se coucher après une dernière discussion photographique avec Silvio, lui a l’intention de redescendre demain sur Zinal, il y a déjà cinq jours qu’il est là, c’est vraiment un vieux solitaire. Je vais faire un tour dehors devant la baraque. On distingue très bien les montagnes, la nuit est très claire avec toute cette neige et ce silence qui m’impressionne, seulement troublé de temps en temps par le craquement de quelques séracs pas encore complètement rebloqués par le gel après la chaleur de la journée. Je me remets à penser à la vie solitaire des gardiens de refuges et je les envie, sauf les jours où il y a affluence de randonneurs. Je rentre, la table est prête pour le tarot habituel, chacun sa bougie et c’est parti. Nous jouons une heure de temps puis la fatigue commence à se faire sentir. Demain matin, réveil très tôt. Il faut, pour redescendre de l’épaule du Zinalrothorn, que la neige soit encore gelée. Je n’aurai pas froid cette nuit, je m’enroule dans cinq ou six couvertures. Silvio, lui, ronfle déjà…
A peine quelques instants après, il me semble, je suis réveillé par Michel et Max qui se promènent. Il faut se lever. Il fait encore noir dehors, je n’en ai vraiment pas envie, je suis tellement bien dans mes couvertures ! Mais il faut y aller, je me lève en rouspétant. Je ne suis pas en très grande forme ce matin et de mauvaise humeur en plus. Nous préparons les sacs, ils ne seront pas lourds, juste quelques friandises, un casse croûte et des gourdes d’eau, plus l’équipement nécessaire : crampons, piolets, cordes. Le petit déjeuner est avalé, il n’y a presque plus de café, puis nous sortons. Le temps est très clair, il fait très froid. Nous chaussons les skis et la montée vers l’Epaule du Zinalrothorn commence immédiatement. Derrière le refuge, la pente est assez raide, cela fait du bien et nous réchauffe un peu. Nous marchons bien, il nous faut peu de temps pour atteindre le glacier du Mountet à 3250 m, où nous faisons la première pause. Silvio a toujours aussi mal aux pieds, ses chaussures sont complètement mortes, il ne peut plus les supporter. Heureusement qu’il peut changer avec Max ou Roland, sans cela je crois qu’il n’aurait pas réussi à continuer à marcher. Nous sommes maintenant sur le glacier, la pente est moins raide, nous le remontons en contournant quelques crevasses jusqu’à 3750 m. Là nous allons laisser les sacs et les skis au bord de la rimaye. Un bon petit casse-croûte, il y a tout de même cinq heures que nous sommes partis, nous avons bien marché. Nous chaussons les crampons et nous nous encordons. La pente qui se présente devant nous, est très belle mais très raide. Michel franchi la rimaye et nous attaquons derrière lui. Aidés de nos piolets, nous fabriquons un grand escalier. Il fait très froid et nous ne pouvons pas nous réchauffer, la progression est lente mais sûre. Roland rouspète, il grelotte, il maudit toutes les montagnes en se demandant ce qu’il est venu faire ici, c’est son heure d’abattement. Moi, cela va mieux, à part le froid qui nous mord les pieds et les mains. Au bout d’une demi-heure nous débouchons sur la crête que nous allons suivre jusqu’à l’Epaule. Nous marchons prudemment sur cette crête qu’il vaut mieux ne pas quitter, nous avons de chaque côté de nous d’immenses toboggans glacés et la glissade ou la chute nous entraîneraient dans les profondeurs du glacier, dont nous apercevons les crevasses ouvertes en dessous de nous. Michel pose un python dans les passages délicats et nous arrivons sans encombres au sommet. Nous sommes à 4017 m. Une pause pas très longue, il fait toujours aussi froid, bien que le soleil soit là, nous n’arrivons pas à nous réchauffer. Au loin nous pouvons voir le chemin que nous avons parcouru avant-hier pour monter au Bishorn. A l’opposé nous avons le Cervin. L’an dernier à pareille époque, nous terminions la Haute Route au pied de ce Cervin. A vol d’oiseau, c’est tout près.
Maintenant il faut redescendre. Même arête, mêmes dangers et mêmes précautions. Roland est toujours aussi grognon. Arrivés aux sacs, nous nous reposons en mangeant quelques bricoles. Max veut sauter la rimaye à skis pour faire des photos. Roland rouspète, il n’est pas d’accord, mais Max saute tout de même et Roland le suit. Silvio fait des photos qui seront très belles. Puis nous reprenons les sacs, chaussons les skis et la longue descente vers le refuge va commencer, le régal de la journée. La neige est un peu revenue en surface, c’est le bon moment, dans une heure le soleil donnera sur ce versant et la neige sera beaucoup trop molle pour bien skier. C’est vraiment un plaisir extraordinaire que nous procurent ces descentes où il faut savoir choisir le meilleur endroit et pour cela Michel s’y connaît. Nous avons droit à toutes sortes de neiges, tantôt dure, tantôt poudreuse dans les endroits sans soleil. Il y a aussi toutes sortes de pentes, tantôt raides où Silvio améliore sa technique, des virages serrés, tantôt de longues descentes où j’aime me laisser aller tranquillement dans cette immense solitude d’un bord du glacier à l’autre. Mais même très longues, ces descentes nous semblent toujours trop courtes et nous arrivons déjà en vue du refuge, que nous atteignons fatigués mais très contents de notre journée. Maintenant il ne fait plus froid, le soleil donne vraiment. Le refuge est complètement vide, notre ami Suisse est redescendu, il nous a laissé quelques provisions qu’il avait en plus. Il nous a vraiment adoptés. Nous pouvons voir sa trace qui serpente sous le refuge.
Nous nous préparons une bonne soupe puis nous allons sur le rocher devant le refuge, qui nous permet de profiter au maximum du paysage et du soleil. Le soleil est très chaud, il y a juste quelques petits nuages qui se montrent au sommet de l’Obergabelhorn, mais nous ne nous en préoccupons pas, nous sommes là, bien à l’abri, en sécurité et je ne tarde pas à m’endormir, Silvio aussi. Mais à peine une heure après, le froid me fait ouvrir les yeux et je sens quelques flocons de neige. Eh oui ! Le ciel est maintenant complètement couvert, la tempête de neige arrive sur nous à toute allure. Heureusement que nous sommes arrivés, car dans peu de temps plus de visibilité ni de traces. C’est cela en haute montagne, le mauvais temps arrive très vite. Nous nous réfugions à l’intérieur où l’on s’amuse à feuilleter le livre de cabane où chaque équipe a marqué son passage depuis bon nombre d’années. C’est assez intéressant. Puis nous jouons aux cartes et nous rangeons les sacs. Nous sortons ce qu’il nous reste à manger, avec cela il va falloir se débrouiller pour le repas du soir. C’est notre dernier repas en refuge, demain matin c’est la descente sur Zinal, c’est le dernier jour. Dehors il neige maintenant beaucoup plus fort, il y a déjà 5 cm de neige fraîche. Nous sommes très heureux pour demain matin, s’il neige toute la nuit, on pourra s’amuser un peu. Mais pour le moment nous nous mettons à table pour liquider nos dernières provisions, le tout bien accommodé, nous permet de faire un bon repas. Puis nous allons nous coucher. Dehors la neige continue à s’amonceler.
Le lendemain matin nous ne nous réveillons pas trop tôt, nous avons le temps. A 6 H nous sommes tout de même prêts et le temps s’est conformé à nos souhaits, il a neigé une bonne partie de la nuit puis il s’est éclairci. Une belle couche de poudreuse de 20 cm nous attend. Dans ce raid, nous avons vraiment eu le temps idéal, il est très rare de tomber sur une semaine si belle en haute montagne. Nous démarrons sous le refuge, c’est vraiment la neige idéale. Nous sommes tous en pleine forme, c’est tellement facile de skier dans cette neige. Nous nous arrêtons souvent pour pouvoir en profiter plus longtemps, mais malgré cela la descente passe trop vite. Nous rencontrons d’autres gars qui montent, il y aura du monde là-haut, c’est la veille des fêtes de Pâques, ils seront sûrement moins tranquilles que nous. Nous reprenons notre descente. Il faut enlever les skis pour traverser les coulées d’avalanches du bas. Les skis sont fixés sur les sacs. Nous apercevons Zinal au fond. Une bonne heure de marche et nous y sommes. Silvio n’a plus mal aux pieds, il a trouvé une vieille paire de baskets au refuge, qui lui servent bien.
Nous entrons dans le premier café pour boire un bon demi. Nous n’avons plus l’habitude de nous faire servir et en plus il faut ressortir le porte-monnaie. Puis nous allons nous renseigner pour l’horaire des cars qui descendent sur Moutier. Il nous faut attendre une heure, alors nous nous installons sur le trottoir devant la poste. Silvio et Roland vont acheter le casse-croûte. Nous apprécions tout de même le pain frais et un bon fromage. Puis nous prenons le car qui nous emmène jusqu’à Moutier en descendant une très belle vallée et de là je vais avec Silvio en taxi pour rechercher la camionnette. Nous embarquons pour le retour, l’aventure est finie, c’était vraiment magnifique. Nous n’avons pas eu de problèmes, à part Silvio qui a souffert à cause de ses chaussures. Un bon souvenir de plus. Nous avons vraiment profité au maximum de notre randonnée.